Le soir, dans un des appartemens préparés pour eux à l'hôtel-de-ville
d'Alexandrie, Napoléon et Joséphine, après le dîner public qui venait
d'avoir lieu, se tenaient, l'un dictant des lettres à un secrétaire,
marchant à grands pas, se frottant les mains d'un air de satisfaction;
l'autre, devant une haute glace, admirant avec une naïve coquetterie
l'élégance de son costume et la richesse des ornemens dont on venait de
la revêtir.
Quand le secrétaire fut parti, Napoléon s'assit, s'accouda les deux bras
sur une longue table recouverte d'un velours rouge à franges d'or,
appuya sa tête dans ses mains et sembla réfléchir; mais ses réflexions
devaient s'éloigner de tout sujet pénible, car sa figure conservait un
caractère de douce rêverie.
Néanmoins, Joséphine se lassa du silence qui s'ensuivit. Il l'avait déjà
mal menée une fois ce jour même, au sujet de la pétition de Fénestrelle,
et, comprenant alors que sa protection avait été maladroite, pour être
trop précipitée, elle s'était bien promis de mieux choisir l'instant.
Elle crut qu'il était venu; et allant s'asseoir de l'autre côté de la
table pour faire face à son mari, elle s'accouda comme lui, comme lui
affecta un air d'abstraction, et bientôt tous deux se regardèrent en
souriant.
--À quoi penses-tu? lui dit Joséphine, le caressant de la voix et du
regard.
--Je pense, répondit-il, que le diadème te va fort bien, et qu'il serait
dommage que j'eusse négligé d'en faire entrer un dans ton écrin.
Le sourire de Joséphine s'effaça graduellement; celui de Napoléon devint
plus marqué, car il aimait à combattre en elle les appréhensions
pénibles dont elle ne pouvait encore se défendre en songeant au degré
d'élévation où ils étaient récemment arrivés. Ce n'était pas pour elle
qu'elle tremblait, la noble femme!
--N'aimes-tu donc pas mieux me voir empereur que général? poursuivit-il.
--Certes, empereur, vous avez le droit de faire grâce, et j'en ai une à
vous demander.
Cette fois, ce fut sur la figure de l'époux que le sourire s'effaça,
pour passer sur celle de l'épouse. Il fronça le sourcil, et se prépara à
tenir ferme, craignant que l'influence qu'exerçait Joséphine sur son
coeur ne le fît tomber dans de fâcheuses faiblesses.
--Encore! Joséphine, vous m'aviez promis de ne plus chercher à
interrompre ainsi le cours de la justice! Pensez-vous que le droit de
faire grâce ne nous soit accordé que pour satisfaire aux caprices de
notre coeur? Non, nous n'en devons faire usage que pour adoucir
l'application trop rigoureuse de la loi, ou réparer les erreurs des
tribunaux! Toujours tendre la main à ses ennemis, c'est vouloir
augmenter leur nombre et leur insolence!
--Sire, répliqua Joséphine en retenant un éclat de rire prêt à lui
échapper, vous m'accorderez cependant la faveur que j'implore de votre
majesté.
--J'en doute.
--Et moi, je n'en doute pas. D'abord, et avant tout, je viens vous
demander le renvoi de deux... oppresseurs! oui, sire, qu'ils sortent de
leur place! qu'ils en soient chassés, arrachés, s'il le faut!
Parlant ainsi, elle pressait son mouchoir sur sa bouche; car, en voyant
la figure étonnée de Napoléon, elle n'était plus maîtresse d'elle-même.
--Comment? c'est vous qui m'excitez à punir, vous, Joséphine! Et de quoi
s'agit-il donc?
--De deux pavés, sire, qui sont de trop dans une cour.
Et l'éclat de rire, retenu à grand'peine, lui échappa enfin. Il se leva,
et jetant vivement ses bras derrière son dos, la regardant avec l'air du
doute et de la surprise:
--Comment! qu'est-ce à dire? Deux pavés! te moques-tu?
--Non! dit-elle en se levant à son tour, et s'approchant de lui,
s'appuyant de ses deux mains croisées sur son épaule, avec sa gracieuse
nonchalance de créole:
--De ces deux pavés dépend une existence précieuse. Écoutez-moi bien,
sire, car il vous faut toute votre bonne volonté pour me comprendre.
Elle lui raconta alors le sujet de la pétition, et tout ce qu'elle avait
appris de la jeune fille touchant le prisonnier, qu'elle ne nomma point
cependant, et quel avait été le dévouement de la pauvre enfant; puis, en
lui parlant du prisonnier, de sa fleur, de l'amour qu'il lui portait,
les paroles affluaient sur ses lèvres, douces, tendres, caressantes,
pleines de charme, et de cette éloquence qui lui venait du coeur si
naturellement.
Et en l'écoutant l'empereur souriait, et en souriant il admirait sa
femme.