Jugez si l'impératrice-reine a dû être saisie d'un vif sentiment de
pitié à la lecture de cette supplique. Chaque mot ne devait-il pas
éveiller toute sa sympathie? Joséphine aussi faisait son culte d'une
fleur; c'était sa science, sa passion, et plus d'une fois elle avait
oublié l'éclat et les ennuis du pouvoir en guettant un bouton qui
s'entr'ouvrait, en étudiant la structure d'une corolle dans ses belles
serres de la Malmaison.
Là souvent elle s'était sentie plus heureuse à contempler la pourpre de
ses cactus que la pourpre de son manteau impérial, et les parfums de ses
magnolias l'avaient plus doucement enivrée que les vénéneuses flatteries
de ses courtisans. C'est là qu'elle aimait à trôner, qu'elle réunissait
sous un même sceptre mille peuplades végétales venues de tous les coins
du monde. Elle les connaissait, les classait, les enrégimentait par
ordres et par races; et lorsqu'un de ses sujets nouveau-venu se montrait
à elle pour la première fois, elle savait bien, par l'analyse,
l'interroger sur son âge et sur ses habitudes, et apprendre de lui son
nom et sa famille; alors il allait dans la foule de ses frères prendre
son rang naturel; car là chaque peuplade avait son drapeau, chaque
famille son guidon.
À l'exemple de Napoléon, elle respectait les lois et les coutumes des
peuples vaincus. Les plantes de tous les pays retrouvaient dans les
serres de la Malmaison leur sol primitif et leur climat natal. C'était
un monde en miniature. On y voyait, dans un espace circonscrit, des
savannes et des rochers, la terre des forêts vierges et le sable des
déserts, des bancs de marne et d'argile, des lacs, des cascades et des
grèves inondées; on y passait des chaleurs du tropique aux impressions
rafraîchissantes des zones les plus tempérées. Là, toutes ces races
différentes croissaient et se développaient côte à côte, séparées
seulement par une légère muraille de verdure ou par des frontières
vitrées.
Lorsque Joséphine y passait sa revue, de douces rêveries naissaient pour
elle à la vue de certaines fleurs. L'hortensia venait tout récemment
d'emprunter le nom de sa fille; des pensées de gloire lui arrivaient
aussi; car, après les triomphes de Bonaparte, elle avait réclamé sa part
de butin, et les souvenirs d'Italie et d'Égypte semblaient grandir et
s'épanouir sous ses yeux. La soldanelle des Alpes, la violette de Parme,
l'adonide de Castiglione, l'oeillet de Lodi, le saule et le platane
d'Orient, la croix de Malte, le lis du Nil, l'hybiscus de Syrie, la rose
de Damiette, c'étaient ses conquêtes, à elle! Et de celles là du moins,
quelques-unes sont restées à la France!
Au milieu de toutes ses richesses, elle a encore sa fleur chérie, sa
fleur d'adoption, son beau jasmin de la Martinique, dont la graine,
recueillie par elle, semée par elle, cultivée par elle, lui rappelle son
pays, son enfance, ses parures de jeune fille, le toit paternel, et ses
premières amours avec un premier époux!
Oh! qu'elle a bien compris les terreurs du malheureux pour sa plante!
Qu'il doit l'aimer! il n'en a qu'une! Et comment ne s'attendrirait-elle
pas sur le sort du pauvre prisonnier? La veuve de Beauharnais n'eut pas
toujours son logis dans un palais consulaire ou impérial. Elle n'a point
oublié ses jours de captivité. Puis, ce Charney, Joséphine l'a connu si
calme, si fier, si insouciant au milieu des plaisirs du monde, si
railleur vis-à-vis des plus douces affections humaines!--Quel changement
s'est donc fait en lui? Qui donc a pu détendre cet esprit superbe? Tu
refusais de te courber même devant Dieu, et te voilà maintenant à
genoux, criant grâce pour ta plante! Oh! elle te sera conservée!
Dans cette disposition d'esprit, les dernières manoeuvres des troupes,
tout ce vain simulacre de bataille, ne lui causent plus qu'impatience et
dépit; car elle craint de voir se perdre un de ces instans si
nécessaires peut-être à l'existence de la fleur du captif.
Aussi, quand Napoléon, entouré de ses généraux, vint la rejoindre, dans
l'attente sans doute de ses félicitations et encore ému de cette fatigue
de soldat qui lui plaisait tant:
--Sire, un ordre pour le commandant de Fénestrelle! Un exprès
sur-le-champ! s'est-elle écriée, l'oeil animé, la voix haute, comme s'il
se fût agi d'une nouvelle victoire, et que c'eût été son tour de
déployer toute l'activité du commandement. Et elle montrait le mouchoir,
le tenait tendu, à deux mains, pour qu'il pût lire sur-le-champ.
Napoléon, après l'avoir regardée des pieds à la tête, d'un air étonné et
mécontent, lui tourna le dos et passa. On eût dit qu'il achevait sa
revue par elle et venait simplement de l'inspecter la dernière.
Par habitude, il se mit alors à visiter ce champ de bataille que le sang
n'avait pas rougi, et où ne gisait, couché sur la terre, que la moisson
naissante.
Les blés, les riz, étaient broyés, hachés. Dans quelques endroits, le
terrain défoncé, déchiré par de profondes ornières, témoignait des
évolutions de l'artillerie; on voyait çà et là disséminés des gants de
dragons, des plumets, des épaulettes; puis, quelques fantassins
écloppés, quelques chevaux fourbus qui rejoignaient. C'était tout.
Cependant l'affaire avait failli devenir grave dans un certain moment.
Les soldats occupant le village de Marengo en qualité d'Autrichiens,
hésitant à jouer le rôle de vaincus, prolongèrent leur résistance
au-delà du temps indiqué par le programme. Il en résulta une vive
irritation entre eux et leurs adversaires. Les deux régimens étaient
d'armes différentes et avaient eu des rivalités de garnison. On
s'insulta, on se provoqua de part et d'autre; les baïonnettes se
croisèrent.
Une collision terrible allait avoir lieu; il fallut tous les efforts des
généraux pour empêcher que la petite guerre ne devînt une guerre réelle.
Enfin, non sans peine, ils consentirent à fraterniser en échangeant les
gourdes; mais les gourdes étaient vides; pour les remplir, on visita de
force les caveaux du village; des excès eurent lieu, mais au cri de Vive
l'empereur! on mit le tout sur le compte de l'enthousiasme. Après vingt
pourparlers et vingt rasades, les Autrichiens se décidèrent à battre en
retraite en chancelant, et les Français vainqueurs firent leur entrée
dans Marengo en dansant la farandole, chantant la Marseillaise, et
mêlant parfois à leurs cris d'ordonnance leur ancien cri de Vive la
république! On mit le tout sur le compte de l'ivresse.
Les troupes remises en ligne, Napoléon fit une distribution de croix
d'honneur parmi les vieux soldats qui, cinq ans auparavant, s'étaient
trouvés sur la même place. À leur tour, les principaux magistrats de la
Cisalpine en furent décorés par lui. Puis, avec Joséphine, il posa la
première pierre d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de la
bataille de Marengo. Après quoi, l'empereur, l'impératrice, les
ambassadeurs, les magistrats, le peuple et l'armée, tout reprit la route
d'Alexandrie.
Et le sort de Picciola n'était pas encore décidé!