III.

Les ordres de Joséphine n'étaient pas transmis, qu'au milieu d'un groupe

s'entr'ouvrant, la jeune fille se montra suppliante, retenue et

résistant encore.

À un signe plein de bonté de l'impératrice, et que chacun comprit, on

s'effaça devant la captive, qui, s'élançant libre, encore désordonnée

par la lutte qu'elle venait de soutenir, arriva haletante jusqu'aux

marches du trône, se courba, et tirant précipitamment de son sein un

mouchoir qu'elle agita vivement:

--Madame! madame! un pauvre prisonnier!

Joséphine ne comprit pas d'abord ce que signifiait ce mouchoir à elle

présenté.

--Est-ce une pétition que vous voulez me remettre? dit-elle.

--La voici, madame, la voici! C'est la pétition d'un pauvre prisonnier!

Et les larmes coulaient le long des joues de la postulante, dont un

sourire céleste d'espérance animait le visage. L'impératrice lui

répondit par un autre sourire, lui tendit la main, la força de se

relever, et se penchant vers elle d'un air plein de bonté:

--Allons, allons, mon enfant, remettez-vous. Il vous intéresse donc

beaucoup ce pauvre prisonnier?

La jeune fille rougit, baissa les yeux.

--Je ne lui ai jamais parlé, répondit-elle; mais il est si malheureux!

Lisez, madame.

Joséphine déplia le mouchoir, s'attendrit en songeant de combien de

misères et de privations témoignait ce linge, péniblement empreint d'une

encre factice; puis s'arrêtant dès le premier mot:

--Mais, c'est à l'empereur qu'il s'adresse!

--Qu'importe? n'êtes-vous pas sa femme? Lisez, lisez, madame; lisez, de

grâce! c'est si pressé!

On en était au plus fort du combat. La colonne hongroise, quoique

mitraillée par l'artillerie de Marmont, avait repris son formidable

mouvement.

Zach et Desaix se trouvaient enfin en présence, et de leur choc allait

résulter le salut ou la perte de l'armée. Le canon grondait dans toutes

les directions; le champ de bataille était embrasé; les cris des

soldats, mêlés aux fanfares de guerre, semblaient agiter les airs comme

un ouragan.

L'impératrice lut ce qui suit:

«SIRE,

«Deux pavés de moins dans la cour de ma prison n'ébranleront pas les

fondemens de votre empire, et telle est l'unique faveur que je viens

demander à votre majesté. Ce n'est pas sur moi que j'appelle les effets

de votre protection; mais dans ce désert muré, où j'expie mes torts

envers vous, un seul être a su apporter quelque adoucissement à mes

peines, un seul être a jeté quelque charme sur ma vie. C'est une plante,

sire; c'est une fleur, inopinément venue entre les pavés de la cour où

il m'est permis parfois de respirer l'air et de voir le ciel. Ah! ne

vous hâtez pas de m'accuser de délire et de folie! Cette fleur fut pour

moi un sujet d'études si douces et si consolantes! C'est fixés sur elle

que mes yeux se sont ouverts à la vérité; je lui dois la raison, le

repos, la vie peut-être! Je l'aime comme vous aimez la gloire!

«Eh bien! en ce moment, ma pauvre plante meurt faute d'espace et de

terre; elle meurt, et je ne puis la secourir, et le commandant de

Fénestrelle renvoie ma plainte au gouverneur de Turin, et quand ils se

décideront, ma plante sera morte! et voilà pourquoi, sire, c'est à vous

que je m'adresse, à vous, qui d'un mot pouvez tout, même sauver ma

fleur! Faites arracher ces deux pavés qui pèsent sur moi comme sur elle,

sauvez-la de la destruction, sauvez-moi du désespoir! Ordonnez, c'est la

vie de ma plante que je vous demande; je vous la demande avec instance,

avec supplication, les genous en terre, et, je le jure, dans mon coeur

ce bienfait vous sera compté.

«Pourquoi mourrait-elle? Elle a, je l'avoue, amorti le coup que votre

main puissante voulait faire tomber sur moi; mais elle a rompu mon

orgueil aussi, et c'est elle qui maintenant me jette suppliant à vos

pieds. Du haut de votre double trône, abaisserez-vous votre regard sur

nous? Saurez-vous comprendre quels liens peuvent rapprocher un homme

d'une plante, dans cet isolement qui ne laisse au prisonnier qu'une

existence végétative? Non, vous ne savez pas, sire, et que votre étoile

vous garde de savoir jamais ce que peut la captivité sur l'esprit le

plus ferme et le plus fier! Je ne me plains pas de la mienne, je la

supporte avec résignation: prolongez-la; qu'elle dure autant que ma vie;

mais grâce pour ma plante!

«Songez bien, sire, que cette grâce que j'implore de votre majesté,

c'est sur-le-champ, c'est aujourd'hui même qu'il me la faut! Vous pouvez

laisser le glaive de la loi suspendu quelque temps sur le front du

condamné, et le relever ensuite pour pardonner; mais la nature suit

d'autres lois que la justice des hommes; encore deux jours, et peut-être

l'empereur Napoléon ne pourra plus rien pour la fleur du captif de

Fénestrelle.

«CHARNEY.»

Un grand fracas d'artillerie éclata tout-à-coup; une épaisse fumée,

coupée en cercles, en losanges de feu par les cent mille éclairs de la

fusillade, couvrit le champ de bataille d'un vaste réseau à la fois

lumineux et sombre; puis les feux s'éteignirent, et il sembla qu'une

main tendue d'en haut écartait subitement ce rideau de nuages qui

cachait les combattans. Ce fut alors un magnifique spectacle à

contempler au soleil! Cette charge brillante, dans laquelle Desaix avait

perdu la vie, était exécutée. Zach et ses Hongrois, heurtés de front par

Boudet, pris sur leur flanc gauche par la cavalerie de Kellermann,

tourbillonnaient en désordre, et l'intrépide consul, rétablissant

aussitôt sa nouvelle ligne de bataille de Castel-Ceriolo à Saint-Julien,

reprenait l'offensive, culbutait les impériaux sur tous les points, et

forçait Mélas à sonner la retraite.

Ce changement subit de position, ces grands mouvemens de l'armée, ce

flux et ce reflux d'hommes, obéissant à la voix d'un chef, seul immobile

au milieu de cet apparent désordre, il y avait là de quoi saisir

l'imagination la plus froide; aussi du sein des groupes de spectateurs,

placés autour du trône, partirent des applaudissemens et des vivats; et

ce bruit, contrastant avec les autres bruits qui l'entouraient, tira

enfin l'impératrice de la profonde méditation dans laquelle elle était

plongée. Car, de ces dernières et brillantes manoeuvres, de ces imposans

tableaux se succédant devant elle, la future reine d'Italie n'a rien vu,

attentive, préoccupée, les yeux fixés sur ce singulier placet qu'elle

tient encore à la main, mais qu'elle ne lit plus cependant.

Et tout d'abord elle a rassuré la jeune fille, qui, debout devant elle,

rêvait aussi de son côté.

Joyeuse, charmée de ce regard plein de si douces promesses, Teresa,

certaine du succès, baise mille fois avec reconnaissance, avec

attendrissement, cette main, tout à la fois frêle et puissante, où

brille l'anneau nuptial de Napoléon. Elle rejoint le quartier des

femmes, et, la plaine devenue libre, elle cherche aussitôt une église,

une chapelle où elle puisse répandre en silence ses pleurs et ses

actions de grâces aux pieds de la Vierge, cette autre protectrice de

ceux qui souffrent.

Picciola(#39071) · 第 33 / 52 题