Les ordres de Joséphine n'étaient pas transmis, qu'au milieu d'un groupe
s'entr'ouvrant, la jeune fille se montra suppliante, retenue et
résistant encore.
À un signe plein de bonté de l'impératrice, et que chacun comprit, on
s'effaça devant la captive, qui, s'élançant libre, encore désordonnée
par la lutte qu'elle venait de soutenir, arriva haletante jusqu'aux
marches du trône, se courba, et tirant précipitamment de son sein un
mouchoir qu'elle agita vivement:
--Madame! madame! un pauvre prisonnier!
Joséphine ne comprit pas d'abord ce que signifiait ce mouchoir à elle
présenté.
--Est-ce une pétition que vous voulez me remettre? dit-elle.
--La voici, madame, la voici! C'est la pétition d'un pauvre prisonnier!
Et les larmes coulaient le long des joues de la postulante, dont un
sourire céleste d'espérance animait le visage. L'impératrice lui
répondit par un autre sourire, lui tendit la main, la força de se
relever, et se penchant vers elle d'un air plein de bonté:
--Allons, allons, mon enfant, remettez-vous. Il vous intéresse donc
beaucoup ce pauvre prisonnier?
La jeune fille rougit, baissa les yeux.
--Je ne lui ai jamais parlé, répondit-elle; mais il est si malheureux!
Lisez, madame.
Joséphine déplia le mouchoir, s'attendrit en songeant de combien de
misères et de privations témoignait ce linge, péniblement empreint d'une
encre factice; puis s'arrêtant dès le premier mot:
--Mais, c'est à l'empereur qu'il s'adresse!
--Qu'importe? n'êtes-vous pas sa femme? Lisez, lisez, madame; lisez, de
grâce! c'est si pressé!
On en était au plus fort du combat. La colonne hongroise, quoique
mitraillée par l'artillerie de Marmont, avait repris son formidable
mouvement.
Zach et Desaix se trouvaient enfin en présence, et de leur choc allait
résulter le salut ou la perte de l'armée. Le canon grondait dans toutes
les directions; le champ de bataille était embrasé; les cris des
soldats, mêlés aux fanfares de guerre, semblaient agiter les airs comme
un ouragan.
L'impératrice lut ce qui suit:
«SIRE,
«Deux pavés de moins dans la cour de ma prison n'ébranleront pas les
fondemens de votre empire, et telle est l'unique faveur que je viens
demander à votre majesté. Ce n'est pas sur moi que j'appelle les effets
de votre protection; mais dans ce désert muré, où j'expie mes torts
envers vous, un seul être a su apporter quelque adoucissement à mes
peines, un seul être a jeté quelque charme sur ma vie. C'est une plante,
sire; c'est une fleur, inopinément venue entre les pavés de la cour où
il m'est permis parfois de respirer l'air et de voir le ciel. Ah! ne
vous hâtez pas de m'accuser de délire et de folie! Cette fleur fut pour
moi un sujet d'études si douces et si consolantes! C'est fixés sur elle
que mes yeux se sont ouverts à la vérité; je lui dois la raison, le
repos, la vie peut-être! Je l'aime comme vous aimez la gloire!
«Eh bien! en ce moment, ma pauvre plante meurt faute d'espace et de
terre; elle meurt, et je ne puis la secourir, et le commandant de
Fénestrelle renvoie ma plainte au gouverneur de Turin, et quand ils se
décideront, ma plante sera morte! et voilà pourquoi, sire, c'est à vous
que je m'adresse, à vous, qui d'un mot pouvez tout, même sauver ma
fleur! Faites arracher ces deux pavés qui pèsent sur moi comme sur elle,
sauvez-la de la destruction, sauvez-moi du désespoir! Ordonnez, c'est la
vie de ma plante que je vous demande; je vous la demande avec instance,
avec supplication, les genous en terre, et, je le jure, dans mon coeur
ce bienfait vous sera compté.
«Pourquoi mourrait-elle? Elle a, je l'avoue, amorti le coup que votre
main puissante voulait faire tomber sur moi; mais elle a rompu mon
orgueil aussi, et c'est elle qui maintenant me jette suppliant à vos
pieds. Du haut de votre double trône, abaisserez-vous votre regard sur
nous? Saurez-vous comprendre quels liens peuvent rapprocher un homme
d'une plante, dans cet isolement qui ne laisse au prisonnier qu'une
existence végétative? Non, vous ne savez pas, sire, et que votre étoile
vous garde de savoir jamais ce que peut la captivité sur l'esprit le
plus ferme et le plus fier! Je ne me plains pas de la mienne, je la
supporte avec résignation: prolongez-la; qu'elle dure autant que ma vie;
mais grâce pour ma plante!
«Songez bien, sire, que cette grâce que j'implore de votre majesté,
c'est sur-le-champ, c'est aujourd'hui même qu'il me la faut! Vous pouvez
laisser le glaive de la loi suspendu quelque temps sur le front du
condamné, et le relever ensuite pour pardonner; mais la nature suit
d'autres lois que la justice des hommes; encore deux jours, et peut-être
l'empereur Napoléon ne pourra plus rien pour la fleur du captif de
Fénestrelle.
«CHARNEY.»
Un grand fracas d'artillerie éclata tout-à-coup; une épaisse fumée,
coupée en cercles, en losanges de feu par les cent mille éclairs de la
fusillade, couvrit le champ de bataille d'un vaste réseau à la fois
lumineux et sombre; puis les feux s'éteignirent, et il sembla qu'une
main tendue d'en haut écartait subitement ce rideau de nuages qui
cachait les combattans. Ce fut alors un magnifique spectacle à
contempler au soleil! Cette charge brillante, dans laquelle Desaix avait
perdu la vie, était exécutée. Zach et ses Hongrois, heurtés de front par
Boudet, pris sur leur flanc gauche par la cavalerie de Kellermann,
tourbillonnaient en désordre, et l'intrépide consul, rétablissant
aussitôt sa nouvelle ligne de bataille de Castel-Ceriolo à Saint-Julien,
reprenait l'offensive, culbutait les impériaux sur tous les points, et
forçait Mélas à sonner la retraite.
Ce changement subit de position, ces grands mouvemens de l'armée, ce
flux et ce reflux d'hommes, obéissant à la voix d'un chef, seul immobile
au milieu de cet apparent désordre, il y avait là de quoi saisir
l'imagination la plus froide; aussi du sein des groupes de spectateurs,
placés autour du trône, partirent des applaudissemens et des vivats; et
ce bruit, contrastant avec les autres bruits qui l'entouraient, tira
enfin l'impératrice de la profonde méditation dans laquelle elle était
plongée. Car, de ces dernières et brillantes manoeuvres, de ces imposans
tableaux se succédant devant elle, la future reine d'Italie n'a rien vu,
attentive, préoccupée, les yeux fixés sur ce singulier placet qu'elle
tient encore à la main, mais qu'elle ne lit plus cependant.
Et tout d'abord elle a rassuré la jeune fille, qui, debout devant elle,
rêvait aussi de son côté.
Joyeuse, charmée de ce regard plein de si douces promesses, Teresa,
certaine du succès, baise mille fois avec reconnaissance, avec
attendrissement, cette main, tout à la fois frêle et puissante, où
brille l'anneau nuptial de Napoléon. Elle rejoint le quartier des
femmes, et, la plaine devenue libre, elle cherche aussitôt une église,
une chapelle où elle puisse répandre en silence ses pleurs et ses
actions de grâces aux pieds de la Vierge, cette autre protectrice de
ceux qui souffrent.