II.

En apprenant que l'empereur avait quitté Turin pour Alexandrie, la fille

de Girhardi,--car c'est elle qui, suivie d'un guide, emporte la pétition

de Charney,--Teresa resta d'abord anéantie et presque découragée. Mais

bientôt elle en revint à songer qu'en ce moment elle tenait entre ses

mains, palpitant, l'unique espoir d'un pauvre captif.--Le comte ignorait

toutefois quelle personne s'était chargée de la dangereuse

supplique.--Sans tenir compte ni du temps, ni des fatigues, au risque

d'arriver trop tard, elle persévéra donc, et signifia au guide que le

but de leur course n'était plus Turin, mais Alexandrie.

--C'est deux fois le chemin que nous venons de faire.

--Eh bien! il faut nous mettre en route sur-le-champ.

--Je ne me mettrai en route, lui répondit tranquillement celui-ci, qu'à

l'aube du jour, et ce sera pour retourner à Fénestrelle.--Bon voyage,

signora.

Tout ce qu'elle put dire pour lui faire changer de résolution fut

inutile. Il resta enfermé dans sa ténacité piémontaise, déharnacha ses

chevaux, les conduisit à l'écurie, et se coucha près d'eux.

Un pied dans la voie du dévouement, Teresa ne regardait plus en arrière.

Décidée à continuer seule sa route, elle pria l'hôtesse de l'auberge où

elle était descendue, dans la rue _Dora-Grossa_, de lui procurer des

moyens de transport pour Alexandrie, les plus tôt prêts, et les plus

rapides qu'elle pourrait trouver. L'hôtesse envoya ses garçons par la

ville; mais ils eurent beau la parcourir dans tous les sens, de la porte

de Suze à celle du Pô, de la porte Neuve à celle du Palais, voitures

publiques, charrois, bêtes de charge, de selle et de bât, étaient

partis, ou retenus dès long-temps à l'avance, à cause des solennités

d'Alexandrie.

Teresa se désolait du fatal contre-temps. Absorbée dans sa rêverie, le

front baissé, elle se tenait sur le pas de l'auberge, défiant, grâce à

la nuit, les regards qui pourraient la reconnaître dans sa ville natale,

quand un bruit de roues, égayé par un bruit de sonnettes, se fit

entendre. Bientôt, s'arrêtèrent devant elle deux fortes mules, traînant

une de ces longues voitures foraines, dont le coffre profond, fermé et

cadenassé comme une armoire, contient les objets de vente, n'offrant du

reste pour tout siège, sur le devant, qu'une petite banquette de cuir, à

peine abritée par un auvent de toile goudronnée.

Le mari et la femme, possesseurs de la voiture et des marchandises,

descendus de la banquette, poussèrent de gros soupirs de satisfaction,

frappèrent du pied, se détendirent les bras, pour se dégourdir ou se

réveiller, et saluant l'hôtesse d'un air de connaissance, ils se

réfugièrent aussitôt aux deux coins de la cheminée, offrant leurs mains

et leurs visages au feu de sarmens qui y pétillait; puis, après avoir

recommandé qu'on mît leurs mules à l'écurie, se félicitant mutuellement

d'être arrivés, ils se firent donner à souper, se promettant de gagner

leur lit le plus tôt possible.

L'hôtesse, de son côté, se préparait à en faire autant; les garçons, à

moitié endormis, s'occupaient en bâillant de la clôture de l'auberge, et

Teresa, toujours pensive, douloureusement affectée au milieu de tous ces

préparatifs, songeait au temps qui s'écoulait, à l'espoir qui se

perdait, à la fleur qui se mourait!

--Une nuit! une nuit! se disait-elle; le malheureux comptera les minutes

tandis que je dormirai! Demain, peut-être, il me sera de même impossible

de trouver une occasion de départ!

Et elle regardait tour à tour et attentivement les deux marchands

attablés, comme si son unique ressource était en eux. Cependant elle

ignorait quelle route ils devaient tenir, s'ils voudraient, s'ils

pourraient se charger d'elle; et la pauvre, fille, peu habituée à se

trouver seule, ainsi livrée à elle-même au milieu d'étrangers, n'osait

les interroger, et, poussée par son bon vouloir, retenue par sa

timidité, un pied en avant, la bouche entr'ouverte, elle restait en

place, muette, indécise, lorsque soudain, se montrant devant elle, la

servante lui présente une lumière et une clef, en lui désignant du doigt

la chambre qu'elle doit occuper.

Rappelée au sentiment de sa position, forcée de se décider, Teresa

aussitôt écarte légèrement du bras la _Giannina_, et s'avançant, non

sans grande émotion, vers le couple attablé:

--Pardonnez à ma question, dit-elle d'une voix tremblante:--Quelle route

devez-vous prendre en quittant Turin?

--La route d'Alexandrie, ma belle enfant.

--D'Alexandrie! C'est mon bon ange qui vous a conduits jusqu'ici.

--Votre bon ange nous a fait prendre de bien vilains chemins, signorina,

dit la femme; aussi nous sommes moulus.

--Mais, voyons, à quoi pouvons-nous vous être utiles? dit le marchand.

--Une affaire pressante m'appelle à Alexandrie; voulez-vous m'y

conduire?

--C'est impossible! dit la femme.

--Oh! je vous païerai bien!... deux pièces à Saint-Jean-Baptiste! dix

livres de France.

--C'est difficile, reprit l'homme. D'abord, la banquette est étroite, et

c'est à grand'peine qu'on y tiendrait trois. Il est vrai que vous ne

devez pas être gênante; mais il y a une autre difficulté, mon enfant.

Nous nous rendons au _mercato_ de Revigano, près d'Asti, et non à

Alexandrie. C'est à moitié route, et voilà tout.

--Eh bien! dit la jeune fille, conduisez-moi jusqu'à la porte d'Asti;

mais partons ce soir même, à l'instant.

--Impossible! impossible! répéta le couple marchand. Nous ne vendons ni

notre sommeil, ni nos fatigues.

--Je doublerai la somme! interrompit Teresa à voix basse.

Le mari regarda sa femme en la consultant de l'oeil.

--Non! non! dit celle-ci; c'est vouloir se rendre malade; puis _Losca_

et _Zoppa_ ont besoin de repos. Veux-tu les tuer?

--Quatre pièces! murmura le mari. Quatre pièces.

--_Losca_ et _Zoppa_ valent mieux que cela.

--Pour la moitié du chemin, la somme double!

--Eh! qu'importe! mieux vaut un simple sequin de Venise qu'une double

parpaïole de Gènes!

Cependant l'idée des quatre pièces, l'appât d'un gain si facile, ne

tarda pas d'agir sur la femme comme sur le mari; et après quelque

résistance d'un côté, force supplications et prières de l'autre, les

mules revinrent à la voiture. Teresa, enveloppée dans sa mante, à cause

du froid de la nuit, s'arrangea tant bien que mal sur la banquette,

entre les deux époux, et l'on se remit en route. Onze heures sonnaient

alors à toutes les horloges de Turin.

Dans son impatience d'arriver au but de son voyage, et de pouvoir

bientôt transmettre une bonne nouvelle à Fénestrelle, Teresa eût voulu

se sentir emportée dans un char impétueux, par des chevaux rapides comme

le vent, et la voiture marchande pesait lourdement sur le sol; les mules

foraines cheminaient pas à pas, lentement, levant un pied après l'autre,

et la régularité de leur sonnerie semblait donner encore à leur allure

un caractère plus marqué de nonchalance.

La voyageuse se contraignit d'abord, espérant que la marche réveillerait

avant peu les pauvres bêtes, ou que le fouet de leur conducteur saurait

bien hâter leur course. Mais, voyant celui-ci rester inactif du geste,

et se contenter seulement d'un petit claquement de langue pour exciter

son attelage, elle prit sur elle de lui témoigner combien il lui

importait d'arriver promptement à Asti, afin de toucher à la porte

d'Alexandrie dans la matinée.

--Ma belle enfant, lui répondit son nouveau guide, il ne me plaît pas

plus qu'à vous de passer la nuit à compter les étoiles, mais il faut que

le marchand veille à sa marchandise. C'est de la faïence et de la

porcelaine que je vais débiter à Revigano, et si mes mules s'emportent,

elles pourront fort bien ne faire que des tessons de toute ma pacotille.

--Quoi! monsieur, vous êtes faïencier! s'écria Teresa, la figure

terrifiée.

--Faïencier-porcelainier, répliqua le marchand.

--Ah! mon Dieu! dit en gémissant la voyageuse. Mais du moins, il vous

est sans doute facile d'aller un peu plus vite?

--Voulez-vous ma ruine?

--C'est que j'ai tant besoin d'arriver!

--Et nous donc! ma belle enfant. Est-ce une raison pour tout briser?

En guise de concession, le faïencier cependant multiplia, pendant

quelques instans, ses petits claquemens de langue; mais les mules

étaient trop bien accoutumées à leur pas pour en changer facilement.

Teresa se reprocha alors, avec amertume, de ne pas s'être informée plus

tôt du temps qu'ils devaient mettre pour gagner Asti; elle se reprocha

surtout de n'avoir point elle-même parcouru Turin, pour y découvrir,

avec la connaissance qu'elle avait de la ville, un moyen plus prompt de

transport; mais elle n'avait plus maintenant qu'à se résigner: elle se

résigna.

La voiture suivait son train ordinaire. _Losca_ et _Zoppa_ n'allaient ni

plus vite ni plus lentement; seulement marchant sur les bas côtés du

chemin, elles ne faisaient plus retentir le pavé du bruit des roues. Le

marchand et sa femme, qui jusqu'alors avaient échangé entre eux force

paroles sur les chances de leur commerce à la foire de Revigano, se

taisaient, et, dans cette obscurité, au milieu de ce silence, malgré le

froid dont ses pieds ressentaient l'engourdissement, Teresa commençait à

s'assoupir au tintement monotone des clochettes. Sa tête, balancée

d'abord de droite à gauche, cherchait tour à tour un oreiller, soit sur

l'épaule de la femme, soit sur celle du mari, et retombait pesante sur

sa poitrine.

--Appuyez-vous ferme sur moi, dit son conducteur, et bonne nuit, ma

belle enfant.

Elle suivit le conseil, s'arrangea de son mieux, et s'endormit

tout-à-fait.

Elle dormit si bien durant plusieurs heures, que l'éclat du jour

naissant lui fit seul ouvrir les yeux. Étonnée de se trouver ainsi au

grand air, en pleine route, la mémoire lui revint, et, inspection faite

autour d'elle, elle vit avec surprise, avec douleur, que la voiture ne

bougeait plus, et semblait depuis long-temps immobile en place. Le

marchand, sa femme, les mules elles-mêmes, sommeillaient profondément,

et la double sonnerie ne faisait point entendre le plus léger tintement.

Teresa aperçut non loin derrière elle la pointe de plusieurs clochers,

et les vapeurs du matin, dessinant des figures bizarres dans un horizon

rétréci, lui montraient fantastiquement groupés, les sonnets de la

Superga, le château de Mille-Fleurs, celui de la Vigne de la Reine,

l'église des Capucins, et toutes les belles décorations de la magnifique

colline de Turin.

--Miséricorde! mon Dieu! s'écria-t-elle, où sommes-nous! le jour paraît,

et à peine avons-nous quitté les faubourgs!

Le marchand s'éveille à ses cris; et après s'être frotté les yeux, il se

hâte de la rassurer.

--Nous approchons d'Asti, lui dit-il, et ces clochers que vous voyez là,

derrière vous, ce sont ceux de Revigano. Il n'y a pas trop de quoi

gronder _Losca_ et _Zoppa_; elles viennent de s'endormir seulement, et

elles devaient en avoir bon besoin. Pourvu qu'elles n'aient pas profité

de mon sommeil pour trotter un peu trop fort.--Teresa sourit.--Allons,

en route!

Et il fit claquer inopinément son fouet, dont le bruit éveilla d'un même

coup sa femme et ses mules.

À la porte d'Asti, l'honnête faïencier prit congé de Teresa, la déposa à

terre, figura le signe de la croix avec les vingt francs qu'il reçut

d'elle, et lui souhaitant bon voyage, il fit faire volte-face à ses

mules pour regagner le chemin de Revigano.

La moitié de la route était donc faite! mais Teresa n'espérait plus

d'arriver pour le petit lever de l'empereur.--Cependant, se disait-elle,

un empereur doit se lever tard! Oh! qu'elle eût voulu replonger sous

l'horizon ce soleil qui déjà annonçait sa venue par un redoublement de

lumière! Il lui semblait qu'autour d'elle, tout devait ressentir

l'agitation qui la tourmentait, qu'elle allait voir la population

entière d'Asti sur pied, se préparant au voyage d'Alexandrie, et alors,

dans cette multitude de chariots et de voitures, elle obtiendrait bien

une place, fût-ce même dans la patache publique.

Quel fut donc son étonnement, à son entrée dans la ville, en trouvant

les rues désertes et silencieuses. La clarté du soleil y pénétrait à

peine, et n'éclairait encore que la toiture des maisons les plus élevées

et le dôme des églises.

Elle se souvint d'un de ses parens maternels, qui habitait Asti depuis

longues années. Il pouvait lui être d'un grand secours, et voyant, au

rez-de-chaussée d'une maison d'assez mince apparence, briller une

lumière rougeâtre à travers la vitre plombée, elle osa frapper et

s'enquérir de la demeure de ce parent.

Un carreau s'entr'ouvrit; une voix sèche et criarde lui dit que depuis

trois mois l'individu dont il s'agissait habitait sa maison de plaisance

de Monbercello, et le carreau se referma.

Seule, au milieu de la rue, Teresa commençait à s'effrayer de son

isolement. Pour se donner du courage, elle fit sa prière du matin, en se

tournant vers une madone enfoncée dans le mur, à quelques pas de là, et

devant laquelle brûlait une petite lampe. Puis, sa prière à peine

terminée, elle entendit des pas retentir dans la rue; un homme se

montra:

--Indiquez-moi, monsieur, je vous prie, lui dit-elle, les voitures qui

se rendent à Alexandrie?

--Il est bien tard, ma belle fille, lui répondit l'étranger; voitures et

voiturins, tout est retenu depuis trois jours. Et il passa.

Un second vint à elle. À cette même demande de Teresa, il s'arrêta, la

regarda d'un air sombre et dur:

--Vous aimez donc bien les Français! _Razza maledetta!_ Et il s'éloigna

plus rapidement que le premier.

La pauvre questionneuse resta quelque temps intimidée, et ne se remit de

son émotion qu'à la vue d'un jeune ouvrier qui sortait de chez lui en

chantant. Pour la troisième fois, elle réitéra sa question:

--Ah! ah! signora, lui dit-il d'un air de belle humeur, vous voulez voir

une bataille! Mais il n'y aura pas de place pour les jolies filles

là-bas. Croyez-moi, restez des nôtres. C'est aujourd'hui fête, et les

_drudi ballarini_ se battront à qui vous aura pour danseuse. Vous en

valez bien la peine. Une petite guerre en votre honneur, hein! cela vous

tente-t-il?

Et, s'avançant en gracieusant, il essaya de la saisir par la taille;

mais, au coup d'oeil qu'elle lui lança, il reprit sa chanson, et

poursuivit sa route.

Un quatrième, un cinquième traversèrent la rue à leur tour. Teresa ne

songea plus à les interroger; et ses regards se dirigeaient vers les

portes, s'ouvrant alors de tous côtés, vers les voitures stationnant au

fond des cours. Enfin, non sans peine, et par faveur spéciale, on la

reçut dans un _carrosse_, pour la conduire seulement à _Annone_, où l'on

devait prendre un voyageur dont elle occupait temporairement la place.

D'Annone à Felizano, de Felizano à Alexandrie, ce furent d'autres

contrariétés, d'autres embarras. Elle triompha de tout.

En arrivant dans cette dernière ville, Teresa savait déjà que l'empereur

ne s'y trouvait plus; aussi, sans s'y arrêter un moment, elle prit avec

la foule et à pied le chemin de Marengo.

Là, pressée de toutes parts par la cohue dont elle est environnée,

épiant avec soin les intervalles, côtoyant les bords de la route, elle

tente sans cesse de gagner du terrain sur ceux qui la devancent. Ne

prêtant nulle attention ni aux fanfares, ni aux spectacles des

bateleurs, au milieu de ce peuple de curieux, qui parle, chante, hurle,

bondit de joie et d'ivresse en se débattant dans des flots de chaleur et

de poussière, seule étrangère aux fêtes du jour, la figure inquiète,

l'oeil fixe et préoccupé, essuyant de la main la sueur qui lui coule du

front, elle passe, opposant la gravité de ses traits comme contraste à

toutes ces figures épanouies.

Son énergie alors s'est concentrée entière dans l'action de sa marche,

dans sa volonté d'avancer. À peine, durant tout ce temps, si le but

qu'elle veut atteindre, si l'idée qui la fait agir se présente à son

esprit. Mais un mouvement de halte, imprimé à la foule par les premiers

rangs, la forçant de ralentir son pas, la pensée alors lui revient. Elle

songe à son père, qui tourmentera bientôt la prolongation de son

absence; car le guide qui l'a abandonnée à Turin ne peut arriver jusqu'à

lui pour l'instruire des causes de ce retard. Elle songe à Charney,

maudissant le choix du messager peut-être, et l'accusant d'insouciance

et d'oubli. Puis, avec une émotion subite, sa main se porte à son

corsage, comme si la pétition eût pu s'en échapper. Puis son père, son

père se présente de nouveau à ses yeux! Le vieillard se désole d'avoir

cédé à ses instances; il croit sa fille perdue pour lui!

Au souvenir de ce père adoré, une larme vint humecter la paupière de

Teresa, et, dans ce moment, elle ne sortit de sa méditation qu'en

entendant de bruyans cris de joie éclater près d'elle. Un vide immense

s'était formé derrière ses pas, et autour de ce vide la foule paraissait

tourbillonner. Teresa se retourne. Aussitôt deux mains saississent les

siennes des deux côtés à la fois, et, malgré sa résistance, sa fatigue,

et le peu de dispositions qu'en cet instant surtout elle devait apporter

à une telle distraction, elle se voit forcément partie active d'une

grande farandole qui tournoie sur la route, recrutant çà et là les

jolies filles et les jeunes garçons de bonne volonté.

Ce ne fut pas le moins pénible accident de son voyage. Mais le courage

ne l'abandonna pas encore, car elle croyait toucher au but.

Après s'être dégagée de cette singulière association, faisant un dernier

effort pour s'ouvrir une voie à travers la multitude qui la devance,

elle arrive enfin en vue de la plaine, et ses regards, surpris et

satisfaits, se promenant quelque temps sur cette belle armée déployée

dans les champs de Marengo, s'arrêtent soudain avec saisissement sur le

monticule qui sert de base au trône impérial.

Toute sa force, toute sa constance, toute son ardeur lui revient alors!

Mais comment arriver jusque-là, à travers ces miliers d'hommes et de

chevaux? Y pouvait-elle songer?

Cependant ce qui lui avait été obstacle d'abord allait lui venir en

aide.

Les premiers rangs de la foule sortie à flots d'Alexandrie, pour

conserver une position favorable, se divisaient de droite et de gauche,

gagnant les bords du Tanaro et de la Bormida. Il y eut un moment où,

poussés tout-à-coup par les rangs suivans, ils débordèrent si rapidement

dans la plaine, qu'ils semblaient vouloir envahir le champ de bataille.

Une centaine de cavaliers accoururent au-devant de cette multitude

désordonnée, et, faisant briller leurs sabres nus et piétiner leurs

montures, la forcèrent sans peine de rentrer dans ses limites. Tous

perdirent le terrain en aussi peu de temps qu'ils avaient mis à le

conquérir; tous, à l'exception d'une seule personne!

Sur l'un des plis de ce même terrain coule une source entourée de

quelques arbres et d'une forte haie d'aubépine.

Poussée par la vague des curieux, Teresa, pâle, tremblante, se dirigeant

encore par instinct vers ce trône élevé devant elle, avait été lancée,

entraînée jusqu'au massif de verdure. Épouvantée de cette violente

impulsion, craignant de se briser contre ces arbres, fermant les yeux,

comme l'enfant qui croit le danger passé lorsqu'il a cessé de le voir,

elle avait saisi entre ses bras le tronc d'un peuplier, pour s'en faire

un appui, et s'était tenue ainsi quelque temps immobile, les oreilles

remplies du bruissement de la foule et du feuillage.

Le mouvement de retraite de tout ce peuple fut si rapide à l'approche

des soldats, que, quand Teresa releva la tête et regarda autour d'elle,

elle se vit seule, bien seule, séparée de l'armée par le bouquet

d'arbres et la haie d'aubépine, et de la multitude par un épais

tourbillon de poussière, soulevé sous la dernière ondulation des

fuyards.

N'hésitant pas à pénétrer à travers la haie, elle se jette tout aussitôt

dans le massif, et, son émotion un peu calmée, la voyageuse prend alors

connaissance des lieux.

Ombragée par une vingtaine de peupliers et de trembles, la source,

encaissée dans le sol, tapissée de lierre rampant, de mousse et de

cymbalaire, bouillonne à petit bruit, en s'échappant par un ruisseau,

dont on peut suivre de l'oeil le cours dans la plaine, à la quantité de

myosotis et de renoncules blanches qui passementent ses eaux. La vapeur

qui s'en élève aide encore à remettre Teresa de son trouble et de son

agitation. Il lui semble qu'elle vient de s'introduire dans une oasis de

fraîcheur et de repos, et que la haie d'enceinte la protège à la fois

contre la poussière, la chaleur et le bruit. Un instant, la plaine est

devenue presque silencieuse; elle n'entend ni les cris des officiers, ni

les hourras de la foule, ni les hennissemens des chevaux.

Mais un mouvement singulier se manifeste au-dessus de sa tête. Ce sont

des titillations, des pétillemens continus dans les arbres. Elle

regarde, et voit les rameaux des trembles et des peupliers couverts

d'une innombrable quantité de moineaux, qui, chassés de tous les

alentours par la marche circulaire et le tumulte des populations, sont

venus, comme la jeune fille, chercher un abri dans cette petite solitude

de verdure. On eût dit que la peur les avait paralysés de l'aile et de

la voix: pas un cri, pas un fredon n'éclate au milieu de leurs bandes.

Ils ont vu presque envahir leur nouvel asile sans songer à fuir, tant le

bruit et le spectacle dont ils sont entourés les a frappés de mutisme et

de stupeur. Maintenant, des régimens de cavalerie, au bruit des

clairons, s'avancent et stationnent sur cette même place où tout à

l'heure s'agitait le peuple, et les oiseaux n'abandonnent point leur

retraite. Seulement, aiguisant leur bec, sautant de branche en branche,

se tournant d'un côté et d'autre, ils s'inquiètent de la fin de tout

ceci; et c'est ce mouvement, multiplié à travers le feuillage, qui vient

d'exciter l'attention de la Turinaise.

Cependant ces soldats, lui fermant toute communication avec la route,

attirent bientôt exclusivement les regards de l'innocente jeune fille,

de toutes parts cernée ainsi par les troupes.

--Ce n'est là qu'une guerre inoffensive, se dit-elle, et si je fus

imprudente, Dieu connaît le but de mes efforts, il me protégera.

Dirigeant alors son attention du côté opposé, s'avançant jusqu'à

l'extrémité du massif, elle entrevoit, à trois cents pas devant elle,

l'estrade où Joséphine et Napoléon viennent de s'asseoir.

De là à l'endroit où elle se tient, l'intervalle se trouve parfois

rempli par des soldats sous les armes, exécutant leurs manoeuvres; mais

parfois aussi, le terrain débarrassé laisse ouvert un passage possible.

Teresa s'enhardit; le moment est venu. Elle écarte la haie pour la

franchir; mais aussitôt elle songe, avec un mouvement de honte et de

confusion, au désordre de sa toilette. Ses cheveux sont épars et

dénattés, collés à ses joues ou flottant sur ses épaules; ses mains, sa

figure, sont couvertes de sueur et de poussière.--Se présenter ainsi

devant les souverains de France et d'Italie, c'est vouloir se faire

repousser, et compromettre peut-être la réussite de sa mission!

Elle rentre donc dans le massif, se rapproche de la source, dénoue son

large chapeau de paille, secoue sa noire chevelure, y passe les doigts,

en reforme les tresses, lisse le bandeau de son front, rajuste sa

collerette; puis, s'agenouillant près de la source, elle s'y mire, y

plonge ses mains, les purifie de toute souillure, ainsi que son visage,

et, sans se relever, adresse au ciel une prière fervente pour son père

et pour Charney.

Ah! n'était-ce pas là une gracieuse esquisse de l'Albane, apparaissant

tout-à-coup au hasard sur une grande toile de bataille de Salvator-Rosa,

que cette chaste toilette de jeune fille faite au milieu d'une armée?

Tandis que Teresa guettait de nouveau l'instant favorable à sa

traversée, soudain, de vingt côtés à la fois, de bruyantes détonations

d'artillerie se firent entendre. Le sol parut s'ébranler, et les oiseaux

perchés sur les arbres, prenant tous leur vol dans un même essor,

poussant des cris, se heurtant, tournoyant, gagnèrent les bois de

Valpedo et les ombrages de Voghera.

La bataille venait de s'engager.

Teresa, assourdie par le bruit du canon, intimidée par tout ce fracas,

restait dans une sorte de torpeur, les yeux toujours fixés sur ce trône,

qui tour à tour se montrait devant elle, ou disparaissait sous un rideau

de lances et de baïonnettes.

Après une demi-heure, pendant laquelle toute autre pensée que celle d'un

effroi instinctif sembla l'abandonner, son énergie d'âme reprit le

dessus. Elle examina avec plus de calme les obstacles à vaincre pour

arriver au monticule pavoisé, et ne les jugea point insurmontables.

Deux colonnes d'infanterie, se prolongeant sur une longue ligne, dont la

double base s'appuyait aux flancs du massif, venaient d'engager une vive

fusillade l'une contre l'autre. Elle espéra pouvoir, à travers ce

brouillard de poudre, se frayer un chemin sans être même aperçue. Elle

hésitait cependant, lorsqu'une troupe de hussards brûlés de soif font

invasion dans son asile.

Alors elle n'hésita plus; son courage se renforçant d'un accès de

pudeur, elle s'élance en courant entre les deux colonnes d'infanterie,

et quand la fumée vient à se dissiper, les soldats poussent une clameur

de surprise en apercevant au milieu d'eux une jupe blanche, un chapeau

de femme, une fugitive jolie, charmante, qui, malgré leurs cris,

poursuit sa course.

Un escadron de cuirassiers accourait pour appuyer une des lignes. Le

capitaine faillit renverser Teresa; mais, la saisissant à temps entre

ses bras, il l'enlève de terre, et, jurant, sacrant, sans plus

s'informer par quel hasard une jeune fille se trouve en plein champ de

bataille, il charge deux soldats de la conduire au quartier des femmes.

Il lui fallut monter en croupe derrière un des cuirassiers, et ce fut

ainsi qu'elle se dirigea vers l'endroit où les dames de la suite de

l'impératrice Joséphine, accompagnées de quelques aides de camp et de

messieurs les députés des villes d'Italie, se tenaient sur le monticule.

Arrivée là, touchant enfin au but, Teresa ne pouvait plus faillir dans

son entreprise. Elle avait surmonté trop de difficultés pour se laisser

vaincre par la dernière; aussi, lorsque, sur sa demande de parler à

l'empereur, on lui répondit qu'il parcourait alors la plaine à la tête

de ses troupes:--Eh bien! je veux voir l'impératrice! s'écria-t-elle

avec fermeté.--Mais l'un n'était guère plus facile que l'autre. Pour se

débarrasser de son importunité, on essaya de l'intimider; on n'y put

parvenir. On lui dit qu'il fallait attendre la fin des évolutions; elle

s'y refusa, et voulut marcher vers l'estrade impériale; on la retint,

elle se débattit, éleva la voix avec véhémence, jusqu'à ce qu'enfin

l'attention de Joséphine elle-même se tournât de son côté.

Picciola(#39071) · 第 32 / 52 题