Le lendemain, dès le point du jour, la ville d'Alexandrie était toute
dans ses habits de fête. Une population immense circulait déjà dans ses
rues tapissées et pavoisées de feuillages et de banderolles. La foule se
portait de la maison commune, où se trouvaient Napoléon et Joséphine, à
l'arc de triomphe élevé à l'extrémité du faubourg qu'ils devaient suivre
pour aller visiter les plaines illustres de Marengo.
Sur le chemin d'Alexandrie à Marengo, même multitude de peuple, mêmes
cris, mêmes fanfares.
Jamais pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, jamais cérémonies du jubilé à
Rome n'avaient attiré affluence pareille à celle qui se dirigeait alors
vers ce champ de bataille à peine refroidi.
C'est que là va se passer l'acte le plus important des fêtes du jour.
L'empereur Napoléon doit assister à un combat simulé, donné en
commémoration de la victoire remportée en ce lieu même, cinq ans
auparavant, par le premier consul Bonaparte.
Des tables, des tréteaux, sont placés le long de la route. On y mange,
on y joue la comédie en plein vent.
Dans la longue et unique rue du village de Marengo, toutes les maisons,
transformées en hôtelleries, présentent l'image de la confusion et du
mouvement.
À toutes les fenêtres, pour attirer et tenter les chalands, pendent des
jambons fumés, des mortadelles, des guirlandes de bartavelles et de
cailles, des chapelets de croquettes et de sucreries. On entre, on sort,
on se presse, Italiens et Français, bourgeois et soldats; les monceaux
de macaroni, les pyramides de massepains, de lassagnes et de ravioles
s'effacent sous la main des acheteurs.
Dans les escaliers étroits et obscurs, on se heurte, on se coudoie sur
une double ligne ascendante et descendante; quelques-uns, chargés encore
de leurs provisions, pour les mettre à l'abri de la rapacité de leurs
voisins, lèvent les bras au-dessus de leur tête, et, dans les ténèbres,
une main, plus longue ou plus habile que la leur, soustrait le friand
fardeau, soit un pain beurré, des figues, des oranges, un jambonneau de
Turin, ou une caille bardée, soit même un pâté dans sa croûte, un
excellent _stufato_ dans sa terrine, contenant et contenu, tout est
pris; et ce sont des cris, des quolibets et des rires prolongés, qui
gagnent depuis la première marche jusqu'à la dernière; et le voleur de
la ligne ascendante, content de son lot, fait volte-face et veut
descendre, et le volé de la ligne descendante, contraint de retourner à
la pitance, veut remonter; et toute la bande, ébranlée par ce flux et ce
reflux à contre-temps, tournoyant de force sur elle-même, au milieu des
éclats de gaieté, des jurons, des coups distribués au hasard, est
rejetée partie dans la rue, partie dans les salles, où les buveurs
chantent déjà à tue-tête.
À travers les tables chargées de mets, les bancs chargés de convives,
d'une chambre à l'autre, on voit se multiplier les dames et les
_Giannine_ du logis, les unes avec leurs tabliers de couleur, leurs
cheveux poudrés et le petit poignard coquet, aujourd'hui encore le
principal ornement de leur parure; les autres en jupon court, en longues
tresses nattées, le col et les oreilles chargés de joyaux dorés, et les
pieds nus.
À ces tableaux si vifs, si animés de la route et du village, de la
chambre et de la rue, à ces bourdonnemens, à ces chansons, à ces cris, à
ces rires, à ces bruits de paroles, de verres et d'assiettes, d'autres
tableaux, d'autres bruits, vont bientôt succéder.
Dans une heure, le canon tonnera contre ce village, canon presque
inoffensif, il est vrai, et qui n'en brisera que les vitres; cette rue
ne retentira plus que du cri des soldats exaltés par une fureur
guerrière de commande; et chacune de ces maisons disparaîtra sous la
fumée des mousquetades... à poudre. Alors, gare au pillage, si les
provisions ne sont pas mises à l'abri d'un coup de main! gare même à la
_Giannina_ aux pieds nus! car la petite guerre singe parfois la grande
dans ses excès.
Elle l'imite surtout dans l'éclat de ses spectacles, et rien n'est plus
imposant et plus majestueux que celui qui se prépare en ce moment dans
les champs de Marengo.
Déjà un trône magnifique, entouré d'étendards tricolores, s'élève sur
l'une des rares collines qui bombent le terrain; déjà des troupes de
toutes les armes, de tous les uniformes, se déploient rapidement pour
prendre place. La trompette fait l'appel aux cavaliers, le tambour étend
ses roulemens sur toute la surface du sol, que l'artillerie et les
fourgons semblent ébranler. Les aides de camp, couverts de leurs
brillans costumes, passent, repassent, se croisent dans mille
directions. Les drapeaux se déroulent au vent, qui fait onduler en même
temps cette mer mouvante de panaches, d'aigrettes et de plumets diaprés
aux trois couleurs; et le soleil, ce grand convié des fêtes de Napoléon,
ce lustre radieux des pompes de l'empire, se montre, et fait resplendir
de feu l'or des broderies, le bronze des canons, les casques, les
cuirasses, et les soixante mille baïonnettes dont la plaine se hérisse.
Bientôt, devant les troupes, qui débouchent au pas accéléré sur le champ
de leurs opérations, la foule des curieux, refluant en arrière, décrit
un cercle immense de retraite, comme les flots de l'Océan sur lesquels
vient tout-à-coup peser une vague énorme. Quelques cavaliers, lancés au
galop contre les groupes retardataires, nettoient rapidement la place.
Le village est désert, les tentes joyeuses sont pliées, les tréteaux
abattus, les chants, les cris ont cessé de se faire entendre. On voit de
tous côtés, dans le vaste circuit de la plaine, courir des hommes,
interrompus dans leurs jeux ou dans leurs repas, et des femmes,
effrayées par l'éclair des sabres ou le hennissement des chevaux,
traînant leurs enfans après elles.
Que si de l'oeil on parcourt alors les rangs de l'armée, encore dans son
unité et rangée sous les mêmes drapeaux, à la contenance des soldats, au
caractère de fierté ou de tristesse silencieuse empreint sur leurs
traits, on reconnaît sans peine ceux que les ordres du général en chef,
le maréchal Lannes, a d'avance désignés comme vaincus ou vainqueurs
futurs. Lui-même, on le voit, suivi d'un nombreux état-major,
reconnaître le terrain sur lequel il a si vaillamment figuré naguère, et
distribuer à chacun son rôle.
Là doivent se répéter les principaux mouvemens exécutés dans la terrible
journée du 14 juin de l'année 1800; mais on aura soin d'omettre les
fautes qui y furent commises, car c'est une flatterie stratégique, un
madrigal à coups de canon que l'on prépare pour le nouvel empereur et
roi.
Donc, les troupes s'alignaient, se développaient, se repliaient d'après
les ordres du chef, lorsque de bruyantes symphonies se font entendre sur
la route d'Alexandrie. Un vague murmure va en grossissant et se propage
parmi ces nombreuses populations, qui, protégées par les rives du
Tanaro, de la Bormida, de l'Orba ou les ravins de Tortone, forment la
ceinture flottante et animée de cette vaste arène. Tout-à-coup le
tambour bat aux champs; des cris et des vivats s'élèvent de tous côtés
au milieu des flots de poussière; les sabres brillent au jour; les
fusils se redressent et résonnent comme par un mouvement unanime, et une
brillante voiture, attelée de huit chevaux caparaçonnés, blasonnée aux
armes d'Italie et de France, amène jusqu'au pied de leur trône Joséphine
et Napoléon!
Celui-ci, après avoir reçu les hommages de toutes les députations de
l'Italie, des envoyés de Lucques, de Gènes, de Florence, de Rome et de
la Prusse elle-même, s'irritant du repos, s'élance sur son cheval, et
bientôt la plaine entière s'illumine de feux et se couvre de fumée.
C'étaient là les jeux du jeune conquérant! La guerre pour amuser ses
loisirs; la guerre pour l'accomplissement de ses hautes destinées. Il la
fallait à cette âme ardente, née pour la domination, et que la conquête
du monde eût seule laissée désoeuvrée.
Un officier désigné par l'empereur expliquait à Joséphine, restée isolée
sur son trône, et presque épouvantée de ce spectacle, le secret de ces
évolutions et le but de ces grands mouvemens. Il lui avait montré
l'autrichien Mélas, chassant les Français du village de Marengo, les
culbutant à Pietra-Buona, à Castel-Ceriolo, et Bonaparte l'arrêtant
soudain au milieu de son triomphe, avec les neuf cents hommes de sa
garde consulaire. Puis il appelle toute son attention sur l'un des
momens décisifs de la bataille. Les républicains se replient; mais
Desaix vient de paraître sur la route de Tortone. La terrible colonne
hongroise, sous les ordres de Zac, s'ébranle pesamment et marche à sa
rencontre...
Tandis que l'officier parlait encore, Joséphine s'aperçut d'un léger
tumulte autour d'elle. En ayant demandé la cause, elle apprit qu'une
jeune fille, après avoir imprudemment franchi la ligne des opérations,
au risque d'être mille fois brisée au milieu d'une charge de cavalerie
ou par le choc d'un caisson, occasionnait seule ce mouvement, en
s'obstinant, malgré la résistance des gardes et les remontrances des
dames de la suite, à vouloir pénétrer jusqu'à sa majesté.