X.

Poursuivant ses expériences investigatrices sur la floraison, Charney

s'extasiait chaque jour devant les prodiges réguliers de la nature. Mais

ses yeux étaient inhabiles à pénétrer dans ces mystères si déliés,

insaisissables à la vue. Il s'irritait de son impuissance, lorsque

Ludovic lui remit, de la part de son voisin le conspirateur italien, une

forte lentille de verre, à l'aide de laquelle celui-ci avait pu nombrer

huit mille facettes oculaires sur la cornée d'une mouche. Charney

tressaille de joie. Grâce à cet instrument, les parties les moins

perceptibles de la plante saillissent tout-à-coup à ses regards, en

centuplant leur volume ordinaire. Alors, il marche ou croit marcher à

grands pas dans la route des découvertes! Il a détaillé, analysé

l'enveloppe externe de sa fleur; il a cru deviner que ces brillantes

couleurs des pétales, leur forme, leurs taches de pourpre, ces bandes de

velours ou de satin moiré qui garnissent leur base ou festonnent leurs

contours, n'étaient pas là seulement pour récréer la vue par le

spectacle de leur beauté, mais aussi pour diviser ou réfléchir les

rayons du soleil, atténuer leur force ou l'augmenter, selon le besoin

qu'en avait la fleur, accomplissant le grand acte de la fructification.

Ces plaques luisantes et vernissées, avec leur éclat de porcelaine, ce

sont sans doute des amas glanduleux de vaisseaux absorbans chargés

d'aspirer l'air, la lumière et les vapeurs humides, pour la nourriture

des graines; car, sans lumière, pas de couleur; sans air et sans

chaleur, pas de vie! Humidité, chaleur, lumière, voilà donc de quoi se

composent les végétaux, ces merveilles de la terre, et voilà aussi ce

qu'ils doivent restituer lorsqu'ils meurent.

À son insu, souvent, durant ces heures d'étude et d'extase, Charney

avait deux spectateurs attentifs qui le suivaient dans tous ses

mouvemens, et, par sympathie, prenaient part à ses émotions: Girhardi et

sa fille.

Celle-ci, élevée par un père profondément religieux, vivant d'une vie

contemplative et solitaire, présentait une de ces natures formées de

toutes les saintes exaltations réunies. Avec sa beauté, ses vertus, les

grâces de son esprit et de sa personne, elle n'avait pu manquer

d'adorateurs; douée d'une sensibilité profonde et expansive, elle

semblait plus qu'une autre devoir connaître les affections tendres; mais

si quelques légers penchans ont autrefois, au milieu des fêtes de Turin,

troublé un instant la sérénité de son âme, la captivité de son père les

a tout d'abord absorbés dans une grande douleur.

Aujourd'hui, pourrait-elle aimer celui-là qui s'offrirait à ses regards

avec l'éclat du bonheur, elle qui, dans son double culte filial et

religieux, voit son Dieu sur la croix, et son père en prison! Non que la

jolie Turinaise s'abandonne facilement à la tristesse et à la

mélancolie! Tous ses devoirs lui sont doux, tous ses sacrifices lui

laissent une joie au coeur; mais est-ce donc près des heureux du monde

qu'elle peut se plaire? Là où elle va sécher une larme et réveiller un

sourire, là est sa place, là son orgueil, là son triomphe! Cette tâche

si belle, c'est près d'un seul qu'elle l'a remplie jusqu'à ce jour. Mais

depuis qu'elle voit Charney, elle se sent prise à la fois pour lui

d'intérêt et de compassion. Il est captif comme son père et près de son

père! Il n'a plus à aimer dans le monde qu'une pauvre plante, et il

l'aime tant! Certes, la figure du prisonnier, son front noble, sa taille

élégante, aident peut-être un peu à la pitié de la jeune fille; mais si

elle l'avait connu au temps de sa fortune, dans ce temps où de faux

dehors de bonheur l'environnaient, non, elle ne l'eût point distingué

des autres. Ce qui la charme en lui, c'est son isolement, son désastre,

sa résignation. Elle lui a voué d'instinct son amitié, son estime même;

car, dans son ignorance des choses, elle a mis le malheur au nombre des

vertus.

L'excellente jolie fille, aussi hardie devant une bonne action à faire,

que timide devant un regard à affronter, trop oublieuse peut-être du

danger, sans cesse encourage, aiguillonne son père dans ses bonnes

intentions vis-à-vis de Charney.

Un jour enfin, Girhardi se montrant à sa fenêtre, ne se contente pas de

saluer le comte de la main, selon son habitude; il lui fait signe

d'approcher le plus possible, et modérant les éclats de sa voix, comme

dans une grande appréhension d'être entendu d'un autre, il entame avec

lui le dialogue suivant:

--J'ai peut-être une bonne nouvelle à vous donner, monsieur.

--Et moi, monsieur, j'ai des remercîmens à vous faire pour ce microscope

que vous avez daigné me prêter.

--Je n'ai même pas eu le mérite de l'idée; c'est ma fille qui m'y a fait

songer.

--Vous avez une fille, monsieur, et l'on vous accorde la faveur de la

voir?

--Oui, je suis père, et j'en rends grâces à Dieu chaque jour; car ma

pauvre enfant, c'est un ange! Elle a pris un grand intérêt à vous, mon

cher monsieur, lorsque vous étiez malade, et depuis, en vous voyant

prodiguer tant de soins à votre fleur. Vous-même, ne l'avez-vous donc

pas aperçue parfois à ce grillage?

--En effet... je crois...

--Mais en vous parlant de ma fille, j'oublie de vous faire part de la

grande nouvelle. L'empereur va se rendre à Milan, où il doit être sacré

roi d'Italie.

--Roi d'Italie! eh bien! alors, monsieur, il sera plus que jamais votre

maître et le mien. Quant au microscope, poursuivit Charney, que la

grande nouvelle n'avait que fort peu distrait de son idée première, et

qui n'y soupçonnait pas une suite,--vous vous en êtes long-temps privé

pour moi... pardon; peut-être en aurai-je besoin encore pour de

prochaines expériences, cependant je vous le rendrai... bientôt...

--Je puis m'en passer, j'en ai d'autres, répliqua avec bienveillance

l'_attrapeur de mouches_, devinant au son de voix de son interlocuteur

le regret qu'il éprouvait de se séparer de cet instrument; gardez-le,

monsieur, gardez-le en souvenir d'un compagnon de captivité, qui vous

porte, veuillez le croire, un vif intérêt.

Charney voulut témoigner sa gratitude à l'homme généreux; celui-ci

l'interrompit:

--Mais laissez-moi donc achever ce qui me reste à vous apprendre.

Et, baissant encore la voix:

--On assure que des grâces doivent être accordées au sujet de cette

autre couronne du nouvel empereur. Avez-vous des amis à Turin ou à

Milan? Y a-t-il moyen de les faire agir?

L'interpellé hocha tristement la tête.

--Je n'ai point d'amis, dit-il.

--Pas d'amis! répéta le vieillard, avec un regard plein de

commisération: avez-vous donc douté des hommes! car l'amitié ne manque

pas à ceux-là qui croient en elle. Eh bien! j'ai des amis, moi; des amis

que l'adversité même n'a pas ébranlés; ils pourront peut-être pour vous

ce qu'ils n'ont pu encore pour moi.

--Je ne veux rien implorer du général Bonaparte, répliqua le comte d'un

ton sec et fier, où ses anciennes rancunes surgirent tout-à-coup.

--Chut! parlez plus bas... Je crois entendre venir... mais non...

Il y eut un moment de silence, puis l'Italien poursuivit avec une

inflexion de voix où le reproche s'adoucissait comme en passant par une

bouche de père:

--Cher compagnon, vous êtes aigri encore; j'aurais cru que les études

auxquelles vous vous livrez depuis quelques mois, avaient éteint en vous

ces haines que Dieu réprouve et qui faussent la vie d'un homme. Les

parfums de votre fleur n'ont-ils donc pas entièrement cicatrisé vos

blessures du monde? Ce Bonaparte que vous semblez haïr, j'ai à m'en

plaindre plus que vous peut-être; car mon fils est mort pour l'avoir

servi.

--Aussi, ce fils, vous l'avez voulu venger! interrompit vivement

Charney.

--Je vois que ces faux bruits sont venus jusqu'à vous, dit le vieillard

relevant noblement la tête vers le ciel, comme pour en appeler au

témoignage de Dieu.--Moi, me venger par un crime! non; mais dans les

premiers momens de ma douleur, je ne pus me contenir, il est vrai; et

tandis que le peuple de Turin saluait le vainqueur par des acclamations

de joie, j'opposai mes cris de désespoir aux vivats de la foule. On

m'arrêta; j'avais un couteau sur moi. Des infâmes, afin de se faire

valoir auprès du maître, n'eurent pas de peine à lui faire accroire que

j'en voulais à ses jours. On me traita d'assassin, et je n'étais qu'un

malheureux père qui venait d'apprendre la mort de son fils! Eh bien! je

comprends qu'il a pu être trompé; je comprends même que ce Bonaparte

n'est pas un méchant homme, car ni vous, ni moi, il ne nous a fait

mourir. S'il me rend à la liberté, ce sera réparer seulement une erreur

à mon égard; je le bénirai cependant, non que je ne puisse supporter ma

captivité. Plein de foi dans la Providence, je me résigne à tout. Mais

ma prison pèse sur ma fille, c'est pour ma fille que je veux être libre,

pour mettre un terme à son exil du monde, pour qu'elle retrouve les

plaisirs de son âge. N'avez-vous pas aussi un être qui vous intéresse,

une femme qui pleure sur vous, et à qui vous serez heureux de sacrifier

même votre orgueil d'opprimé? Allons, autorisez mes amis à parler en

votre nom.

Charney sourit.--Aucune femme ne pleure sur moi, dit-il, aucune ne

soupire après mon retour; car je n'ai plus d'or à leur donner.

Qu'irai-je donc faire dans ce monde, où j'étais moins heureux que je ne

le suis même ici? Mais dussé-je y retrouver des amis, la fortune et le

bonheur, je dirais encore non! mille fois non! s'il me fallait pour cela

m'abaisser devant le pouvoir que j'ai voulu détruire.

--Quoi! tout espoir vous est-il donc interdit par vous-même?

--Jamais je ne saluerai du titre d'empereur celui qui fut mon égal.

--Prenez garde de sacrifier follement votre avenir à un sentiment plus

de vanité que de patriotisme peut-être... mais... chut!--fit de nouveau

le vieux Girhardi.--Pour cette fois, je ne me trompe pas; on vient!

adieu! Et il s'éloigna de la fenêtre grillée.

--Merci, merci du microscope! lui cria Charney avant qu'il eût

entièrement disparu à ses regards.

Dans ce moment, Ludovic fit crier sur ses gonds la porte basse de la

petite cour. Il apportait au prisonnier sa provision de vivres de chaque

jour. Il le vit pensif et rêveur, et ne voulant pas le distraire, il se

contenta en passant près de lui de frapper légèrement sur les assiettes

qu'il tenait, comme pour l'avertir que son dîner était prêt. Montant

ensuite le tout dans la chambre, il se retira bientôt, après avoir salué

silencieusement _Monsieur_ et _Madame_, comme il le disait parfois;

c'est-à-dire, l'homme et la plante.

--Le microscope est à moi! pensait Charney. Mais comment ai-je pu

mériter la bienveillance de cet honnête étranger? Et voyant alors

Ludovic traverser la cour: Celui-ci de même a gagné mon estime. Sous son

écorce de geôlier bat un noble coeur; j'en suis sûr. Il est donc des

hommes bons et sensibles; mais où viennent-ils se réfugier!

Et il lui sembla entendre une voix lui répondre: C'est parce que le

malheur vous a appris à comprendre un bienfait, que les hommes vous

paraissent moins dignes de vos mépris. Qu'ont donc fait ces deux hommes?

L'un a arrosé votre plante à votre insu, l'autre vous a procuré les

moyens de la mieux connaître et de l'analyser.

--Oh! se disait Charney, le coeur ne s'y trompe pas; il y a eu de leur

part générosité vraie.

--Oui, reprenait la voix; mais c'est par ce que cette générosité s'est

exercée envers vous, que vous leur rendez justice. Si Picciola n'était

pas née, de ces deux hommes, l'un serait peut-être encore à vos yeux un

vieillard imbécile, livré à des occupations dégradantes; l'autre, un

être grossier, d'une avarice lâche et sordide! Dans votre monde

d'autrefois, aviez-vous aimé quelque chose, monsieur le comte? non;

votre coeur était livré à l'isolement comme votre pensée. Ici, c'est

parce que vous aimez Picciola, que ces deux hommes vous ont aimé; c'est

par elle qu'ils sont venus à vous!

Et Charney regarde tour à tour sa plante et son précieux

microscope.--Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie!--Cette

terrible formule, dont il n'a fallu que la moitié autrefois pour faire

de lui un conspirateur forcené, se présente à peine à son esprit en ce

moment.

Que lui importent à lui les triomphes du nouvel élu de la nation, et les

libertés de l'Europe! Un insecte qui bourdonne menaçant autour de ses

fleurs lui cause plus d'angoisses et de soucis que tous les

envahissemens du nouvel empire!

Picciola(#39071) · 第 25 / 52 题