XI.

Il a repris ses travaux: armé de sa loupe, désormais sa propriété, il a

réitéré ses observations, il a étendu le champ de ses découvertes, et,

de plus en plus, l'enthousiasme le gagne. Il faut le dire, cependant,

inexpérimenté dans l'analyse, privé des notions premières et

d'instrumens assez puissans, parfois à son insu, l'esprit de système et

de paradoxe vient se mêler à son esprit d'examen. C'est ainsi qu'il

inventa mille théories sur la circulation de la séve, sur les moyens

qu'elle emploie pour monter, pour s'étendre, pour se transformer, sans

se douter de son double courant; sur les colorations diverses de la

plante, ainsi que sur la source des différens arômes de la tige, des

feuilles et des fleurs; sur la gomme et les résines distillées par les

végétaux; sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il

trouvait d'abord réponse à tout; mais les systèmes du lendemain venaient

détruire ceux de la veille, et lui-même se plaisait dans son

impuissance, puisqu'elle le forçait d'exercer toutes les facultés de son

esprit et de son imagination, et ne lui laissait pas prévoir un terme à

ces attrayantes occupations.

Un jour de triomphe allait naître pour lui, jour glorieux, où il

pourrait inscrire la plus importante de ses observations!

Il avait autrefois entendu, mais en n'y prêtant qu'une moqueuse

attention, raconter les amours des fleurs, cette ingénieuse et sublime

découverte de Linnée, et ces hymens nombreux accomplis dans une corolle,

à l'ombre des pétales. Aidé de son microscope, il se livre bientôt tout

entier à cette nouvelle série d'études: il épie, il patiente; il pénètre

enfin dans les mystères de ce lit nuptial! Sous ses yeux, un mouvement

de vie et d'amour se manifeste dans toutes les parties de la fleur; par

une double attraction, le pistil et les étamines, rapprochés l'un de

l'autre, semblent un instant ressentir l'animation des êtres aimans et

pensans! Atterré, confondu, Charney doute s'il veille; sa tête ne peut

contenir l'ardente admiration dont il est pénétré. Par l'analogie,

remontant de la plante aux animaux, il embrasse l'échelle de la création

tout entière dans son harmonie, dans son immensité! Il doute si le

secret de l'univers n'est pas en sa possession! ses yeux se troublent,

l'instrument s'échappe de ses mains; le philosophe anéanti tombe sur son

siége rustique, croise les bras, puis, après une longue méditation,

s'adressant à sa plante:

--Picciola, lui dit-il, autrefois j'avais la terre à parcourir, j'avais

de nombreux amis, j'étais entouré de savans de toute espèce; eh bien!

jamais aucun de ces savans ne m'en a appris autant que toi; pas un de

mes amis, ou plutôt des hommes qui usurpaient ce titre, ne m'a rendu les

bons offices que j'ai reçus de toi seule; et dans ce terrain circonscrit

où tu végètes misérablement entre deux pavés, marchant çà et là, autour

de toi, sans te perdre de l'oeil, j'ai plus pensé, plus senti, plus

observé que dans mes longues courses à travers l'Europe! Quel était mon

aveuglement! lorsque tu t'offris à moi si faible, si pâle, si

languissante, je n'attendis rien de ta venue, et c'est une Compagne qui

m'arrivait, un Livre qui s'ouvrait devant moi, un Monde qui se révélait

à mes yeux! Cette Compagne, elle adoucit mes ennuis et les fit

disparaître; elle me rattacha à cette existence qu'elle devait me

conserver; elle m'apprit à connaître les hommes, et me réconcilia avec

eux! Ce Livre, il me fit prendre en pitié tous les autres; il me

convainquit de mon ignorance et rabaissa mon orgueil. Il me força de

comprendre que la science, comme la vertu, ne s'acquiert que par

l'humilité, qu'il faut descendre pour s'élever; que le premier échelon

de cette échelle immense dont nous croyons dépasser le faîte est enfoui

sous le sol, et que c'est par lui qu'il faut commencer! C'est le livre

de lumière, peut-être! Écrit en caractères vivans, dans une langue

mystérieuse encore pour moi, il m'offrit à deviner ces énigmes sublimes,

dont chaque mot est une consolation! Ce Monde, c'est celui de la pensée,

je n'en saurais plus douter; c'est la création intelligente, c'est le

résumé, le critérium du monde éternel et céleste; la révélation de cette

immense loi d'amour, qui régit l'univers, qui fait graviter les atômes

et les soleils, qui enchaîne d'un même lien depuis la plante jusqu'aux

astres, depuis l'insecte, qui fouille la terre, jusqu'à l'homme qui

relève son front vers le ciel pour y trouver... son auteur, sans doute!

Charney, violemment agité, se promena alors à grands pas dans sa cour;

les pensées succédaient aux pensées dans sa tête, une lutte s'engageait

dans son coeur; puis il revint vers Picciola, la contempla avec

attendrissement, jeta un regard rapide plus haut, et murmura ces

paroles:

--Mon Dieu! mon Dieu! trop de fausse science a obscurci ma raison, trop

de sophismes ont endurci mon cerveau pour que vous y pénétriez si vite.

Je ne puis vous entendre encore, mais je vous appelle; je ne puis vous

voir, mais je vous cherche!

Rentré dans sa chambre, il lut sur la muraille.

_Dieu n'est qu'un mot._

Il ajouta:

_Ce mot ne serait-il pas celui de la grande énigme de l'univers?_

Il y avait là encore l'expression du doute; mais douter, pour cet esprit

superbe, n'était-ce pas déjà s'avouer à moitié vaincu, frapper

d'anathème sa première négation, et rebrousser chemin sur sa fausse

route? Maintenant, ce n'est plus sur lui seul que s'appuie le philosophe

ébranlé; il n'a plus seulement foi que dans sa force et dans sa raison,

et se livrant à ses émotions inconnues, auxquelles il trouve un charme

si doux, c'est à Picciola qu'il demande une croyance, un Dieu, un appui,

et de nouveau il l'interroge avec ferveur, afin de dissiper ce reste

d'obscurité qui l'environne.

Picciola(#39071) · 第 26 / 52 题