Il a repris ses travaux: armé de sa loupe, désormais sa propriété, il a
réitéré ses observations, il a étendu le champ de ses découvertes, et,
de plus en plus, l'enthousiasme le gagne. Il faut le dire, cependant,
inexpérimenté dans l'analyse, privé des notions premières et
d'instrumens assez puissans, parfois à son insu, l'esprit de système et
de paradoxe vient se mêler à son esprit d'examen. C'est ainsi qu'il
inventa mille théories sur la circulation de la séve, sur les moyens
qu'elle emploie pour monter, pour s'étendre, pour se transformer, sans
se douter de son double courant; sur les colorations diverses de la
plante, ainsi que sur la source des différens arômes de la tige, des
feuilles et des fleurs; sur la gomme et les résines distillées par les
végétaux; sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il
trouvait d'abord réponse à tout; mais les systèmes du lendemain venaient
détruire ceux de la veille, et lui-même se plaisait dans son
impuissance, puisqu'elle le forçait d'exercer toutes les facultés de son
esprit et de son imagination, et ne lui laissait pas prévoir un terme à
ces attrayantes occupations.
Un jour de triomphe allait naître pour lui, jour glorieux, où il
pourrait inscrire la plus importante de ses observations!
Il avait autrefois entendu, mais en n'y prêtant qu'une moqueuse
attention, raconter les amours des fleurs, cette ingénieuse et sublime
découverte de Linnée, et ces hymens nombreux accomplis dans une corolle,
à l'ombre des pétales. Aidé de son microscope, il se livre bientôt tout
entier à cette nouvelle série d'études: il épie, il patiente; il pénètre
enfin dans les mystères de ce lit nuptial! Sous ses yeux, un mouvement
de vie et d'amour se manifeste dans toutes les parties de la fleur; par
une double attraction, le pistil et les étamines, rapprochés l'un de
l'autre, semblent un instant ressentir l'animation des êtres aimans et
pensans! Atterré, confondu, Charney doute s'il veille; sa tête ne peut
contenir l'ardente admiration dont il est pénétré. Par l'analogie,
remontant de la plante aux animaux, il embrasse l'échelle de la création
tout entière dans son harmonie, dans son immensité! Il doute si le
secret de l'univers n'est pas en sa possession! ses yeux se troublent,
l'instrument s'échappe de ses mains; le philosophe anéanti tombe sur son
siége rustique, croise les bras, puis, après une longue méditation,
s'adressant à sa plante:
--Picciola, lui dit-il, autrefois j'avais la terre à parcourir, j'avais
de nombreux amis, j'étais entouré de savans de toute espèce; eh bien!
jamais aucun de ces savans ne m'en a appris autant que toi; pas un de
mes amis, ou plutôt des hommes qui usurpaient ce titre, ne m'a rendu les
bons offices que j'ai reçus de toi seule; et dans ce terrain circonscrit
où tu végètes misérablement entre deux pavés, marchant çà et là, autour
de toi, sans te perdre de l'oeil, j'ai plus pensé, plus senti, plus
observé que dans mes longues courses à travers l'Europe! Quel était mon
aveuglement! lorsque tu t'offris à moi si faible, si pâle, si
languissante, je n'attendis rien de ta venue, et c'est une Compagne qui
m'arrivait, un Livre qui s'ouvrait devant moi, un Monde qui se révélait
à mes yeux! Cette Compagne, elle adoucit mes ennuis et les fit
disparaître; elle me rattacha à cette existence qu'elle devait me
conserver; elle m'apprit à connaître les hommes, et me réconcilia avec
eux! Ce Livre, il me fit prendre en pitié tous les autres; il me
convainquit de mon ignorance et rabaissa mon orgueil. Il me força de
comprendre que la science, comme la vertu, ne s'acquiert que par
l'humilité, qu'il faut descendre pour s'élever; que le premier échelon
de cette échelle immense dont nous croyons dépasser le faîte est enfoui
sous le sol, et que c'est par lui qu'il faut commencer! C'est le livre
de lumière, peut-être! Écrit en caractères vivans, dans une langue
mystérieuse encore pour moi, il m'offrit à deviner ces énigmes sublimes,
dont chaque mot est une consolation! Ce Monde, c'est celui de la pensée,
je n'en saurais plus douter; c'est la création intelligente, c'est le
résumé, le critérium du monde éternel et céleste; la révélation de cette
immense loi d'amour, qui régit l'univers, qui fait graviter les atômes
et les soleils, qui enchaîne d'un même lien depuis la plante jusqu'aux
astres, depuis l'insecte, qui fouille la terre, jusqu'à l'homme qui
relève son front vers le ciel pour y trouver... son auteur, sans doute!
Charney, violemment agité, se promena alors à grands pas dans sa cour;
les pensées succédaient aux pensées dans sa tête, une lutte s'engageait
dans son coeur; puis il revint vers Picciola, la contempla avec
attendrissement, jeta un regard rapide plus haut, et murmura ces
paroles:
--Mon Dieu! mon Dieu! trop de fausse science a obscurci ma raison, trop
de sophismes ont endurci mon cerveau pour que vous y pénétriez si vite.
Je ne puis vous entendre encore, mais je vous appelle; je ne puis vous
voir, mais je vous cherche!
Rentré dans sa chambre, il lut sur la muraille.
_Dieu n'est qu'un mot._
Il ajouta:
_Ce mot ne serait-il pas celui de la grande énigme de l'univers?_
Il y avait là encore l'expression du doute; mais douter, pour cet esprit
superbe, n'était-ce pas déjà s'avouer à moitié vaincu, frapper
d'anathème sa première négation, et rebrousser chemin sur sa fausse
route? Maintenant, ce n'est plus sur lui seul que s'appuie le philosophe
ébranlé; il n'a plus seulement foi que dans sa force et dans sa raison,
et se livrant à ses émotions inconnues, auxquelles il trouve un charme
si doux, c'est à Picciola qu'il demande une croyance, un Dieu, un appui,
et de nouveau il l'interroge avec ferveur, afin de dissiper ce reste
d'obscurité qui l'environne.