Par ordonnance des médecins, le convalescent eut le droit, les jours
suivans, de jouir de la promenade de sa cour aux heures qui lui
conviendraient, et de la prolonger même selon ses désirs. Ce fut alors
qu'il put reprendre avec ardeur ses études commencées.
Dans l'intention de relater par écrit les observations faites sur sa
plante, depuis le premier jour jusqu'au moment présent, il tenta de
séduire Ludovic, afin de se procurer par lui encre, plumes et papier. Il
s'attendait à le voir froncer d'abord le sourcil, prendre son air
d'importance, se faire long-temps prier, et céder enfin, soit par
l'intérêt qu'il portait à son malade et à sa filleule, soit par l'espoir
du gain; car cette fois il s'agissait de fourniture.
Il n'en fut pas ainsi. Ludovic prit tout d'abord la proposition
gaiement.
--Comment donc! _signor conte_, rien n'est plus facile!--dit-il en
bourrant légèrement sa pipe, et se détournant pour en tirer quelques
aspirations, afin de l'empêcher de s'éteindre; car il cessait toujours
de fumer devant Charney, qu'incommodait l'odeur du tabac.--Je suis loin
de m'y opposer. Mais tous ces petits outils-là sont de ceux qui restent
sous la clef du gouverneur et non sous la mienne. Si vous voulez avoir
de quoi écrire, adressez-lui _più presto_ une belle pétition sur
l'objet, et ça pourra se faire.
Charney sourit, et ne se découragea pas.
--Mais pour écrire cette pétition, mon cher Ludovic, il me faudrait
d'abord ce que je demande: encre, plumes et papier!
--C'est juste, _signor conte_, c'est juste. J'ai tiré l'âne par la queue
pour le faire marcher plus vite, répliqua le geôlier. Voilà comme la
chose d'une pétition se pratique d'ordinaire,--ajouta-t-il d'un air
entendu, la tête à demi renversée et les bras croisés derrière le dos.
Je vais trouver le gouverneur, et je lui dis que vous avez à lui
adresser une demande, sans m'expliquer sur quoi... Ça ne me regarde pas;
ça le regarde, et ça vous regarde. S'il ne peut venir lui-même en causer
avec vous, il vous envoie un homme à lui. Cet homme vous remet une
plume, un papier timbré et paraphé, une seule feuille; vous écrivez
dessus, lui présent; il cachète ça devant vous; vous lui rendez la
plume; il emporte la lettre, et tout est dit.
--Mais, Ludovic, ce n'est point du gouverneur que je veux tenir tout
cela, c'est de vous!
--De moi, mordious! Vous ne connaissez donc pas ma consigne? dit le
geôlier, reprenant tout-à-coup son air rude et sévère.
Il tira une longue bouffée de sa pipe, l'exhala lentement, comme pour
tenir le comte à distance, fit un demi-tour à droite, et sortit. Et le
lendemain, quand Charney revint à la charge, il se contenta de cligner
de l'oeil et de hocher la tête.
Trop fier pour s'humilier devant le gouverneur, mais trop désireux
d'accomplir ses projets pour les abandonner si vite, avec un cure-dent
le prisonnier fit une plume; son rasoir lui tint lieu de canif; de la
suie délayée dans de l'eau, un flacon doré de sa cassette lui servirent
d'encre et d'encrier; et de blancs et fins mouchoirs de batiste, restes
de sa splendeur passée, lui tinrent lieu de papier. C'est ainsi que
Charney, séparé de Picciola, pouvait encore s'occuper d'elle en écrivant
le résultat de ses observations.
Qu'il en fit de douces, d'étonnantes! qu'il eût ressenti de plaisir à
les communiquer à une oreille attentive! Son voisin, l'_attrapeur de
mouches_, lui semblait digne de recevoir ses confidences: cette figure,
trouvée par lui d'abord si maussade, si refrognée, il l'avait vue depuis
s'épanouir avec bonté, et briller même de ce genre d'éclat que donne une
vive intelligence. Quand, de sa petite fenêtre, le vieillard promenait
sur lui et sur Picciola son regard demi-curieux, demi-rêveur, Charney se
sentait attiré par ce regard. Un geste de la main, un sourire avaient
même déjà été échangés entre eux; mais le régime de la prison leur
interdisait à tous deux de s'adresser la parole, même pour se demander
des nouvelles de leur santé; et le grand explorateur des merveilles de
la nature dut garder pour lui seul ses précieuses découvertes.
Au nombre de celles-ci, il faut citer la propriété singulière qu'il
surprit dans sa fleur de se tourner vers le soleil et de lui faire face
pendant toute la durée de son cours pour mieux aspirer ses rayons; et
quand le soleil se cachait derrière les nuages et que la pluie menaçait,
elle s'abritait aussitôt sous ses pétales recourbés, comme le vaisseau
pliant ses voiles devant l'orage.
--La chaleur lui est-elle donc tant nécessaire? pensait Charney; et
pourquoi?... Pourquoi aussi craint-elle même une légère ondée, qui la
rafraîchirait?... Oh! j'ai confiance en elle maintenant; elle me
l'expliquera.
Picciola avait déjà été pour lui une pharmacie bien faisante; elle
pouvait au besoin lui servir de boussole et de baromètre; elle allait
lui tenir lieu d'horloge.
À force de savourer ses parfums, il crut remarquer qu'ils variaient vers
certaines époques de la journée. Ce phénomène lui parut être d'abord une
illusion de ses sens; mais des expériences réitérées lui en démontrèrent
la réalité, et il en vint à désigner avec certitude l'heure du jour,
d'après l'odeur de sa plante.[1]
[1] Le botaniste anglais Smith a remarqué les mêmes propriétés dans
l'_Antirrinum repens_ (la linaire rayée), _Flore britannique_, t.
II, p. 658.
Les fleurs s'étaient multipliées, et, vers le soir surtout, Picciola
répandait ses émanations les plus douces. Aussi combien alors l'heureux
captif aimait à se rapprocher d'elle! Au moyen de quelques planches dues
à la munificence de Ludovic, il avait construit un petit banc appuyé sur
quatre solides bûchettes épointées à leur extrémité, et enfoncées dans
les interstices du pavage. Un dossier raboteux lui prêtait son appui,
lorsqu'il voulait penser et s'oublier, en vivant dans l'atmosphère de sa
plante. Là il se sentait plus à l'aise qu'il ne s'était jamais senti sur
ses riches canapés de soie, et il y passait parfois des heures entières,
méditant en s'enivrant de parfums, rappelant en lui-même les jours de sa
jeunesse, écoulés sans plaisirs et sans affections, perdus au milieu de
vaines chimères, dans un désenchantement prématuré.
Il arrivait souvent qu'à la suite de ces examens faits en arrière, il
tombait dans de profondes rêveries, participant à la fois de la veille
et du sommeil, dans une espèce d'engourdissement apathique du corps,
pendant lequel son imagination surexcitée peuplait la cour de sa prison
de songes délicieux.
Il se retrouvait alors à ces mêmes fêtes où naguère l'ennui l'avait
poursuivi, où il prodiguait à tous des plaisirs et du bonheur dont il ne
savait pas prendre sa part.
Il voyait, par une soirée d'hiver, s'illuminer spontanément la façade de
son ancien hôtel de la rue de Verneuil. Le bruit de mille voitures
retentissait à son oreille; à la clarté des torches, elles entraient
dans sa cour circulaire, et chacune d'elles jetait tour à tour sur les
marches de son péristyle, couvert de tapis et décoré de tentures, les
Merveilleuses en renom, empaquetées dans d'épaisses fourrures, sous
lesquelles frisonnait la soie; des Incroyables, au feutre pointu, à la
haute cravate, aux jarrets enrubanés; des artistes célèbres, au col nu,
aux cheveux courts, au costume semi-grec, semi-français; et des généraux
empanachés et ceinturés aux trois couleurs; et des savans, et des hommes
de lettres, avec ou sans collets verts. Un monde de valets se montrait
partout à la fois, narguant, sous leurs nouvelles livrées, les décrets
de la république conventionnelle, passée de mode.
Dans ses salons, il retrouvait, pêle-mêle, confondues, toutes les
illustrations, toutes les bizarreries de l'époque. La toge et la
chlamyde s'y frottaient en passant contre le frac et la soubre-veste;
les escarpins à rosettes, les bottes galonnées ou éperonnées y
glissaient sur le parquet en même temps que la calige et le cothurne.
Hommes de loi, hommes de plume, hommes d'épée, hommes d'argent,
ministres et fournisseurs, artistes et gouvernans tourbillonnaient côte
à côte dans ce tohu-bohu du Directoire. Un acteur s'y montrait près d'un
membre de l'ancien clergé; un ci-devant noble près d'un ci-devant
pauvre; l'Aristocratie et la Démocratie s'y donnaient la main; la
Richesse et la Science s'y promenaient bras-dessus bras-dessous. C'était
la société renaissante, raillant autour d'un centre commun toutes ses
parties, dont chacune se sentait trop faible pour faire un monde à part.
On remettait la scission à un autre temps. Ainsi font les enfans de
classes diverses, que l'âge et le besoin du plaisir rassemblent; en
grandissant, ils s'éloignent peu à peu de leurs compagnons de jeux,
entraînés qu'ils sont, à leur insu, par la puissante attraction du
système d'ordre social.
Charney contemplait en souriant cette bigarrure de moeurs, d'états et de
costumes. Ce qui avait été pour lui autrefois une source amère et
féconde de pensées méprisantes pour l'humanité tout entière, ne
soulevait plus dans son sein qu'une légère moquerie contre ces années de
folie et de vains essais.
Soudain de brillans orchestres éclatent en mesures vives, variées et
stridentes, et la fête prend son vol! Charney reconnaît les airs qu'il a
entendus déjà; mais l'impression qu'il en reçoit est bien plus active
sur ses sens. La lueur scintillante des lustres, leurs reflets
prismatiques dans les glaces, dans les cristaux, l'air chaud et embaumé
d'une salle de bal ou de festin, la saveur des mets, la gaieté pétulante
des convives, les groupes bondissans des valseurs, qui le frôlent en
passant, les propos légers et frivoles qui se croisent, qui se heurtent
autour de lui, les rires qui retentissent, tout lui fait éprouver une
impression de joie ineffable, qu'il n'a jamais connue.
Puis des femmes, à la taille élégante et svelte, aux blanches épaules,
au col de cygne, parées d'étoffes somptueuses, de gazes striées d'or,
étincelantes de pierreries, se montrent devant ses pas, et le saluent en
lui souriant. Il les reconnaît. C'étaient les conviées ordinaires et
l'ornement de ses splendides soirées, alors que, riche et libre, on le
citait comme un des heureux de la terre. Là brillaient sans rivales la
fière Tallien, vêtue à la grecque, et portant des joyaux et des bagues
de prix jusque dans les doigts de ses beaux pieds nus, à peine
emprisonnés dans de légères sandales dorées; la charmante Récamier,
qu'Athènes eût divinisée; enfin la douce et touchante Joséphine,
ci-devant comtesse de Beauharnais, qui, à force de grâces, passait
souvent pour la plus belle des trois. Même auprès d'elles, d'autres
encore se faisaient remarquer, éblouissantes de fraîcheur, de
coquetterie et de parure! Qu'aujourd'hui Charney les trouve jeunes et
jolies! Que leurs regards ont bien plus d'attraction et de douceur
qu'autrefois! Qu'il se sentirait heureux de pouvoir faire un choix parmi
tant de femmes brillantes!
Il l'essaie; et, après avoir erré indécis de l'une à l'autre,
tout-à-coup, au milieu de leur foule, il en distingue une, mais non plus
aux épaules découvertes et aux parures de diamans.
Simple dans sa mise et dans son maintien, elle baisse timidement le
front et craint de se montrer. Pourtant elle est belle aussi! C'est une
jeune fille vêtue de blanc, n'ayant pour ornement que sa grâce naïve et
la rougeur qui colore ses joues. Charney ne l'a jamais vue, et, à mesure
qu'il la contemple, les autres s'effacent et disparaissent. Bientôt elle
se trouve seule; il peut l'examiner à loisir, et l'émotion le gagne en
attachant ses yeux sur elle. Mais combien son émotion redouble en
remarquant dans sa noire chevelure une fleur! Cette fleur... c'est celle
de sa plante! la fleur de sa prison! Il tend les bras vers la jeune
fille; mais soudain tout se trouble à sa vue, tout s'agite autour de
lui; une dernière fois, les orchestres du bal se font entendre avec un
redoublement de force; puis la jeune fille et la fleur semblent se
perdre l'une dans l'autre; les feuilles étalées, les corolles ouvertes
et embaumées se multiplient autour de la jolie figure, et la cachent
bientôt entièrement.
Déjà les murs du salon, dépouillés de leurs tentures, s'obscurcissent,
et n'offrent plus aux regards de Charney qu'une sorte de vapeur
nuageuse. Le lustre, s'éteignant graduellement, se détache du plafond,
décrit tout-à-coup une courbe de lumière, et va rayonner mourant à
l'extrémité inférieure du nuage. De lourds pavés remplacent le parquet
luisant et sonore. C'est la froide raison qui revient au milieu du
délire; c'est le souvenir qui tue l'illusion; la vérité qui tue le
songe.
Le prisonnier ouvre les yeux. Il est sur son banc, les pieds sur le pavé
de son préau; sa fleur est devant lui, et le soleil se couche à
l'horizon.
Les premières fois qu'il se trouva en proie à cette espèce de vertige,
il restait frappé d'étonnement, en pensant que c'était toujours
lorsqu'il siégeait sur son banc rustique et près de sa plante que ces
doux songes lui arrivaient. Rien pourtant n'était plus naturel que les
effets qu'il venait d'en éprouver. Lui-même se les expliqua, en se
rappelant que les douces émanations gazeuses qui s'exhalent des fleurs
peuvent causer parfois une légère et voluptueuse asphyxie. Alors,
émerveillé, il comprend tous les rapports existant entre lui et sa
plante, l'influence presque magique exercée par elle sur lui, et que ces
fêtes brillantes auxquelles il vient d'assister, c'est Picciola qui les
lui donne!
Mais cette jeune fille modeste et candide, dont la présence inattendue
le jeta dans un trouble étrange et plein de charme, qui est-elle?
l'a-t-il déjà vue? Et, comme ces autres femmes, n'est-ce là qu'un
souvenir de son temps passé? Sa mémoire cependant ne lui rappelle rien
de semblable. Si c'était, au contraire, une révélation de l'avenir! Mais
a-t-il un avenir, et doit-il croire aux révélations? Non! la jeune fille
à la robe blanche, à la pudique rougeur; la jeune fille, à la fois si
simple et si attrayante, qui fit pâlir et s'éclipser ses brillantes
rivales, c'est Picciola! Picciola personnifiée et poétisée dans un
songe! Eh bien! c'est elle qu'il doit aimer, c'est elle qu'il aimera! Il
saura sans peine se remémorer sa taille gracieuse et les traits ingénus
qu'elle avait revêtus alors. C'est désormais avec cette douce image
qu'il bercera ses rêveries, qu'il remplira les vides de son coeur et de
son cerveau; du moins, elle pourra le comprendre, lui répondre, venir
s'asseoir près de lui, marcher près de lui, le suivre, lui sourire,
l'aimer! elle vivra de sa vie, de son souffle, de son amour; il lui
parlera dans sa pensée, et fermera les yeux pour la voir. Ils ne seront
qu'un, et il sera deux!
Ainsi le captif de Fénestrelle à ses études chéries faisait succéder le
charme non moins enivrant des illusions, et entrait de plus en plus dans
cette sphère de poésie, d'où l'on sort comme l'abeille du sein des
fleurs, tout parfumé et avec sa récolte de miel. À côté de sa vie
positive, il avait sa vie d'imagination, complément de l'autre, et sans
laquelle l'homme ne jouit qu'à moitié des bienfaits du Créateur.
Maintenant, son temps se partage entre Picciola plante et Picciola jeune
fille. Après le raisonnement et le travail, il a le plaisir et l'amour.