Les fous sont, aux échecs, les plus proches des rois.]

_Particularitez sur la conspiration et la mort du chevalier de Rohan,

de la marquise de Villars, de Van den Ende, etc., tirées d'un manuscrit

de l'abbaye royale de Sainte-Geneviève[284]._

[Note 284: Cette curieuse lettre n'a été publiée qu'une seule

fois, dans un recueil devenu très difficile à trouver, _le

Conservateur_ (avril 1758).]

Par ma précédente, je me suis engagé à vous faire part de ce qui avoit

causé la perte du chevalier de Rohan, de la marquise de Villars, du

chevalier de Préault et de Van den Ende; j'en suis présentement si

bien informé qu'on ne le sauroit être mieux, puisque j'ai parlé non

seulement avec des personnes qui ont vu les pièces les plus secrètes

du procès, mais qu'outre cela j'eus hier dans ma chambre, pendant

trois heures, un gentilhomme de mes amis qui avoit été prié par le

marquis de Bray, frère de madame de Villars, de prendre soin de son

corps, et c'est de lui que j'ai appris des choses particulières, notre

conversation n'ayant été que de cette triste aventure.

Vous saurez donc que, depuis le mois d'avril dernier, la

Trueaumont[285], avec la participation du chevalier de Rohan[286],

écrivit une lettre à Monterey[287] sans être datée ni signée. Par

cette lettre, il lui marquoit que la Normandie étoit très disposée à

se soulever, et que, s'il vouloit faire venir une flotte qui portât

6000 hommes, des armes pour armer 20000 hommes, des outils pour faire

des siéges et deux millions de livres, qu'il y avoit un grand seigneur

qui s'engageroit, pourvu qu'on lui assurât 30000 écus de pension, et

dans cette lettre il demandoit 20000 écus pour lui, la Trueaumont, ce

qui est plutôt, comme on peut remarquer, une façon d'adresse qu'une

imprudence, se persuadant que son nom, qui étoit fort connu en ce

pays-là, disposeroit plus facilement choses suivant son dessein, et

engageroit le comte de Monterey à former cette entreprise. On devoit

s'obliger, par les conditions, de livrer une ville maritime, Quillebeuf

ou autre, et avec le secours on se faisoit fort de se rendre maître de

toute la Normandie, de telle sorte qu'on pouvoit venir de là jusques

à Versailles sans être obligé de passer aucun pont ni ruisseau, et

parceque les lettres pouvoient être interceptées ou déchiffrées,

on ne demandoit point de réponse; on convint seulement que, pour

marquer que la proposition étoit acceptée, l'on feroit mettre dans la

Gazette d'Hollande que le roi alloit faire deux maréchaux de France,

et qu'un courrier de Madrid étoit arrivé à Bruxelles[288]. Sur cette

simple lettre non signée, on dépêcha cette flotte que nous avons vu

rôder si long-temps autour de nos côtes, et qui passa enfin dans la

Méditerranée, ne voyant point qu'il y eût apparence de faire rien en

Normandie.

[Note 285: «Il étoit fils d'un auditeur de la Chambre des comptes

de Rouen, lisons-nous dans l'_Histoire de la vie et du règne de

Louis XIV_, publiée par le jésuite de La Motte sous le pseudonyme

de La Hode. C'était un homme de résolution, d'un esprit souple et

adroit pour le maniement des affaires, également capable d'une

bonne et d'une mauvaise action.... Depuis quelques années, il

s'étoit fort attaché au chevalier de Rohan. L'un et l'autre,

également ennuyés du mauvais état de leur fortune, que leurs

débauches et leurs dérèglements avoient entièrement ruinée,

cherchèrent à la rendre meilleure par toutes les mauvaises

ressources que l'extrémité fait tenter à ceux qui ne savent plus

où donner de la tête.»]

[Note 286: Selon La Hode, c'étoit «l'un des hommes de France le

mieux fait, hardi, mais sans jugement.»]

[Note 287: Le comte de Monterei étoit un des généraux du prince

d'Orange. Il commandoit, à Senef, un des corps de l'armée de

90,000 hommes que venoit de battre le prince de Condé.]

[Note 288: Nous connoissons un autre exemple de cette transmission

d'une réponse ou plutôt d'un signal à l'aide des gazettes. L'abbe

Blache, ayant fait secrètement connoître au chancelier Le Tellier

le projet qu'avoit la marquise d'Asserac d'empoisonner Louis XIV,

le pria «d'ordonner, pour preuve que son avis étoit parvenu, que

la première lettre de la prochaine _gazette_ fût imprimée en encre

rouge, ce que le chancelier fit exécuter pour la tranquillité de

cet abbé.» (Barbier, _Examen critique des Dict. histor._, p. 115.)

Le numéro de la _Gazette_ dont le _G_ initial est rouge porte la

date du 31 décembre 1683. (_Rev. rétrosp._, 1re série, I, pag.

10, 187. Mém. de Blache.) Il est probable que l'abbé ne recourut

à ce moyen que parcequ'il avoit eu connoissance du stratagème

épistolaire de La Truaumont.]

Cependant, dès que la Trueaumont vit dans la Gazette d'Hollande

l'article qui parloit des deux maréchaux de France et du courrier de

Madrid arrivé à Bruxelles, il partit de Paris pour aller faire soulever

les Normands.

La misère de ces malheureux conjurés étoit si grande, que, depuis le

mois d'avril jusqu'au mois d'août, ils n'avoient pu trouver un sol,

sinon qu'enfin on leur prêta 2000 écus, dont ils donnèrent 1000 livres

à Van den Ende[289], qu'ils envoyèrent à Bruxelles pour conclure

le traité avec Monterey, lequel, se plaignant du retardement de

l'exécution de l'entreprise, fut extrêmement satisfait d'apprendre

qu'on avoit cru qu'il falloit attendre quelque heureuse conjoncture, et

qu'il ne s'en pourroit jamais trouver une plus favorable que celle qui

se présentoit du ban et arrière-ban, dont ils profiteroient, pouvant,

sous ce prétexte, faire des assemblées sans donner de l'ombrage à qui

que ce fût.

[Note 289: C'étoit un maître d'école hollandois, dont le fameux

Spinosa avoit été l'élève. Des persécutions pour cause d'impiété

l'avoient forcé de quitter Amsterdam et de venir s'établir à

Picpus, près Paris.]

C'étoit à peu près au commencement du mois de mai qu'on faisoit cette

négociation, et qu'on vit sur les portes de plusieurs églises de Rouen

ces fameux placards dont il n'est pas que vous n'ayiez ouï parler. On

trouva dans le même temps quantité de billets qu'on avoit semés en

divers endroits de la ville, qui tendoient à faire soulever le peuple;

ce qui obligea M. Pelot, premier président, d'en faire informer et de

s'appliquer fortement à découvrir les auteurs de ces dangereux billets.

Il sut que la Trueaumont, homme hardi, capable de tout entreprendre,

séditieux et connu pour tel, étoit dans la province, et qu'il venoit

souvent à Rouen, où il faisoit de grandes parties de débauche avec la

noblesse du pays. Ayant pris garde qu'il étoit dans une perpétuelle

agitation, il le soupçonna, et, pour s'éclairer de ses doutes, il en

communiqua à un gentilhomme de ses amis très habile, qu'il pria de

vouloir s'insinuer dans les compagnies avec lesquelles la Trueaumont se

divertissoit, convenant qu'au fort de la débauche qu'il feroit avec lui

il déchireroit le gouvernement, et témoigneroit adroitement qu'il étoit

très mécontent; ce qui fut ponctuellement exécuté par ce gentilhomme,

lequel se conduisit si bien en cela deux ou trois mois qu'il s'acquit

l'amitié de la Trueaumont. Quelque confiance cependant que ce dernier

pût avoir en sa discrétion, il ne lui avoit néanmoins jusque là fait

aucune part de son projet et secret, et tous deux s'étoient contentés

respectivement de plaindre le malheur de la Normandie.

Mais il arriva un jour, dans la chaleur de la débauche, que, le

gentilhomme s'emportant plus que de coutume contre le gouvernement, la

Trueaumont s'échappa de lui dire qu'il ne suffisoit pas de connoître le

mal si on n'y apportait le remède. Ce gentilhomme en demeura d'accord,

mais dit en même temps que pour lui il n'y en voyoit point. Sur cela,

la Trueaumont sourit, et dit que les Espagnols et les Hollandois

tendoient les bras aux Normands, et que, s'ils vouloient s'aider de

la bonne sorte, il ne doutoit point qu'on ne secouât le joug. Le

gentilhomme, de son côté, lui dit que, dans une affaire de cette

importance, il falloit avoir un bon chef, et qu'il n'en connoissoit

point. Ce fut l'instant où la Trueaumont, achevant de donner dans le

panneau qu'on lui avoit tendu, nomma le chevalier de Rohan; et comme le

gentilhomme dit que c'étoit une tête trop légère pour s'embarquer avec

lui, la Trueaumont répliqua que les fous rompoient toujours la glace

en ces sortes d'affaires, et que les sages, comme lui et ses amis,

suivoient après sans hésiter. Le gentilhomme, feignant d'entrer dans

son sentiment et s'étant séparé de lui, fut, à l'entrée de la nuit,

trouver le premier président, à qui il rendit un compte exact de toute

la conversation qu'il avoit eue avec la Trueaumont[290]. A l'instant

même le premier président prit la poste, et se rendit à Versailles, où

il découvrit au roi toute la conspiration. La nuit suivante, il s'en

retourna à Rouen avec les mêmes précautions qu'il avoit tenues pour

venir à Versailles.

[Note 290: Selon La Hode, la conspiration fut découverte soit par

Londres, où le comte de Monterei avoit ordre de délivrer cent

mille écus en divers paiements au chevalier de Rohan, soit par les

papiers pris dans les bagages au combat de Senef.]

Dès que le roi fut ainsi informé de cette trahison, il donna ordre au

comte d'Ayen, capitaine de ses gardes, de dire au sieur de Brissac,

major des gardes du corps du roi, d'arrêter à la sortie de la messe le

chevalier de Rohan. La chose fut exécutée, et ce chevalier conduit dans

la chambre du sieur de Brissac, auquel il demanda à manger. Ce major

lui en fit apporter, mais après en avoir demandé la permission au roi.

L'après-dînée, on le mit dans un carrosse, et on le mena à la Bastille,

d'où je le vis sortir le jour qu'il fut exécuté, à demi mort, les

lèvres toutes bleues, pâle et défiguré comme un trépassé, s'appuyant

sur les bras des PP. Talon et Bourdaloue, et ne pouvant presque pas se

soutenir, quoiqu'il parût faire tout ce qu'il pouvoit pour se tenir

ferme.

Je vous ai ci-devant écrit tout ce qui se passa à sa mort, mais j'ai

appris depuis des choses que j'avois ignorées, et dont je vais vous

informer; et je vous dirai que, le propre jour qu'on l'exécuta, il

communia à une heure après minuit, le P. Bourdaloue en ayant obtenu la

permission de M. l'archevêque, ce qui n'a pas été approuvé des docteurs

de Sorbonne. Deux heures avant que de mourir, il écrivit à madame de

Guémené, sa mère, et l'on a cru qu'il avoit quelque espérance qu'on

lui feroit grâce[291], car on observa que, pendant qu'il écrivoit, il

ne passa personne sur le pont qu'il ne demandât avec empressement: Qui

est-ce qui entre?

[Note 291: Au dire de La Hode, «personne n'intercéda pour lui,

pas même madame de Montespan, à qui l'on veut qu'il n'ait pas été

indifférent.» Le président Hénault cite, au contraire, un fait qui

prouve combien tout fut mis en usage pour tâcher de fléchir Louis

XIV. «On représenta devant le roi, dit-il, quelques jours avant

l'exécution, la tragédie de _Cinna_, pour exciter sa clémence;

mais ses ministres lui firent sentir la nécessité d'un exemple,

etc.» Il est dommage que le _Journal_ du marquis de Dangeau ne fût

pas commencé à cette époque: nous saurions positivement par lui

si la tragédie de Corneille fut en effet donnée devant le roi en

novembre 1674.]

Quant au chevalier de Préault[292], écuyer de M. de Rohan, et à madame

la marquise de Villars[293], de Préault a été regardé par ses juges

comme un très malhonnête homme, en ce que, croyant se sauver, la

première chose qu'il dit sur la sellette fut qu'il n'étoit entré dans

l'affaire que pour penetrer le secret de son oncle, de son maître et de

sa maîtresse, son dessein étant de revéler le tout au roi. Comme cette

marquise étoit en commerce de lettres avec ce neveu de la Trueaumont,

et qu'elle avoit été engagée par lui dans cette malheureuse affaire,

il s'en trouva trois dans la cassette de ce Préault, qui sont les

seules preuves qu'on ait trouvées contre elle. L'une de ces lettres

portoit qu'elle avoit parlé au Chevalier, qui lui avoit promis de lui

donner vingt-cinq bons hommes bien armés quand elle en demanderoit.

Il y en avoit une autre à peu près de même sens, et l'autre étoit en

ces termes: _Il n'y fit jamais meilleur, et si l'on envoye dix mille

hommes, on se rendra maître de tout_.

[Note 292: Il étoit neveu de La Truaumont.]

[Note 293: Elle étoit accusée d'avoir empoisonné deux maris dont

elle étoit lasse, et de s'être donnée au chevalier de Préault.

Limiers, dans ses _Annales de France_, l'appelle de Bordeville et

aussi de Villiers. Le président Hénault lui donne ce dernier nom.]

Après qu'on lui eut prononcé son arrêt, elle lui reprocha d'avoir gardé

ses lettres, et, de Préault lui en demandant pardon, elle lui dit que

cela n'étoit plus de saison, et qu'il ne falloit songer qu'à bien

mourir.

C'est maintenant que vous allez apprendre des choses bien

particulières, puisque c'est de la conversation qu'elle eut avec ce

gentilhomme de mes amis que je vais vous entretenir.

Vous saurez que, trois heures avant qu'on l'exécutât, mon ami demanda

à MM. de Besons et de Pommereuil, commissaires, la permission de

parler à cette dame en présence du sieur le Mazier, greffier. Cela

lui étant accordé, il fit dire son nom, et elle voulut bien le voir.

Dès qu'il entra dans la chapelle, où elle étoit assise près du feu

avec son confesseur, elle se leva et le reçut avec autant de civilité

qu'elle l'auroit pu s'il fût venu dans sa chambre lui rendre une visite

ordinaire. Il lui témoigna d'abord le déplaisir qu'il avoit de la voir

dans l'état où elle étoit, et lui dit ensuite qu'il avoit jugé qu'il

ne la toucheroit pas tant que si c'eût été son cousin de Sanra, comme

elle avoit cru, ayant même cette pensée que son nom et son visage

ne lui étoient pas connus. Elle lui repondit sans hésiter qu'elle

connoissoit l'un et l'autre, et même sa famille, à qui elle étoit très

humble servante. Ce gentilhomme lui dit, après cela, qu'il n'avoit pu

refuser à monsieur son frère de la venir voir pour lui témoigner de

sa part la douleur qu'il ressentoit de son infortune, et lui dire en

même temps qu'il avoit été se jeter aux pieds du roi, et lui demander

grace pour elle; que le roi lui avoit répondu que cela n'étoit point en

son pouvoir, mais qu'il lui donnoit la confiscation de son bien. Alors

elle prit la parole et lui dit: Je suis bien aise que mon frère ait mes

biens. Je crois qu'il en usera bien avec mes enfants, et j'aime mieux

qu'il les ait que s'ils avoient à les partager entre eux, parcequ'ils

ne le pourroient peut-être faire sans entrer en procès. Et quant à

la grâce qu'on avoit demandée, elle dit que le roi, étant le maître,

la faisoit à qui il vouloit. Le gentilhomme lui fit voir après, un

mémoire d'affaires domestiques dont le marquis de Bray l'avoit chargé.

Elle répondit à chaque article avec une grande netteté et une présence

d'esprit admirable. A mesure qu'elle y répondoit, il écrivoit avec

un crayon sur le dos du mémoire, et, ayant mis le tout au net sur le

papier, il le fit voir et le fit signer au greffier, afin qu'il pût

faire foi.

Cela fait, elle luy dit qu'elle desiroit trois ou quatre choses: la

première, que son frère fît bien prier Dieu pour son âme; qu'il se

souvînt tendrement d'elle; qu'on fît en sorte que son corps ne demeurât

pas dans les rues; qu'on payât à M. Mannevillette, receveur du clergé,

trente pistoles qu'elle lui devoit, dont il n'avoit pas d'écrit, et

qu'elle prioit qu'on donnât à la demoiselle qui la servoit dans la

prison non seulement les hardes qu'elle avoit sur elle, mais encore

tout ce qui s'en trouverait dans la maison.

Ce discours fini, elle se tourna vers M. le Mazier, et lui dit que, ne

voulant rien garder sur sa conscience, elle avouoit que, dans le mois

de mai dernier, elle avoit fait part de l'affaire à un gentilhomme

qu'elle nomma, qui s'étoit engagé à lui envoyer, quand elle voudroit,

une compagnie de cavalerie. Le greffier en dressa son procès-verbal,

et lui fit signer. On a cru que son confesseur l'avoit obligée à faire

cette déclaration.

Tout cela se passa en présence de mon ami, qui, prenant congé de cette

dame, lui dit qu'il avoit été prié par son frère de prendre soin de son

corps, et qu'il s'en acquitteroit bien.

Comme ce gentilhomme fut dans la Bastille depuis les neuf heures du

matin jusqu'à trois heures après midi, qui fut celle de l'exécution, il

vit et entendit tout ce qui se passa, dont il m'entretint; et je vais

vous en dire tout ce que ma mémoire m'en pourra fournir pour satisfaire

autant que je pourrai votre curiosité.

Un peu auparavant les dix heures du matin, on fut éveiller cette pauvre

dame, qui dormoit profondément, ce qui est bien extraordinaire. On lui

dit qu'on la demandoit à la chapelle, ce qui, joint aux larmes qu'elle

vit sur le visage de sa demoiselle, lui fut un presage assuré de sa

perte. Elle demanda ses habits sans donner aucune marque de foiblesse,

et dit qu'elle voyoit bien qu'il falloit se résoudre à mourir. Elle

pria qu'on fît retirer sa demoiselle, qui l'attendrissoit, et descendit

en bas avec une assurance qui surprit tout le monde. Dès que l'arrêt

fut prononcé à tous ces criminels, le chevalier de Rohan se tourna

vers elle, et lui dit qu'il croyoit ne l'avoir jamais vue, et que le

chevalier de Préault leur causoit la mort, mais qu'il lui pardonnoit.

Elle lui dit qu'en effet elle ne l'avoit jamais vu, et qu'elle

pardonnoit aussi sa mort au chevalier, lequel, regardant sa maîtresse

et touché de ce reproche, ne put s'empêcher de pousser un grand soupir.

Elle lui dit qu'il n'étoit plus temps, et que, bien que ces lettres

lui coûtassent la vie, elle louoit Dieu de ce qu'il lui faisoit la

grâce de la faire mourir de la manière dont elle alloit finir ses

jours, parceque, ayant vécu dans le fracas et l'éclat du monde, elle

n'avoit pas eu lieu de se promettre une meilleure et plus heureuse fin;

et, s'adressant à ceux qui devoient subir le même supplice qu'elle,

elle leur dit qu'il falloit que chacun tâchât de faire un bon usage de

la mort qu'il alloit souffrir.

Lorsqu'elle sortit de la Bastille pour aller au supplice, son

confesseur la pria de faire une action d'humilité chrétienne en montant

sur la charrette, ce qu'elle fit incontinent, en disant qu'elle feroit

bien d'autres choses pour Dieu. Son confesseur ne lui demanda cela

que pour éviter la peine qu'elle auroit eue de voir executer M. de

Rohan, qui devoit pourtant mourir le dernier, suivant ce qui avoit été

ordonné; mais le P. Bourdaloue, le voyant au pitoyable état où il étoit

réduit, fut demander par grâce aux commissaires qu'on le fît mourir

le premier, ce qu'on lui accorda. Cette pauvre dame devoit mourir la

première, et, par un effet du hasard, elle mourut la dernière, le

bourreau ayant trouvé sous sa main le chevalier de Préault plutôt

qu'elle. On vient de me dire tout présentement qu'après qu'on lui

eut lu son arrêt, elle dit qu'elle mouroit innocente, ce que disent

ordinairement les gens que l'on a condamnés.

Dès qu'on lui eut exécuté la tête, mon ami, qui avoit des gens tout

prêts, la fit envelopper dans un drap de lit et porter incontinent dans

un carrosse de deuil. Il jeta deux pistoles à l'exécuteur et quelques

écus à ses valets pour avoir la liberté de la faire emporter chez lui

sans qu'on la dépouillât.

Elle étoit fille d'un secrétaire du roi et nièce de M. de Sanra,

conseiller au Parlement. Le lendemain de cette exécution, le roi envoya

faire compliment à madame de Guémené, qui fut reçu avec effusion de

larmes et beaucoup de respect. J'ai parlé au gentilhomme qui en avoit

été chargé. M. Colbert, par ordre du roi, en fit un pareil à madame de

Chevreuse et à madame de Soubise. Lorsqu'on fit le récit au roi de la

mort du chevalier de Rohan, il dit que, quand il auroit attenté à sa

propre personne, il lui auroit volontiers pardonné, mais qu'il n'avoit

pu lui faire grâce à cause de ce qu'il devoit à ses peuples.

Voilà l'histoire de cette malheureuse affaire. Chacun la conte à sa

mode, mais je puis vous protester que cette relation que je vous en ai

faite est très sincère et très véritable. Toute la France a su comme

quoi la Trueaumont s'étoit fait blesser à mort lorsque M. de Brissac

fut à Rouen pour l'arrêter[294], et comme Van den Ende avoit été pris

au Bourget en allant à Bruxelles[295]; mais peut-être n'avez-vous

pas su qu'un écolier qui étudioit chez lui l'a découvert. Ayant fait

réflexion, après qu'on eut arrêté M. de Rohan, qu'il l'avoit vu souvent

avec son maître, il fut trouver M. de Louvois[296], qui le mena au roi,

qui lui a donné 1,000 livres de rente pour récompense.

[Note 294: Grièvement blessé, il déchira sa plaie avec ses dents,

et en mourut le même jour.]

[Note 295: Il fut pendu. On dit que, tout fier d'avoir décapité un

Rohan, une marquise et un chevalier, le bourreau dit à ses valets,

en leur montrant Van-den-Ende: «Vous autres, pendez celui-là.»]

[Note 296: Louvois étoit un peu intéressé dans cette affaire, car

c'étoit par haine contre lui que le chevalier de Rohan s'y étoit

jeté.]

Vous observerez, s'il vous plaît, que, quand Madame de Villars dit

qu'elle étoit innocente, c'étoit parcequ'elle a toujours protesté

qu'elle croyoit que ces gendarmes qu'on lui devoit envoyer devoient

être employés pour l'enlèvement de mademoiselle d'Alègre, qu'elle

disoit que le chevalier de Rohan devoit faire enlever; mais il me

semble que la teneur des trois lettres qui parlent de dix mille hommes

détruit entièrement ce qu'elle a dit, et par conséquent qu'elle n'étoit

pas innocente, comme elle le prétendoit.

_Cartels de deux Gascons et leurs rodomontades, avec la dissection de

leur humeur espagnole._

Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 34 / 53 题