LA SECONDE PARTIE.

Jean, petit mignon de l'Aurore,

Chante la beauté qu'il adore

En se levant de grand matin;

Puis, d'une chanson bien gentille

Qu'il dit des sergens de la ville,

Passe en musique l'Arétin[19].

Le dos recouvert de sa hotte

D'une mine qui n'est point sotte,

Semble un orgueilleux limaçon

Qui, de sa coquille les bornes

Outrepassant, monstre ses cornes

Au soleil de brave façon.

Ceste hotte, pour des bretelles,

A deux lizières assez belles,

L'une rouge, l'autre de gris;

Car la corde à la longue affole,

Et lui avoit sié l'espaule

Et son pourpoint de petit gris.

Jean n'est curieux de la mode,

Mais, vestu comme un antipode

D'un haut de chausse plein de trous,

Plus large en bas qu'à la ceinture,

Ne craint point que la ligature

Luy face mal sur les genoux.

Haut de chausse fait d'une cotte

Qu'Urgande portoit à la crotte

L'espace de neuf ou dix ans,

Frangé par bas, et si honeste

Que jamais n'eut coup de vergette,

Faict en despit des courtisans.

Je pense avoir leu dans l'histoire,

Si j'ay encor bonne memoire,

Ce fut en l'an cinquante-neuf

Qu'on osta les chausses bourrées[20]

Où les armes estoyent fourées;

Lors ce haut de chausse estoit neuf.

Si vous le voyez plein de tailles,

C'est qu'il a veu maintes batailles

A Dreux, Jarnac et Moncontour;

A Sainct-Denys fut sa deffaicte:

Un goujat l'eut pour sa conqueste,

Qui ne le portoit qu'au bon jour.

Il estoit aux troupes des reistres

Lors que deux ou trois cens belistres

Furent deffaits dedans Auneau[21];

Puis il vint à la Fripperie,

Où Jean, qui hait la braverie

L'eut en eschange d'un moyneau.

C'est son compagnon plus fidèle:

Soit qu'il travaille à la Tournelle,

Soit qu'il ballie sa maison,

Soit que par fois il aille au Louvre,

De ce haut de chausse il se couvre,

Qui est propre en toute saison.

Pour conserver ceste relique,

Qui sert tant à la republique,

Jean, qui sçait bien son entregent[22],

Porte une soutane de toile

Faicte du reste d'un gros voile

Dont un nocher luy fit present.

On prendroit Jean, en ceste guise,

Pour un senateur de Venise,

Ou pour un jeune Pantalon[23],

Ou pour un bachat en Turquie,

Car sans orgueil sa sequenie[24]

Lui bat presque sur le talon.

Jean vient au bord de la rivière,

Trouve une troupe lavandière

De femmes battans les drappeaux:

Il baise l'une, et s'escarmouche

Avec l'autre un peu plus farouche,

Luy baisant ses tetins jumeaux.

Cupidon, aux rives de Seine,

Rid de ceste amour incertaine,

Car Jean n'est en place arresté;

Et de vray, qui voit la caresse

De Jean, il n'y a point d'adresse;

Jean se loue de tout costé.

Jean n'eust jamais l'ame captive,

Jean rid tousjours, pourveu qu'il vive,

Il ne voudroit pas estre un roy;

Jean n'offence jamais personne,

Jean ne craint point qu'on l'emprisonne,

Jean ne faussa jamais sa foy.

Après le bonjour ordinaire,

Jean, chargé comme un dromadaire,

Le linge encore degoutant,

S'en va par la plus courte voye

A la maison où on l'envoye

Se descharger, tousjours chantant.

Poussé d'une mesme alegresse,

Jean s'en retourne de vitesse,

Du fromage et du pain portant,

Et de vin nouveau la choppine

Pour le desjeuner de Bertine;

Mais Jean en est participant.

O Dieu! quels bons mots ils se dient

Quant à desjeuner se convient!

Si nous les avions tous escrits,

Ils nous feroient crever de rire.

Relisez les Fleurs de bien dire[25]:

L'auteur de Jean les a appris.

Ainsi Jean passe la journée,

Jean passe ainsi toute l'année,

Sans un seul grain d'ambition.

Que le monde coure ou qu'il trotte,

Que Jean ne perde point sa hotte,

Il est exempt de passion.

Hotte qui luy vaut un empire,

Hotte que Jean seule respire,

Hotte coulante de fin or

Plus que le Tage en abondance,

Hotte l'espoir et l'asseurance,

Et de Jean l'unique thresor.

Sçachez Platon et Aristote;

Qui ne cognoit Jean et sa hotte

Ignore la perfection,

Et la plus belle intelligence

De tout le bonheur de la France,

Qu'il faut chercher d'affection.

Aussi, pour tant de grands services

Et quantité de bons offices,

Elle avoit le cul tout percé;

Mais Jupiter, très favorable,

Pour un signe au ciel remarquable

Entre les astres l'a placé.

Jean heureux, heureuse ta hotte

Qui te fait chanter gaye notte!

Certes, je ne m'estonne pas

Si tant de Jeans font bonne vie,

Gays, joyeux, et auroit envie

Tel d'estre Jean qui ne l'est pas.

[Note 19: C'est Guy, l'inventeur de la gamme, qu'on appeloit

l'Arétin, à cause d'Arezzo, sa patrie.]

[Note 20: Il est parlé ici de ces chausses d'_avanturiers_,

habillés à la pendarde, dont Brantôme a dit: «D'autres plus

propres avoient du taffetas en telle quantité, qu'ils doubloient

ces chausses et les appeloient _Chausses bouffantes_.» _Édit. du

Panthéon littéraire_, t. 1, 578-580.]

[Note 21: En 1587, le duc de Guise, qui avoit déjà battu les

reîtres à Vimory le 26 octobre, les défit encore à Auneau, en

Gatinais, le 11 novembre, et amena ainsi leur capitulation à

Lancy.]

[Note 22: Expression déjà depuis long-temps à la mode (V. de

La Noue, _Dict. de rimes_ (1596), p. 299), et dont Beroalde se

moque ainsi: «Je m'étonne, fait-il dire à Ramus parlant à César

sur cette expression: _Qu'est-ce que faire la pauvreté?_ je

m'étonne que vous, qui êtes latin, ne le savez; et surtout vous

qui, entre les galants, savez mieux votre cour. J'ai pensé dire,

comme nos docteurs, votre _entregent_; mais il me sembleroit dire

_entrejambe_, tant cela est fat.» (_Le Moyen de parvenir_, édit.

Charpentier, 1841, p. 39.)]

[Note 23: C'est-à-dire encore un jeune seigneur de Venise,

car on sait que le _Pantalon_, qui devint plus tard un des

types burlesques de la comédie italienne, fut d'abord la

personnification du riche vénitien.]

[Note 24: _Souquenille._ Ce mot, que Nicot abrége encore

davantage, puisqu'il écrit simplement _squenie_, se trouve

orthographié comme il est ici au liv. 1er, chap. 49, de Rabelais.

Ronsard l'écrit _souquenie_.]

[Note 25: _Fleurs de bien dire, recueillies des cabinets des plus

rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses

de l'un comme de l'autre sexe._ Paris, Guillemot, 1598, pet.

in-12.--V., sur une autre édition de ce livre de François Desrues,

une note de notre édition du _Roman bourgeois_, p. 88.]

* * * * *

_Continuation du bonheur et contentement de Jean sur le subject de son

mariage avec Jeanne la Grise._

Qu'est-ce que j'entend par la ville

Du mariage d'une fille

Si heureuse, qu'à ceste fois

Pas ne voudroit faire un eschange

De Jean contre le pont au Change[26]

Ny tous les thresors des grands roys?

Ceste fille fut caressée

Autrefois et fort pourchassée

Par gens qui ne font que causer:

Chacun l'appeloit son coeur gauche,

Chacun vouloit faire desbauche,

Chacun promettoit l'espouzer.

Cela s'appeloit par leurs signes

Mariages de Jean des Vignes[27],

Quand chacun trousse son pacquet

Le lendemain des espousailles,

Qui precèdent les fiançailles.

Tout cela n'estoit que caquet.

Jean, le jour d'une bonne feste,

Vestu d'habit assez honneste

Alloit prendre son passetemps.

Il rencontre Jeanne la Grise,

Il cause avec elle, il devise:

Il la cognoissoit dès long-temps.

Jean luy presente son service,

Tournant son chapeau, puis luy glisse

L'une des mains sur son devant.

Jeanne, qui estoit amoureuse

De Jean, s'estimoit trop heureuse

De ce qu'il parloit si avant.

Jean, pour n'encourir vitupère,

En fit la demande à son père,

Un maistre juré chiffonnier:

Car la mère estoit en service,

Ou, ce me semble, estoit nourrice

Chez la fille d'un cordonnier.

Jean le Gris se nommoit le père,

Philippote Maucreux la mère,

Qui prindrent à fort grand honneur

D'avoir, pour marier leur fille,

Si noblement en ceste ville

Fait rencontre d'un tel seigneur.

Pour contracter ce mariage,

Jean n'y voulut point de langage,

Car le conseil en estoit pris.

On n'apporta papier ne plumes:

Il fut faict aux uz et coustumes

De la prevosté de Paris.

Huict jours après, sur les quatre heures,

Ils partirent de leurs demeures

Pour s'en aller à Sainct-Merry.

Poussez de mesme coeur et d'ame,

Là Jean prist Jeanne pour sa femme,

Jeanne prist Jean pour son mary.

Sortis de la messe nopcière,

Jean s'en va chez une trippière

Prendre une teste de mouton.

La langue on avoit ja ostée

Pour une jeune desgoutée

Qui avoit mal à son ploton[28].

Outre un pied de boeuf, il achette

Un plat de trippes, dont il traitte

Les parents de chasque costé;

Et, pour faire la nopce entière,

Il eust douze grands pots de bière,

Car le vin luy eust trop cousté.

Après la pance vint la dance,

Et Jean, qui entend la cadence

Plus que s'il estoit de mestier,

Leur fournit des chansons si belles

Que jamais il n'en fut de telles,

Et se passa de menestrier.

Suivit, pour clorre la journée,

La collation ordonnée

De fromage et deux plats de fruict.

Par ainsi, la nopce achevée,

Jean emmeine son espousée,

Se retirant sans faire bruict.

Arrivé qu'il fut en sa ruë,

Tout le voisinage il salue

D'une chanson, comme il souloit.

Aussi, pour son nouveau mesnage,

Il eut de tout le voisinage

Plus de bonsoirs qu'il ne vouloit.

Je laisse à part la mignardise

Dont Jean flattoit Jeanne la Grise,

Les caresses, les doux propos,

Les baisers, le geste folastre,

Pour amoureusement combattre

Avant que prendre leur repos.

Ce sont les secrets d'hymenée,

Cachez dessous la cheminée,

Qu'il ne faut jamais publier.

Publier les faicts de la couche

En ceste mignarde escarmouche,

Ce seroit par trop s'oublier.

Vivez contens, couple fidelle,

Car vostre lignée immortelle

Par tout le monde s'estendra:

Juppiter vous a fait la grace,

Entre autres, que jamais la race

Des Jeans et Jeannes ne faudra.

[Note 26: Les _forges_ d'orfèvres et les boutiques de changeurs

qui s'y trouvoient faisoient de ce pont la rue la plus riche de

Paris.]

[Note 27: Le proverbe dit: _Mariage de Jean des Vignes, tant tenu,

tant payé_; c'étoit ce que nous appelons une passade. Quitard,

_Dict. des Prov._, p. 475.]

[Note 28: V., sur le sens de ce mot, le _Dictionnaire comique_ de

Le Roux, qui ne l'emploie que pour le sexe masculin. Il cite à

l'appui un vers du _Parnasse satyrique_.]

* * * * *

_L'Historiographe au Lecteur._

Ces vers je composois pour esgayer mon ame

Comblée de l'ennuy d'une grand fluxion

Qui me causa la fiebvre, et la fiebvre une flamme

Qui de vivre longtemps m'osta l'affection.

La Muse en eust pitié, qui de l'eau d'Hippocrène

Estaignit ce brazier, et me rendit l'esprit

Pour chanter le bonheur de Jean en bonne estrène,

Que j'ay reduit en vers, comme elle me l'apprit.

_Le Pâtissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du

roy Philippe._

_A Paris, par Jean Le Blanc, ruë Sainct-Victor, au Soleil d'or._

1596[29].

In-8.

[Note 29: M. Leber possédoit un exemplaire de ce curieux livret,

et le croyoit unique. «M. Brunet même, dit-il, ne dut de pouvoir

le décrire qu'à la communication qu'il lui fit de cet exemplaire.»

(Catal. Leber, t. 2, p. 254-255, nº 4182.) Nous en avons pourtant

trouvé un second, et d'une autre édition, ce qui est plus

singulier, mais ce qui est aussi une preuve de la popularité de

cette pièce. Notre exemplaire est de Paris, 1596; celui de M.

Leber, aujourd'hui à la Bibliothèque de Rouen, indique, sous la

même date, qu'il fut publié à Poitiers par Blanchet. Le premier

titre y est omis; on n'y trouve que le second: _Histoire d'un

pâtissier de Madrigal_, etc. M. Leber voit dans ce livret une

anecdote singulière «d'où il résulteroit, dit-il, que D. Carlos

auroit vécu long-temps après l'époque où l'on suppose que son

père le fit assassiner... Elle prouve au moins, ajoute-t-il, que

le sort de ce prince fut toujours un problème, même du temps de

Philippe II, qui ne mourut qu'en 1598.» Malheureusement, encore

d'après M. Leber, comme témoignage historique, cette pièce ne

peut rien, puisque c'est «tout simplement, dit-il, un conte

renouvelé des Arabes ou des fabliers du moyen âge.» En ce dernier

point, le savant bibliophile se trompe. Ni les Arabes, ni les

fabliers du moyen âge n'ont affaire ici; notre livret ne leur

doit rien: il ne remonte pas si haut. C'est tout bonnement un

conte de 1596, _renouvelé_ d'une histoire de 1594. Cette année-là,

un nommé Gabriel Spinosa, pâtissier du bourg de Madrigal, en

Castille, s'étoit, à l'instigation du moine portugais Michel

Los Santos, partisan zélé du prieur de Crato et confesseur au

couvent de Madrigal, s'étoit, dis-je, donné comme étant le roi

D. Sébastien de Portugal, qu'il disoit n'avoir pas été tué dans

son expédition contre les Maures d'Afrique. Son aventure n'avoit

pas duré long-temps, moins même que celle du potier d'Alrasova,

et celle d'Alvarès, tailleur de pierres à l'île de Terceyre, qui

l'un et l'autre avoient aussi tenté de se faire passer pour D.

Sébastien. (V. la trad. de l'_Histoire de Portugal_, par N. H.

Schoefer, 1845, in-8º, p. 620.) Spinosa fut pendu avec le moine

son complice avant la fin de cette même année 1594, après avoir

passé par toutes les vicissitudes et fait toutes les tentatives

dont il va être parlé dans ce livret. L'auteur, en effet, ne

change presque rien à l'histoire, si ce n'est le personnage qu'y

joua le pâtissier. La mort de D. Sébastien ne lui importoit guère;

le drame de D. Carlos l'intéressoit davantage, comme aventure plus

récente d'abord, puis comme étant de nature à rendre plus odieuse

la conduite de Philippe II, contre qui la haine étoit encore très

vivace en France. Voilà pourquoi, sans doute, il dérangea les

rôles et mit D. Carlos à la place de D. Sébastien.]

_Histoire d'un Pâtissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom

Carles, fils du roy Philippe._

C'est un certain rapport faict à un homme notable, estant à Bayonne,

par plusieurs et divers hommes dignes de foy venans d'Espaigne.

Il y a dix-huict mois qu'un homme incognu, aagé de quarante-cinq

ans ou environ, ayant barbe noire commençant à grisonner, se logea

et habita dedans le bourg de Madrigal, lequel n'est guères loing de

Medine[30], l'une des plus celèbres et fameuses villes d'Espaigne.

Cest homme commença en iceluy bourg à faire faire par deux de ses

domestiques certaines pâtisseries et semblables delicatesses, et en

vendre aux personnes qui en vouloient avoir; et les filles religieuses

d'un couvent qui est dedans ledict bourg de Madrigal usoyent souventes

fois de la pâtisserie qu'on faisoit en la maison dudit personnage. Et

nonobstant qu'il fust estranger et homme incognu, il acquist en peu

de jours grande familiarité avec donna Anne d'Autriche, religieuse en

iceluy couvent, laquelle estoit fille bastarde de don Jean d'Autriche,

frère du roy d'Espaigne à present regnant[31]. Iceluy pâtissier

commença à frequenter le service de ladicte dame, et par chacun jour

luy envoyer par ses serviteurs de la pâtisserie et autres semblables

delicatesses, laquelle manière de faire continua plusieurs mois; et

les serviteurs d'iceluy pâtissier, s'esmerveillans de l'abondance

et de la prodigalité dont il usoit et des deniers qu'il employoit à

faire faire telles delicatesses, et aussi qu'il ne demandoit aucun

compte de l'argent qu'il leur bailloit, commencèrent à avoir diverses

opinions de leur dict maistre, ne cognoissant quel homme il pouvoit

estre[32]; et, sur ces propos, lesdicts deux cuisiniers qui faisoient

la pâtisserie, et aussi une servante, estans ensemble, observent

et espient en un certain jour par les fentes d'une paroy leur dict

maistre, et veirent qu'il comptoit et mettoit en des sacs grande

somme de deniers. Pour laquelle occasion, eux estans tentez du peché

d'avarice, font si finement, qu'ils luy en desrobent et volent une

grande partie, et se mettent en chemin pour aller à Medine. En allant,

ils pensèrent à leurs consciences, et comment ils estoient en danger

d'estre apprehendez comme voleurs et punis par justice. Pour eviter

laquelle peine, ils s'advisent d'aller trouver le juge de Medine, et

luy annoncer et declarer les mauvaises conjectures et suspicions qu'ils

avoient dudict pâtissier, et comment ils estimoient qu'il avoit volé

quelque part de grandes richesses, dont il estoit encores saisi. Et

quelque peu de temps après qu'iceux serviteurs eurent ainsi accusé

leur maistre, il advint qu'il alla à Medine, et y arresta quelque peu

de temps pour faire reffaire et enrichir une paire de lunettes de

christal, lesquelles luy avoient esté baillées par la susdicte donna

Anne d'Autriche à ceste fin et pour les causes cy-dessus declarées[33].

Il estoit suspect d'estre voleur, joinct aussi qu'on luy avoit veu à

son col, en une hostellerie de Medine, une riche chaine d'or cachée,

laquelle estoit garnie de fort belles perles. Par quoy les conjectures

susdictes, avec l'accusation qu'en avoient faict ses serviteurs qui

l'avoient volé, furent cause qu'il fut encores plus recommandé, en

qualité de voleur, au juge de ladicte ville de Medine, lequel le feist

chercher en toute diligence, et, l'ayant rencontré, il l'interroge

par parolles douces; et, iceluy ne voulant pas respondre, le juge

l'interroge avec menaces, en luy commandant de dire qui il estoit et de

quel estat il se mesloit, dont iceluy juge ne peut oncques tirer autre

responce sinon qu'il estoit le pâtissier de Madrigal; et quant aux

joyaux qu'il portoit, il dist qu'ils estoient à donna Anne d'Autriche,

fille du seigneur don Jean d'Autriche, laquelle les luy avoit baillez.

Après laquelle responce le juge le met en arrest et en seure garde, et

se transporte à Madrigal, afin de sçavoir si la responce à luy faicte

par ledict personnage estoit veritable.

[Note 30: La ville de Medina-del-Campo.]

[Note 31: Elle étoit, en effet, nièce de Philippe II. Dans un

drame du XVIe siècle, composé sur cette aventure et encore

célèbre en Espagne, D. Anna est donnée comme étant une nièce de

D. Sébastien. Il faut bien se garder de la confondre avec Anne

d'Autriche, fille de Maximilien, qui plus tard épousa Philippe II.]

[Note 32: Dans le drame dont nous venons de parler, et qui est

l'oeuvre très remarquable d'un poète qui n'a pas voulu se faire

connoître, le faux D. Sébastien, pâtissier, joue son rôle à

peu près de la même manière. M. Louis de Viel-Castel, qui a

donné de cette pièce une très bonne analyse dans son article

_Théâtre espagnol--Le drame historique_ (Revue des Deux-Mondes,

1er novembre 1840, p. 340-343), détaille ainsi ses premières

manoeuvres: «Gabriel d'Espinosa (c'est le véritable nom du faux

Sébastien) n'est, il faut bien prononcer le mot, qu'un simple

_pâtissier_; mais, abandonnant à des valets les occupations de

cette vulgaire industrie, il a soin de se répandre dans le peuple,

de se montrer généreux, désintéressé, de donner, toutes les fois

que l'occasion s'en présente, des témoignages de sa bravoure,

de sa force prodigieuse, de son adresse, et il ne manque pas de

manifester de préférence ces qualités, si séduisantes pour le

vulgaire, dans certains exercices où l'on sait qu'excelloit le roi

dont il veut prendre la place.»]

[Note 33: Dans l'histoire, c'est aussi pour des bijoux que lui

avoit donnés D. Anna, puis pour d'autres qu'elle lui avoit dit

d'aller vendre à Valladolid, que le pâtissier fut inquiété, puis

arrêté par les ordres du prévôt de cette dernière ville.]

La donna Anne, ayant ouy les propos que luy tint iceluy juge,

se mist en cholère contre luy jusques à luy vouloir donner de sa

pantoufle sus la jouë, comme l'on dit, disant qu'il ne devoit pas

mettre la main sur un tel homme, et qu'il ne le cognoissoit pas,

dont le juge s'esmerveilla; et luy, estant de retour à Medine, il

interrogea de rechef iceluy pâtissier, qui ne feist aucune reverence

et ne porta aucun honneur audit juge, lequel luy demanda encores, par

douces parolles, qui il estoit, avec plusieurs autres circonstances,

ausquelles il respondit seulement qu'il estoit pâtissier de Madrigal;

et à la parfin il dit au juge: Le roy me cognoist bien, et sçaura bien

qui je suis quand vous luy presenterez une lettre que je veux adresser

à Sa Majesté. Alors il donna au juge une lettre escrite et signée de sa

main, afin qu'il la feist tenir au roy d'Espaigne. Ledit juge, ayant

icelle lettre, monte à cheval et s'en va à Madrid, et baille la lettre

en main du roy, lequel, l'ayant leuë, fut assez long-temps en doute et

pensif; puis après, il appella un sien secretaire, des quatre qu'ils

appellent de la clef dorée, nommé dom Christofle de Moura, lequel vint

audict pâtissier de la part du roy promptement[34], et parla separement

et en secret avec luy, puis s'en retourna ledict secretaire de Moura au

roy, lequel, après avoir entendu le discours dudit secretaire, manda

au juge de Medine qu'il enfermast iceluy pâtissier dedans le chasteau

nommé la Motte de Medine, dedans lequel chasteau ledict pâtissier

est gardé par une assez grande compagnie de gens de guerre depuis

plusieurs mois, et est traicté somptueusemen et servy en vaisselle

d'argent dorée; et personne ne parle à luy, sinon ceux qui ont charge

de le garder ou servir. Le mesme juge qui l'a premièrement mis en

arrest a fait surseance des autres affaires publiques pour garder plus

diligemment et secrettement le dict personnage, avec deux cens hommes

de guerre qui sont soubs sa charge. Et il est defendu très expressement

par toute l'Espaigne, sur peine de la vie, que personne ne parle du

susdict pâtissier de Madrigal. Les hommes qui nous ont raconté ce que

dessus, en venant d'Espaigne et passant par Bayonne, nous ont juré

qu'ils aymeroient mieux avoir perdu tout leur bien que d'avoir dit un

seul mot de cest affaire estant en Espaigne. Au surplus, donna Anne

d'Autriche est tenüe prisonnière avec quatre autres religieuses du

mesme couvent, lesquelles avoient accointance avec le dit pâtissier.

Pareillement, le confesseur des religieuses d'iceluy couvent, nommé

frère Michel de Sanctis, de l'ordre des Augustins, docte et grand

personnage, a esté mis à la question; et luy, ayant eu la torture

jusques à la mort, a dit (selon le bruit qui court secrettement)[35]

semblables parolles que celles qui ensuyvent: Si j'ay admis iceluy

personnage qu'on estime pâtissier, si j'ay parlé à luy, si je l'ay

favorisé, je confesse que j'ay tousjours estimé, jusques à present,

qu'il estoit dom Carles, prince d'Espaigne, lequel le roy son père

avoit commandé (il y a desjà plusieurs années passées) estre faict

mourir en prison, et luy-mesme m'a racompté comment il avoit esté sauvé

et garanty de ce danger de mort: c'est à sçavoir que le roy son père

avoit commandé à quatre seigneurs de sa court, ausquels il se fioit

plus, qu'iceluy dom Carles fust faict mourir par quelque façon qu'ils

adviseroient.

[Note 34: Dans le drame, c'est un alcade qui arrive secrètement de

Madrid à Madrigal pour interroger Spinosa.]

[Note 35: Dans le drame, l'agent du prieur de Crato, qui est le

conseiller de Spinosa, tâche d'échapper au supplice en faisant

des aveux complets; mais il n'en est pas moins pendu avec son

complice.]

Iceux quatre seigneurs ayant ceste mortelle commission estoient le

prince d'Ebuli[36], nommé Roderic de Gomes de Silva, Portugais[37],

le comte de Chinchon et deux autres des noms desquels nous n'avons

cognoissance. Touchant lequel affaire le prince d'Ebuli Silva remonstra

aux trois autres qu'il ne falloit pas faire mourir ce prince pour la

cholère du roy son père, laquelle se pourroit appaiser en brief temps,

leur remonstrant pareillement que le roy n'avoit point d'autre fils,

ny femme pour avoir des enfans qui succedassent à son royaume, estant

ledit dom Carles unique fils; pour lesquelles considerations, lesdicts

quatre seigneurs conclurent qu'ils ne feroient point mourir iceluy

prince, par les moyens qu'il leur promettroit soubs sa foy de changer

son nom, de mener vie privée, et se tenir caché et incognu autant de

temps que le roy son père vivroit, ou bien jusques à tant que tous

lesdicts quatre seigneurs qui avoyent commandement du roy de le faire

mourir fussent decedez, afin qu'iceux n'eussent part en la cholère du

roy. Suyvant laquelle promesse, iceluy dom Carles s'est tenu caché et

incognu jusques au temps que le dernier desdicts seigneurs est decedé,

il y a environ deux ans; depuis lequel temps iceluy prince s'est fait

cognoistre au marquis de Pennhafiel (ainsi qu'on dit secrettement en

Espaigne), et à donna Anna d'Autriche, et audict confesseur, lequel

a esté contrainct par la torture de reveler ce que dessus est ecrit.

Pareillement, le bruit secret qui court en Espaigne tient pour certain

que ledict personnage est dom Carles, fils du roy d'Espaigne, ou

quelque bien grand imposteur, pour autant qu'on le garde si long-temps

en un fort chasteau, avec grande despence et grande compagnie de gens

de guerre. Les hommes qui l'ont veu dient que son aage, sa corporence

et son regard font estimer que c'est iceluy dom Carles, fils du roy

d'Espaigne; et mesmement il cloche comme faisoit iceluy prince, à

cause qu'estant jeune il s'estoit blessé une jambe en un escalier

de la court[38]; semblablement il a la barbe noire qui commence à

grisonner, comme pourroit avoir à present ledict dom Carles s'il estoit

encores vivant. Iceluy personnage a aussi la lèvre de dessoubs eminente

et avancée, comme ont tous les princes qui sont de la generation

d'Autriche.

[Note 36: Ici, comme on le voit, nous sortons de l'histoire du

véritable pâtissier de Madrigal, le faux D. Sébastien, pour entrer

dans celle de D. Carlos. C'est du prince d'Eboli, qui, ainsi que

la princesse sa femme, y jouèrent un si grand rôle, qu'il est ici

question.]

[Note 37: Il étoit seulement d'une famille portugaise.]

[Note 38: C'est étant à l'université d'Alcala que D. Carlos fit

cette chute, dont il resta boiteux.]

_Discours sur l'apparition et faits pretendus de l'effroyable

Tasteur[39], dedié à mesdames les poissonnières, harengères, fruitières

et autres qui se lèvent du matin d'auprès de leurs maris, par

d'Angoulevent._

_A Paris, pour Nicolas Martinant, demeurant rüe de la Harpe, au

Mouton-Rouge. 1613._

[Note 39: Il est très vrai qu'au commencement de cette année 1613,

on fit grand bruit à Paris de l'apparition d'une espèce de moine

bourru, qu'on appeloit le _Tasteur_ à cause de ses habitudes plus

que galantes, et dont les femmes avoient la plus grande peur.

Malherbe en parle à Peiresc dans sa lettre du 8 janvier 1613, à un

moment où les esprits se rassuroient un peu, car on disoit que

le Tasteur étoit pris: «Nous avions ici, écrit-il, un compagnon

du moine Bourru, à qui l'on avoit donné le nom du _Tasteur_; l'on

dit que c'estoit un bon compagnon qui avoit des gantelets de fer,

et au bout des doigts des ergots de fer, de quoi il fouilloit les

femmes, et qu'il y en avoit à tous les quartiers. Depuis quelques

jours, les femmes se sont rassurées, car on dit que le Tasteur est

prisonnier. Il s'est fait là-dessus de bons contes, mais ce sont

toutes inventions.»]

_La devise du Tasteur._

Plus seur est dans le lict taster une pucelle

Et faire de son luth les accords retentir,

Que de s'armer les mains d'une forte rudelle

Pour se porter aux coups et puis s'en repentir.

Armé de gantelets à la façon de ceux qui dauboient sur Chicanous, vous

voyez maintenant ce tasteur au guet après les femmes comme le chat

après les souris; elles en sont toutes en rumeur, pour ce qu'il emporte

la pièce; vous diriez que c'est une malediction tombée sur elles comme

le tacon sur un vignoble au préjudice des ogres. On ne parle plus ny

du Filou[40], ny de la vache à Colas[41]; Robinette est censurée[42].

On ne dit plus mot du Charbonnier[43], mais seullement du Tasteur, le

capital ennemy du sexe foeminin, ainsy qu'il appert par un livre qu'on

dit qu'il a composé, _De garrulitate muliebri_, qui est encore à la

presse, attendant le privilége.

[Note 40: Ce mot de _filou_ n'étoit pas encore le nom d'une

espèce: c'étoit celui d'un type de bandit à la mode, dont la

barbe épaisse et hérissée avoit mis en vogue ce qu'on appeloit

les _barbes à la filouse_. Dix ans après, le nom s'est étendu à

l'espèce tout entière. Dans un arrêt du Parlement du 7 août 1623,

il est parlé des hommes hardis se _disant filous_. Toutefois,

Filou se maintient comme type jusqu'en 1634. V. notre tome 1er, p.

138.]

[Note 41: De l'histoire de la vache à Colas, le paysan du faubourg

Bourgogne à Orléans, histoire si fameuse au temps des guerres de

religion, on avoit fait, au commencement du XVIIe siècle, une

chanson qui sentoit bien fort son huguenot. Le clergé, contre qui

elle étoit surtout injurieuse, avoit fini par la faire brûler de

la main du bourreau, et par faire ordonner qu'on eût à n'en plus

parler, ce qui fut cause que, pendant plusieurs années, on la

chanta de plus belle.]

[Note 42: Allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de

_Robinette et Guéridon_, de _Filou_ et _Robinette_, etc., sur

lesquels nous aurons à revenir souvent dans ce recueil.]

[Note 43: Il est, je crois, mention ici d'une autre histoire de

ce temps-là: «Le diable, déguisé en docteur de Sorbonne, entra un

jour dans la cabane d'un charbonnier, qu'il vouloit tenter, et lui

dit: Que crois-tu?--Je crois ce que croit la sainte Eglise.--Et

que croit la sainte Eglise?--Elle croit ce que je crois. L'esprit

malin vit échouer toutes ses ruses contre de telles réponses, et

fut obligé de renoncer à son projet. De ce conte est venu, dit-on,

l'expression de la foi du charbonnier, pour signifier une foi

simple et sans examen.» Quitard, _Dict. des proverbes_, p. 207.]

Diverses opinions sont intervenues sur l'advenement d'iceluy Tasteur:

_primo_, que ce peut estre l'esprit de quelque verolé quy, se

ressentant encore des mauvais traictemens qu'il auroit receus en

amour, revient icy pour en tirer quelque raison, punissant par ces

terreurs paniques ce sexe quy fut le premier instrument de nostre

misère; d'autres tiennent que ce peut estre quelque argousin[44] privé

de tous ses cinq sens de nature, excepté l'attouchement, auquel ne

restant que cette faculté tastatique, ne sauroit par autre exercice

dispenser son loisir que par le tastement; ce que je ne croy pas,

car d'autres disent qu'il ne laisse pas de monter dessus pour courir

après les autres. Je ferois une Iliade des discours que l'on faict

de ce Tasteur et des grands exploits qu'il a desjà faicts, tant deçà

que delà les ponts; mais pour ce que c'est chose que vous pourrez

plus particulierement apprendre de vos femmes, quy en sont les plus

interessées, je reserve le surplus à leurs passions, et dis que c'est

grand pitié de voir une multitude affligée pour la mechanceté d'une

seule; car, à ce que je voy, ce maistre Tasteur ne laisse pas de les

mettre _ablativo_ tout à un tas: en cependant telle en patira quy

n'en pourra mais. J'ay interet en la cause aussy bien comme un autre,

et ne veux point, si je puis, estre de la grand confrairie: c'est

pourquoy, _antequam veterius provehar_, je me porte partie contre luy,

et m'asseure bien qu'il vous sera permis d'en faire autant, eslisant

domicile. Il n'en est parlé dans les _Centuries_ de Nostradamus non

plus que s'il n'estoit point au monde. Il est venu tout en une nuict,

tel que les potirons, et neantmoins usant et jouissant des droicts

qu'on appelle conjugaux, nonobstant sa minorité, sans demander congé,

placet, visa ne _pareatis_. Pensez-vous que cela ne fasche pas ces

pauvres femmes, quy sont de si bonne volonté, que d'estre sujettes à

la force? Il nous en pend autant à l'oeil, car il y en a quy prennent

plus souvent le masculin que le foeminin genre. Pour mon regard, si

je sçavois quel homme c'est, je cognois un poète quy luy feroit un

petit satyre quy le ruineroit de reputation, et quy luy diroit plus

d'injures qu'une harengère de la place Maubert. Mais quoy! le mal est

qu'on ne le cognoit point. Les uns disent que c'est un grand homme de

pareille stature que les colosses du pont de Nostre-Dame[45], habillé

justement à la façon de l'enfant de quinze mois quy porte son chapeau

enfoncé dans la teste comme un homme quy crainct les sergens. Mort don

bleu! je n'y vay pas, et que tantost il est fisché contre une muraille

comme un espouvantail à chenevières, et tantost campé justement comme

un gentilhomme de la Beauce quy attend un lièvre à l'affût, armé, comme

dict est, de gantelets de fer, au rapport d'une jardinière d'auprès la

porte de Montmartre, quy serrent, dit-elle, les affaires de si près

que le mal qu'on en ressent passe toute imagination. Si bien que, pour

dire la vérité, voilà une affaire bien intriguée, car chacun en parle

diversement. O ma foy! c'est un pagnote, puis qu'il ne va que de nuict,

comme les chauves-souris. Il luy faut tendre des piéges comme au renard

quy mange les poules. Nous autres avons bien à faire qu'il vienne

effaroucher nostre gibier. Il y a des femmes quy sont desjà assez mal

aisées à serrer d'elles-mesmes. Au diable donc soit donné le Tasteur!

Encores s'il s'y prenoit de bonnes façons, on ne s'en plaindroit

pas, et telle auroit esté tastée quy seroit si secrette qu'elle n'en

ouvriroit point la bouche, encores que l'on die du sexe que _id solum

potest tacere quod nescit_.

[Note 44: Argousin est ici fort bien employé, s'il est vrai, comme

le croit Ménage et comme le soutient Millin (_Voy. dans le Midi_,

t. 2, p. 406), que ce mot dérive d'_alguazil_, et se prît alors

dans le même sens en françois.]

[Note 45: L'auteur veut parler «des grands Termes d'hommes et

de femmes», comme dit Germain Brice, qui ornoient le devant des

trente-quatre maisons du pont Notre-Dame. G. Brice, _Descript. de

la ville de Paris_, 1752, in-8, t. 4, p. 328-329.]

Je parle latin pour ce que j'ay peur qu'elles l'entendent, et que,

jugeant de mon intention selon les caprices de leurs testes, elles me

fissent ressembler la jument à Godart, quy ne s'en retournoit jamais

sans frotter: car l'on dit qu'il n'y a rien de plus vindicatif que

l'esprit d'une femme. Voilà pourquoy je parle ainsy, non par ironie,

ains pour me condouloir avec elles sur cette nouvelle disgrâce, n'y

ayant homme qui participe plus sensiblement à leurs mesadvantures que

moy, qui le tirerois volontiers de mon ventre pour le leur donner.

Mais quoy! c'est entreprendre les travaux d'Hercule de le leur vouloir

persuader si leur creance y contrarie. Elles ont l'imagination

trop forte, et toute rhetorique semblera tousjours defectueuse en

persuasions au prejudice d'icelle. Les Nestors et les Cicerons y

perdroient leur latin. Il faut que l'opinion des femmes ait son

cours, comme la rivière de Loire; mais Dieu me garde pourtant de leur

haine! Et toy pauvre farfouilleux, que fay-tu? Quelle particulière

animosité as-tu contre ce sexe? quy te fait bander les yeux à toutes

ces considerations? Vraiment, je parie ta perte. N'ouis-tu jamais

parler de ces femmes de Nevers quy feirent rendre Perpignan[46]?

Elles t'attraperont, comme ce meunier quy tournoit cest action en

risée. Si tu estois encore quelque Narcis ou quelque Ganymède, au lieu

de vomir tant d'imprécations contre toy comme elles font, elles te

reserveroient quelque part en leurs bonnes grâces. Si tu estois beau

comme un Adonis, je m'asseure qu'il n'y en a pas une quy ne te voulust

cacher entre sa chair et sa chemise. Tu me feras peut-estre des contes

de Pasiphaé, amoureuse d'un taureau; tu m'allegueras des Seminares,

amoureuses de chevaux; mais tout cela n'est rien. On leur dit que tu

es laid comme un Thersite ou comme Oesope, et, quy pis est encores,

que tu es _de frigidis et maleficiatis_. C'est ce quy fait qu'elles

t'abhorrent tant et qu'elles se resserrent ainsy dans leurs maisons,

et neantmoins, animées comme elles sont contre toy, tu ne laisses

pas de continuer tes cavalcades. On te vid encores hier passer par

dessous le petit Chastelet[47]. Ne te fies pas tant en tes forces, et

pense que, comme un autre Samson, il n'en faut qu'une seule pour te

livrer aux Philistins. Je sçay bien comme il m'en a pris. Les ruses

des femmes sont grandes, et neantmoins tu ne te defies non plus qu'un

mouton qu'on meine à l'escorcherie. Va, va, retire-toy, tu fais peur

aux petits enfans. Gardes-toy d'estre mis à Montfaucon en sentinelle

perdue; enfonces-toy plus tost dans la terre comme un mulot, ou va-t'en

trouver Proserpine, quy a la matrice alterée, _sicut terra sine aqua_.

Elle te fera lieutenant de Pluton; tu auras charge et commanderas

cinquante mille legions de grands et petits diables. Cela vaut mieux

encores que d'estre à Paris à disner avec les rois. Mais, à propos de

disner, le discours m'emporte de telle sorte que je ferois volontiers

comme le peintre Nicias, quy se delectoit si fort en son ouvrage, qu'il

demandoit le plus souvent s'il avoit disné. Je ne desire pas que l'on

dise de moy que j'ay la memoire si courte. C'est pourquoy je mis ma

robbe sur les moulins; je ne sçay plus que tout devint.

[Note 46: Je n'ai pu retrouver à quel fait ceci se rapporte.

Peut-être est-ce une allusion à quelque événement de la

capitulation de Perpignan en 1475, après une famine horrible

où l'on vit une femme nourrir son second enfant de la chair du

premier qui étoit mort de faim (Henry, _Hist. du Roussillon_, t.

2, p. 134). Je ne vois rien là, toutefois, qui pût se rapporter à

des femmes de Nevers et qui pût exciter la risée d'un meunier.]

[Note 47: On sait que jusqu'à la complète démolition du petit

Châtelet, en 1782, la rue S.-Jacques n'avoit pas d'autre entrée du

côté du quai que l'étroit passage pratiqué sous ce lourd édifice.]

* * * * *

_Chanson nouvelle sur le Tasteur._

Messieurs, je vous prie d'ecouter

Ce qu'est advenu à ma femme

Qu'un Tasteur a osé taster[48]

Son bas. Merite-t-il pas blasme?

Je croy que c'est un corps sans asme

De donner du tourment ainsy

A ceux quy ont une bonne asme.

Je m'esbahy fort de cecy.

L'on n'entend parler dans Paris

Rien que du Tasteur (chose horrible!);

Chacun en baille son devis

D'une façon quy est terrible.

L'un dit: Seroit-il bien possible

Qu'il y eust à Paris un tasteur?

L'autre dit: Il est impossible

Que ce ne soit quelque voleur.

Je croy qu'il contrefait le fol

Pour tourmenter ainsy le monde,

Et puis, pour mieux faire son vol

(Vie quy est trop vagabonde),

Que d'une rage tant félonne

(Luy refusant si peu d'argent)

Il massacre ainsy les personnes,

N'ayant pitié de leur tourment.

Dernierement il rencontra

Dans les ruës ma femme seule;

Subtillement il luy fouilla

Au devantier, ferrant la mulle.

Elle refusant, tout à l'heure

Il la battit si fermement,

Que de vray j'ay peur qu'elle en meure,

Tant elle endure de tourment.

Elle est maintenant dans un lict

Quy tant soupire et se lamente,

Là où souvent elle me dict:

Je ne seray demain vivante,

Car cela par trop me tourmente,

Quy faict qu'en un lieu je ne puis

Durer: il faut que je m'absente

De ce bas monde où je suis.

Je te vay dire adieu, mon fils;

N'en aie point la face blesme:

Je m'en iray en paradis

Voir la face du Dieu supresme,

Dont luy requiers, à toy de mesme,

Que, quand tu finiras tes jours,

Tu puisses voir son diadesme.

Je te dis adieu pour tousjours.

Ne le sçauroit-on pas trouver

Ce larron qu'est si excecrable,

Qu'est cause qu'au lieu de chanter

Je fay des regrets lamentables?

N'est-il donc pas bien miserable?

Je croy, c'est un loup ravissant,

Ou un corps que pris a le diable

Pour nous donner tant de tourment.

Messieurs de Paris, gardez bien

De laisser tard sortir vos femmes;

Comme moy n'y gaigneriez rien

Si vous n'estes avec des armes.

Helas! j'en pleure à chaudes larmes.

Je voudrois bien de luy jouir;

Il faudroit bien qu'il eust des charmes

Si je ne le faisois mourir.

[Note 48: A la fin du XVIIIe siècle, le _Tasteur_ reparut, à la

grande terreur des femmes, dans les promenades de Paris. «Un

chevalier de S.-Louis, dit Dulaure dans son _Histoire de Paris_

(_Etat civil_ sous Louis XVI), acquit alors un sobriquet fameux,

celui de chevalier _Tape-Cul_. Son occupation journalière étoit

de parcourir les rues, places et jardins de Paris, et de frapper

furtivement le derrière de chaque femme qu'il rencontroit. Sa

rouge trogne, ses cheveux blancs, sa gibbosité, sa croix de

S.-Louis qui se dessinoit sur un habit blanc couvert de taches, le

faisoient reconnoître de loin. Une de ses mains étoit armée d'une

canne qu'il agitoit, et l'autre, placée derrière son dos, étoit

destinée à l'exécution de ses coups inattendus. Au milieu de la

grande allée du jardin du Palais-Royal, vous eussiez vu toutes

les femmes, dont il étoit fort connu, se ranger, s'éloigner au

devant du chevalier Tape-Cul, et laisser un espace de plusieurs

toises entre elles et lui.... La femme frappée par ce chevalier

ne manquoit point de se plaindre ou de lui adresser des injures.

Quelquefois, sur ses larges épaules tomboient des coups de

canne lancés par l'homme qui accompagnoit la femme insultée. Le

chevalier recevoit les injures et les coups avec une résignation

exemplaire, et s'éloignoit paisiblement sans détourner la tête.»]

_La Destruction du nouveau Moulin à barbe, histoire tragique[49]._

_A Paris, chez Merigot, quay des Augustins, près la rue Gist-le-Coeur._

Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 10 / 53 题