Je veux chanter dessus ma lyre
Ce que j'ay eu peine d'escrire,
Et ramasser de tous mes sens
Les plus melodieux accens.
Je veux, à quatre escus pour teste,
Faire une solennelle feste
A tous les enfans d'Apollon;
Je veux le luth, le violon,
La harpe et la douce pandore,
La flutte et le tambour ancore,
Les perles des musiciens,
Jeunes, vieux, nouveaux, anciens;
Je veux le concert plus habile
De la veille Sainte-Cécile[10],
Les chantres du roy journaliers
Et les orgues des Cordeliers[11],
Pour chanter en note amoureuse
De Jean la vie bien heureuse,
Jean tousjours gay, roy des contens,
Jean tout confit en passe-temps,
Jean qu'on ne verra tant qu'il vive
Jamais que porter la lessive,
Jean qui ne voudroit s'obliger,
Pour tout l'or du monde, à changer
Son port de lessive en office
Qui lui donnast autre exercice.
O Muse, eslite du trouppeau
Qui habite sur le couppeau[12]
Du mont Parnasse, je te prie,
Dy-moy de Jean l'estre et la vie.
Le temps de sa nativité
Fut un jour de Sainct-Jean d'esté.
Aussi, neuf mois devant, la lune
Avoit monstré sa face brune,
Quand sa mère en songeant croyoit
Que de son flanc issir voyoit
Un chat qui, d'une course brève,
Monta au feu Sainct-Jean en Grève[13];
Mais le feu, ne l'espargnant pas,
Le fit sauter du haut en bas,
Si que, pour attiedir sa peine,
Il se relança dans la Seine,
Où Neptune au festin estoit
D'une Nymphe qui le traictoit.
Ce fut un asseuré presage
Que Jean aymeroit ce rivage,
Et que ses exploits les plus beaux
Il feroit aux rives des eaux;
Bref, sa retraite journalière
Seroit au bord de la rivière.
Or, le jour que ce pauvre oizon
Parut dessus nostre orizon,
Et que l'estoile matinière
Descouvrit son heure première,
Sa mère estoit en un grenier
Logée près d'un menestrier,
Qui faict que Jean sçait la practique
De toute sorte de musique,
De rondeaux, ballades, chansons,
Les voltes[14] de toutes façons,
Les courantes, la sarabande,
Et des branles toute la bande,
Mesmes celuy des bons maris,
Qu'on souloit danser à Paris,
Des Bretons la druë carole[15],
Et la pavane à l'Espagnole[16].
S'il faut danser les Matassins[17],
Il n'a les pieds dans des bassins;
Dispos pour danser la fissaigne[18]
Autant qu'une chèvre brehaigne.
Quand Jean fut un peu grandelet,
On luy apprit son chappelet;
Car Jean a la mine trop bonne
Pour estre un docteur de Sorbonne.
Il sçait son Pater, son Ave,
Son Confiteor, son Salve;
Il sçait un peu son nom escrire.
Du reste, il ne s'en faict que rire,
Parce qu'on dit à tout propos:
Les plus sages sont les plus sots.
[Note 10: Ce concert se donnoit aux Grands-Augustins par la
confrérie des musiciens de Sainte-Cécile. V. Lebeuf, _Hist. du
dioc. de Paris_, t. 2, p. 464; _Merc. gal._, juin 1679, p. 184.]
[Note 11: C'étoient les plus belles de Paris. Daquin et Marchant
furent, au XVIIe siècle, organistes aux Cordeliers.]
[Note 12: Ce vieux mot signifioit colline, monticule. Le nom de la
rue _Copeau_, très montante, comme on sait, vient de là.]
[Note 13: V. pour ce feu de la Saint-Jean sur la place de Grève,
et sur les auto-da-fé de chats qu'on y faisoit, une longue note de
notre édition des _Caquets de l'Accouchée_.]
[Note 14: Les _voltes_, dont la plus fameuse étoit celle de
Provence, avoient été, depuis Charles IX et Henri III, danses fort
à la mode. Guil. du Sable a dit dans son _Coc à l'âne_, l'une des
pièces de sa _Muse chasseresse_, Paris, 1611, in-12:
Considerant le temps qui court,
Il faut, pour estre aimé en cour,
Bien basler et danser la volte.]
[Note 15: Cette danse, qui s'exécutoit en rond, et que Jacques
Yver appelle pour cela «la ronde carole» (_Printemps d'Yver_,
journ. 3), avoit donné naissance au mot _caroleur_, qui se trouve
dans le roman de la Rose, et à _caroler_, qui se lit dans les
poésies de Froissart. Elle n'étoit point particulière aux Bretons,
qui même lui préferoient de beaucoup leur trihori. On la dansoit
beaucoup à Paris, où se trouvoit même un carrefour qui lui devoit
son nom de _Notre-Dame-de-la-Carole_.]
[Note 16: Ce vers confirme l'opinion de Furetière, qui veut, en
dépit de Ménage et d'un passage d'Antonio Massa Gallesi (_De
exercitatione jurisperitorum_, liv. 3), que la pavane vienne
d'Espagne, et non pas de Padoue. Elle étoit depuis long-temps à
la mode. Marguerite de Valois fut l'une des dernières qui la
dansèrent bien. (V. _Mél. d'une gr. biblioth._, t. 30.)]
[Note 17: Encore une danse espagnole, mais plus vive que la
pavane. C'étoit une imitation de la pyrrhique antique, et, comme
elle, elle se dansoit avec des épées. «L'on voyoit, lit-on au
livre VII de _Francion_, qu'ils se battoient de la même façon
que s'ils eussent dansé le ballet des _Matassins_, où l'on fait
cliqueter les épées les unes contre les autres, ce qui est une
abrégée de la danse armée des anciens.» Molière, en la plaçant
dans le ballet de _Pourceaugnac_, lui fit singulièrement perdre de
son caractère.]
[Note 18: Nous ne savons quelle est cette danse. Peut-être faut-il
lire la sissaigne, et alors j'y reconnoîtrois facilement la
_sissonne_, qui commençoit à être célèbre alors, et dont le pas
principal se danse encore sous le nom altéré de pas de _six sols_.]
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