In-8º.
[Note 49: L'idée de cette facétie, que Grandville renouvela
pour sa jolie caricature _Six barbes en trois secondes_, ou les
barbes à la vapeur (_Magasin pittoresque_, t. 3, p. 249, 1835),
étoit déjà bien vieille, en 1749, quand parut la brochure que
nous reproduisons ici. On en trouve, en effet, une trace dans
l'historiette du maréchal de Grammont (Tallemant, édit. Paris
Paulin, t. 3, p. 180): «Un jour qu'on disoit des menteries, il (le
maréchal) dit qu'à une de ses terres il avoit un moulin à razoirs,
où ses vassaux se faisoient faire la barbe à la roue, en deux
coups, en mettant la joue contre.»]
Le célèbre Hellezius, mécanicien anglois, inventa il y a quelques mois
une machine, aussi singulière que folle, par laquelle il trouvoit le
moyen de raser cent personnes en une minute. Il en avoit présenté
le dessin à l'Académie, et en commençoit la construction, lorsque
le Parlement reçut une représentation du corps des perruquiers, qui
supplioient qu'on supprimât cette invention fatale à leur repos, et
qu'on défendît désormais aux machinistes de donner aucunes productions
qui tendissent à la ruine d'un corps d'artisans. En conséquence, le
Parlement donna ordre au sieur Hellezius de suspendre la construction
de son moulin. L'inventeur présenta aussi un mémoire pour prouver
l'utilité de sa machine; mais, voyant traîner l'affaire en longueur,
et ne doutant pas que le Parlement ne fût sensible à la requête d'un
millier d'ames qu'il alloit réduire à la mandicité, il prit le parti de
vendre un bien fort honnête qu'il possédoit, et en employa les deniers
à satisfaire le désir qu'il avoit de voir éclore son projet. Il en
vint à bout, et la machine fut faite avant que qui que ce soit en eût
eu vent. Plusieurs personnes avides de nouveauté, à qui il en avoit
fait part, se rendirent tacitement à quatre lieues de Londres, dans
une maison de campagne où avoit été construite cette fatale invention.
Quelques uns furent assez hardis pour tenter l'avanture. Elle réussit.
Le bruit s'en répandit, et, avant que le Parlement en eût pris fait
et cause, cinq cens personnes en firent l'essai fort heureusement;
mais, hélas! le serpent se cache sous les fleurs. Cent autres curieux
se présentent, se placent; le cheval donne mouvement à la machine...
mais, quel affreux moment! les ressorts manquent, cent têtes tombent
d'un côté, cent cadavres de l'autre. Quel horrible spectacle pour les
témoins! Hellezius se sauve, et au bout de deux heures toute la ville
de Londres est imbue de cet accident. Le Parlement envoya sur-le-champ
ordre de donner la sépulture à ces malheureuses victimes de leur
curiosité et de réduire en poudre le moulin. Sa destruction ne tarda
guères: tous les perruquiers, acharnés à sa démolition, n'en laissèrent
aucun vestige.
Rassurez-vous, barbiers de l'Europe; que vos allarmes cessent: cette
affreuse catastrophe assure à jamais la nécessité où l'on est de se
servir de vos mains. A l'imitation de vos confrères anglois, faites
des feux de joie, et faites passer à vos neveux le nom de l'insensé
Hellezius, qui s'est donné la mort de désespoir de s'être ruiné pour
satisfaire sa folle vanité.
_Dissertation sur la veritable origine des Moulins à barbe, contre
l'opinion erronée, repandue depuis peu dans le public, quy en attribue
l'invention à un mechanicien anglois, quoyque sa veritable origine
constante soit de France, et même dans l'un des plus fameux fauxbourgs
de Paris[50]._
[Note 50: Faubourg Saint-Marceau.]
La nouveauté plait extremement en France; mais de quelque genre
qu'elle soit, tant dans les sciences, les arts, les machines, que les
spectacles, etc., elle plait infiniment davantage quand elle prend ou
qu'elle est supposée prendre son origine chez l'etranger. C'est ce
quy faict que dans une infinité de choses, et surtout dans les modes
et les adjustemens d'hommes et de femmes, les artisans sont obligés
d'emprunter les noms etrangers. Une femme ne voudroit pas porter une
capote si elle n'estoit à l'angloise, ny un mantelet de gase s'il
n'estoit de gase d'Italie; un menetrier des Porcherons se feroit
battre comme plâtre si on luy disputoit que son violon n'est pas un
vrai Cremonne; un cocher de fiacre ne porteroit pas une montre qu'elle
ne fust angloise[51]: celle quy seroit des plus fameux maistres de
France, fust-elle du fameux Nourrisson de Lyon, ne seroit pas digne
de luy; enfin, tout enfin, devient estrange en France s'il n'est pas
etranger[52].
[Note 51: Ceci est dit principalement pour l'horloger anglois
Henry Sally, établi depuis long-temps à Paris, et dont les montres
étoient les seules qui eussent fait fortune auprès du public,
et même à l'Académie des sciences. En 1716, il en avoit fait
approuver une du plus ingénieux mécanisme (_Hist. de l'Académie
des sciences_, année 1716, p. 77), et à peu de temps de là il
avoit soumis à la même académie, une montre marine qui n'avoit pas
eu moins de succès. (_Mém. et invent. approuvées par l'Académie
des sciences_, t. 3, p. 93.) Nous avons, au contraire, vainement
cherché dans les mémoires de l'académie le nom de M. Nourrisson,
le Lyonnois, pour quelque invention approuvée.]
[Note 52: L'anglomanie fut bien plus forte encore trente ans
plus tard. Voici ce qu'on lit sur ce ridicule anti-national
dans un article de l'_Esprit des journaux_ (nov. 1786, p. 197)
analysant _l'Anti-Radoteur_, qui venoit de paroître: «L'auteur,
revenant il y a quelque temps à Paris, fut étonné de trouver une
ville angloise. Chevaux, cavaliers, piétons, carrosses, laquais,
boutiques, boissons, habits, chaussures, chapeaux, tout étoit
anglois. Il y vit une troupe de gens qui revenoient des courses
comme on retourne de _Neumarket_ (sic); mais la mode de se tuer
lui parut la plus ridicule de toutes celles qu'on avoit empruntées
de nos voisins.»]
Cette digression, quoyqu'un peu longue, n'est faicte que pour parvenir
à detruire l'erreur où l'on est du pretendu moulin à barbe comme
nouvelle invention angloise.
L'origine du moulin à barbe est d'autant plus ancienne que nous avons
des monumens respectables quy nous le prouvent.
Un celèbre mathematicien, homme extremement versé dans la cognoissance
des physionomies et de toutes les sciences occultes, lequel estoit
ayeul au 2480e degré du quadruple ayeul de Michel Nostradamus, du costé
de sa mère, en estoit autheur. L'esloignement du temps nous a osté la
cognoissance de son nom: les anciens fragmens de marbre sur lesquels
ont en lit encore les lettres finales ne laissent plus entrevoir
que ....gruel[53]; encore faut-il un lancetier d'un foyer enorme. Quoy
qu'il en soit, ce mage estoit possesseur d'un jardin situé dans la
partie superieure de la rivière de Bièvre, autrement dit des Goblins,
dans un temps où cette rivière estoit très peuplée de bièvres[54],
quy sont les mêmes animaux que ceux dont on nous apporte les peaux
du Canada sous le nom de castors; et comme on voyoit aussy sur cette
même rivière quantité de goblins, quy sont de ces feux que le vulgaire
appelle esprits follets[55], elle a retenu les deux noms, rivière de
Bièvre ou des Goblins, et non pas du nom d'un homme quy s'appeloit
Gobin[56].
[Note 53: Sans doute Pantagruel.]
[Note 54: Le _bièvre_ est en effet une espèce de loutre ou de
castor, mais qui ne se trouve qu'en Afrique.]
[Note 55: «Le mot _gobelin_, dit La Monnoye, dans une remarque
sur un conte de Desperriers, est usité de toute ancienneté en
Normandie dans la signification d'_esprit follet_.» _Contes de
Desperriers_, Amst., 1735, in-12, t. 1, p. 90.]
[Note 56: Une pièce que nous donnerons dans ce volume prouvera
combien l'auteur, qui a dit, tout à l'heure, la vérité en riant,
se trompe au contraire ici.]
Nostre mathematicien, piqué de l'industrie des castors, dont les
ouvrages sont infiniment remplis d'adresse, voulut faire voir à la
postérité que, si la nature donne aux animaux une industrie quy paroit
plus que surnaturelle, les hommes, lorsqu'ils s'attachent à quelque
chose avec application, aydez par la force du raisonnement, sont
capables de faire des travaux quy peuvent surprendre les hommes, même
jusqu'à les rendre interdits d'admiration.
Occupé de ces reflexions qu'il faisoit à la lueur de ces goblins, car
il n'y avoit point là de lanternes, il fit alors le projet d'un moulin
à barbe, et l'executa, non dans la vue d'un gain mercenaire, mais pour
s'immortaliser seulement. Comme il estoit parfaict mathematicien, et
par consequent dans la possession de toute la mechanique en general, ce
fut peu de chose pour luy que de disposer les mouvemens dont il avoit
besoin pour son moulin: ce fut là le moindre objet. Un autre de plus
de consequence l'arrêta quelque temps; mais la parfaicte cognoissance
de son art luy feit vaincre l'obstacle fort facilement: c'estoit la
difference des physionomies, dont les unes sont plus alongées ou plus
raccourcies, ou plus grosses ou plus grasses, quy ont les lèvres plus
plates ou plus enflées, les mantons plus petits ou plus grands, etc.
Cest obstacle, quelque grand qu'il fust, ne cousta presque rien à
nostre mathematicien: il feit avec de la terre glaise, quy ne manque
pas dans ce pays-là, autant de physionomies differentes comme il
pouvoit y avoir alors dans tout le monde; en sorte que, si un Ethiopien
se fust venu presenter, il eust trouvé forme à son minois aussy bien
qu'un blanc, chaque physionomie etant numerotée et characterisée[57]
selon l'objet auquel elle avoit rapport. On n'avoit qu'à prendre place
dès qu'on arrivoit. L'operation se faisoit avec toute la delicatesse
possible, sans craincte d'aucune estafilade, et même sans froisser les
moustaches, car on en portoit alors.
[Note 57: Les coiffeurs faisoient alors sérieusement ce qui est
dit ici en plaisanterie: s'ils avoient affaire à une pratique
d'importance, ils emmenoient avec eux leur physionomiste. Dutens
raconte que le prince Lanti étant à Paris et ayant demandé le
coiffeur, vit arriver deux individus, dont l'un, après lui avoir
pris la tête et l'avoir bien examinée dans tous les sens, dit à
l'autre, qui étoit le praticien: «Visage à _marrons_; _marronnez_
Monsieur.» _Dutensiana_, p. 42. Vous _marronner_, en style de
perruquier, c'étoit vous friser à grosses boucles.]
Cet ouvrage mis en la perfection où il falloit qu'il fust pour rouler,
il le mit à execution; mais, au lieu d'un cheval dont nostre pretendu
inventeur anglois se sert, il se servit du secours de la rivière, dont
le mouvement tousjours egal est le seul quy convienne à une operation
de ceste espèce, et non pas un cheval, dont les allures ne peuvent
jamais estre aussy reglées qu'il faudroit qu'elles le fussent, son trot
ou son gallop occasionnant des secousses quy derangent toute l'economie
de la machine.
Son oeuvre estant à son point de perfection, il se mit à faire des
barbes, tant et tant qu'il en faisoit des ballots pour envoyer dans
toutes les contrées où l'on barbifie: de sorte que, la rivière quy
servoit à son moulin n'estant plus qu'une eau de savon, les estrangers
quy venoient à Paris la prenoient pour un fleuve de laict et se
croyoient dans la terre promise; mais les habitans de ce fauxbourg,
quy prenoient plaisir à se divertir de leur erreur, les en tiroient
enfin et leur apprenoient que c'estoit une eau de barbe quy couloit
incessamment, ce quy fit qu'on nomma cet endroict Coule-Barbe[58], et
qu'on le nomme encore actuellement de même, et qu'il est toujours dans
sa même situation, proche le clos Payen et le champ de l'Alouette,
derrière la manufacture royale des Goblins.
[Note 58: C'est _Croule-barbe_ qu'il faut dire, mais on doit
pardonner à l'auteur d'avoir fait cette petite altération pour les
besoins de sa facétie. Il existe encore, près du boulevart des
Gobelins et de la Bièvre, la barrière et la _rue Croulebarbe_. Un
moulin de ce nom s'y trouvoit vers 1214. Notre auteur, on le voit,
est bien renseigné.]
Voilà precisement l'origine du moulin à barbe, quy n'est point du tout
de l'invention de ce mathematicien anglois, quy n'est qu'un miserable
plagiaire, un copiste maladroict et un mathematicien ideal.
Les revolutions arrivées dans le royaume les siècles passés furent
cause que ce pauvre moulin fut detruict et devint moulin à bled au lieu
de moulin à barbe qu'il estoit.
Quelques traditions quy ne sont pas des mieux fondées disent que
l'auteur de nostre moulin à barbe eut le même sort que celuy quy
feit l'horloge de Strasbourg, et que celuy quy avoit trouvé le moyen
de rendre le verre ductile. Le premier eut les yeux crevez; le
second perdit la vie par la cruauté de Neron. Il faut avouer que la
craincte d'un sort pareil a bien arresté la fougue de ces ouvriers
du temps passé quy se mesloient d'estre inventeurs, et qu'elle s'est
communicquée si fort à nostre siècle, que l'on n'y invente rien du
tout, par la raison qu'on veut se conserver la vue, ce quy faict un
grand tort aux marchands de lunettes et quy enrichira les hopitaux où
on reçoit les aveugles.
_Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard, Bourguignon, vrai
martyr, souffertz en l'execution de sa glorieuse et memorable mort,
pour avoir tué Guillaume de Nassau, prince d'Orenge, ennemy de son roy
et de l'Eglise catholique; mis en françois d'un discours latin envoyé
de la ville de Delft au comté de Hollande._
_A Paris, chez Jean du Carroy, imprimeur, au mont Saint-Hylaire, ruë
d'Ecosse. 1584._
In-8º de 14 pages[59].
[Note 59: C'est une des pièces trop nombreuses qui furent faites
en l'honneur de ce régicide; mais il faut dire aussi, à la gloire
de l'imprimerie parisienne de cette époque, que c'est la seule
qui, à notre connoissance, ait été publiée à Paris. M. Leber, qui
la possédoit (V. son Catalogue, nº 5625), fait un vif reproche
de cette publication à Jean du Carroy. Il y voit une excitation
funeste, dont le crime de Jacques Clément et les écrits qui le
glorifièrent ne montrèrent que trop bien les effets. «C'étoit
en 1583, dit-il, avant la toute-puissance de la Ligue, que Jean
du Carroy, imprimeur au Mont-Saint-Hilaire, la providence des
libellistes, se proclamoit éditeur d'une première apologie du
régicide qui devoit frayer la voie à Jacques Clément. C'étoit
sous sa responsabilité personnelle qu'il imprimoit et annonçoit
publiquement: «_Les cruels et horribles torments de Balthazar
Gerard Bourguignon..._» (Leber, _De l'état réel de la presse et
des pamphlets depuis François Ier jusqu'à Louis XIV_, Paris, 1834,
p. 65). Dans une note, M. Leber donne à penser que cet imprimeur
est le même que celui dont il parle à la page 63, et qui, nommé
par L'Estoile Gilles du Carroy, fut, ainsi que son correcteur,
«_fustigé et banni_» en 1586. (_Journal de Henri III_, 1744,
in-8, t. 1, p. 496-497.)--La pièce que nous reproduisons ici est
tellement rare, qu'elle a échappé à M. Weiss pour son article
Gérard de la _Biographie universelle_, et à M. Oettinger pour sa
_Bibliographie biographique_. Voici le titre de quelques autres
livrets publiés à la même occasion et dans le même but; on ne
s'étonnera pas d'en trouver un imprimé à Rome: _Le glorieux et
triomphant martyre de Balthazar Gerard, advenu en la ville de
Delft_, Douai, 1584, in-12.--_Balth. Gherardi Borgondi morte,
costanza, per haver ammazzatto il principe d'Orange_, Roma, 1584,
in-8;--_Historie Balth. Gerardt, alias Serach, die den Tyran van't
Nederlandt den prins van Orangie doorschoten heeft_, (S. l., 1584,
in-4.--B... T... G... A... V...) _In honorem inclyti heroes
Balth. Gerardi, Tyrannidis Auraicæ fortissimi vindicis, carmen,
quo et Gulielmi Nassavii principis Auraici cædes ut percussoris
tormenta breviter enarrantur_, Lovan., 1588, in-8.--_Muse
Toscane di diversi nobilissimi ingegni per Gherardo Borgogno_,
Bergamo, 1594, in-8. Il faut encore ajouter à cette liste l'ode
latine que Lævinus Torrentinus, ou vulgairement Van der Becken,
évêque d'Anvers, fit pour célébrer le crime de Gérard, et qui se
trouve dans ses oeuvres.--Cette pièce, que P. Burmann (_Sylloge
epistolarum_, t. 1, p. 480) lui reproche très vivement, a pour
titre: _In honorem Baltasaris Gherardi fortissimi Tyrannicidæ_.]
Amy lecteur, pour veoir de quelle volonté envers Dieu et son Eglise
estoit poussé ce Balthazar Gerard tirannicide, tu le pourras
congnoistre à l'oeil par les vers subsequens, tirez d'un celèbre poëte
de nostre temps:
Gerard, c'est à ce coup (disoit-il) que ton bras
Doibt delivrer la Belge.--Hé! non, ne le fais pas.
--Si, fais-le.--Mais non fay.--Voy, laisse cette crainte.
--Tu veux donc profaner l'hospitalité saincte?
--Ce n'est la profaner; plus saincte elle sera,
Quant par elle ma main les saincts garantira.
--Mais sans honte jamais le traiste ne peut vivre!
--Traiste est cil qui trahit, non qui ses murs delivre.
--Mais contre les meurtriers le ciel est irrité!
--Tout homme qui meurtrit n'est meurtrier reputé.
--Hé! n'est-il pas meurtrier cil qui meurtrit son prince?
--Ce Guillaume est tyran, non roy de ma province.
--Mais quoy! Dieu maintenant nous le donne pour roy.
--Celuy n'est point de Dieu qui guerroye sa loy.
--Tous peuvent estre doncq des tyrans homicides?
--Jahel, Abod, Jehu, furent tyrannicides.
--Voire; mais il leur fut commandé du Seigneur?
--D'une pareille loy je sens forcer mon cueur.
--Las! pour faire un tel coup ton bras a peu de force.
--Assez fort est celui que l'Eternel enforce.
--Mais, ayant fait le coup, qui te garantira?
--Dieu m'a conduict icy, Dieu me salevera.
--Que si Dieu te delivre ès mains des infidelles?
--Luy mort, je ne crains pas les morts les plus cruelles.
--Mais quoy! tu cognoistras quelle est leur cruauté!
--Mon corps peut estre à eux, et non ma volonté.
Estant doncq de ce point resoult en son courage,
Vers le pole il eslève et ses mains et visage,
Et puis à basse voix prie ainsi l'Eternel:
O bon Dieu! qui tousjours as eu soin paternel
De tes aimez esleuz, fortifie ma dextre,
Afin qu'à ce midy, d'une vigueur adextre,
Elle puisse atterrer ce prince audacieux,
Qui pour te descepter veut escheller les cieux;
Et puisque ta bonté, nonobstant mille orages,
A faict veoir à ma nef les hollandois rivages,
Permets-moy d'enfondrer de ce plomb venimeux,
Afin que je redonne à la Belge franchise,
A ton nom son honneur, et sa paix à l'Eglise.
* * * * *
_Les cruels et horribles tormens de Balthazar Gerard, Bourguignon, vray
martyr, soufferts en l'execution de sa glorieuse et memorable mort,
pour avoir tué Guillaume de Nassau, prince d'Orenge, ennemi de son roy
et de l'Eglise catholique._
Le plus grand et seul victorieux de tous les martyrs est Christ, et en
Christ les martyrs ont mis toute leur esperance. Christ a promis de
nous donner et langage et sapience; de Christ les martyrs confessent
tenir ce qui est de leur foi pour respondre aux hommes. Balthazar
Gerard, Bourguignon de nation[60], sa mère native de Bezanson, aagé,
comme il monstroit, de vingt et huict ans ou environ[61], personnage
aultant bien instruict que bien disant, et fort habile au maniement
et exécution des affaires d'importance, en l'an mil cinq cens
quatre-vingts et quatre, et le dixième jour du mois de juillet[62],
demi-heure après midi, se mit en deliberation d'executer incontinent,
et sans differer d'avantage, la belle entreprise qu'il avoit dès
long-temps projetté de faire en son esprit, s'asseurant d'en venir à
bout, comme heureusement luy est avenu. Considerant donc Balthazar la
perfidie et desloyauté de Guillaume de Nanssau, prince d'Orenge, qui,
soubs le faux manteau d'une pretendue franchise, privoit une infinité
de personnes de toute liberté aux despens de leurs biens et de leurs
corps, et par là frustroit les ames du salut eternel, se proposa, à
l'exemple de Christ et suivant les pas et vestiges de ses saincts,
de fermer les yeux aux perils et dangers pour le salut de plusieurs
et liberté de nostre patrie; qui fut cause que, cognoissant que le
puissant et souverain Dieu se vouloit servir de luy pour executer sa
volonté divine, après avoir bien examiné l'affaire, il jura la mort
de ce malheureux perfide, desjà condemné par sentence de son prince,
duquel il s'estoit rebellé. S'offrant donc l'occasion de luy porter
des lettres de la mort de Monsieur, frère du roy de France[63], duc
d'Alençon, comme il se fut accosté des gentils hommes de sa cour,
le dixiesme jour de juillet, demi-heure après midi, sortant Nanssau
de sa table, Balthazar luy tira un coup de pistolet chargé de trois
balles, qui luy fit un trou soubs la mamelle gauche de deux doigts
de largeur[64], dont il mourut[65]; et comme Balthazar le vit tomber
du coup qu'il luy donna, se voulant sauver, fut incontinent attrappé
auprès des murailles de la ville[66], mais sans s'estonner aucunement.
Armé d'un incredible courage jusques au dernier soupir, il respond
prudemment à tous ceux qui l'interrogeoyent. Les gouverneurs de la
cité, voulans sçavoir de luy les causes et motifs de son dessaing,
il leur fit cognoistre promptement par un beau langage et par vives
raisons qu'il pensoit avoir fait un grand sacrifice à Dieu, et avoir
beaucoup merité du roy et du peuple chrestien, ne se souciant point que
son corps fust tormenté par les mains des bourreaux, comme il avoit
bien presagé qu'il seroit. J'ay, disoit-il, executé ce que je devois
faire; parachevez, vous autres, ce qui est de vostre charge. Me voicy
tout prest. Parquoy la nuict suivante, ayant esté cruellement par cinq
fois fouetté et tormenté de grands coups, il fut oinct de miel, et
fit-on venir un bouc pour le leicher, affin que par l'aspreté de sa
rude langue il luy emportast avec le miel la peau deschirée, lequel
toutefois n'y voulut point toucher. Ce n'est pas tout, car, l'ayant
mis à la question, il fut gehenné d'une infinité de sortes; et après,
les mains attachées avec les pieds, il fut mis en un van, où il fut
miserablement agité et travaillé expressement, affin qu'il ne dormist
point[67], ce que neantmoins fut fait sans que le juge l'eust ordonné.
Les jours et les nuits suivans, ils desployent tout l'artifice que
nature leur avoit enseigné à excogiter nouveaux martyrs, et, pour le
tormenter avec plus grand horreur et luy faire descouvrir sa pensée,
estant sur la question guindé en l'air, ils attachèrent au pouce de
son pied pesant cent cinquante livres, puis apres luy chaussent des
souliers de cuir tout cru, qu'ils frottent et imbibent d'huille, et,
ainsi tout rompu et deschiré de coups, le font approcher tout nud
d'un grand feu, où, après luy avoir bruslé d'un flambeau le dessoubs
des aisselles, le vestissent d'une chemise trempée dans l'eau ardante
qu'ils allument sur son corps, luy piquent de poignantes aiguilles
l'entre-deux des ongles, et luy mettent profondement des clous dedans.
Mais, voyant qu'il ne crioit point et ne monstroit aucun signe de
passion, après luy avoir rasé les poils par dessus tout son corps,
le baignent et trempent d'un vieux et puant pissat avec de la graisse
bouillante; et, pensant qu'il eust du charme, ils luy mettent une robe
qu'ils prirent d'un pauvre de l'Hostel-Dieu (quelques uns pensent
que ce fut la robbe d'un sorcier), cuydans par là rompre la force de
l'enchantement en vertu duquel, comme ils s'imaginoient, il s'estoit
endurci et rendu insensible contre tant de maux[68]. Pour tout cela,
cognoissans qu'ils n'advançoient rien, ils luy demandent plusieurs
fois qu'est-ce qu'il pensoit, voyant tous ces tormens. Il respond
seulement (Bon Dieu! patience!). Interrogé de rechef qu'estoit la
cause pourquoy il ne s'estonnoit aucunement par tant de passions et
martyres: Les prières des saincts, dit-il, en sont cause. Et comme
un des consuls de la ville admiroit ceste constance: La constance,
monsieur le consul, dit-il, sera considerable en la mort. Il parloit
franchement et fort humainement avec tous, estant hors la question,
avec un grand estonnement des ministres executeurs, et induisoit chacun
à pleurer. Les uns ne pouvans croire qu'il fust humaine créature, les
autres portans quelque envie à sa vertu et constance, comme ne croyant
rien de Christ ni de son Evangile, tout ainsi que les juifs, luy
demandent depuis quel temps il avoit donné son ame au diable. Respond
modestement qu'il ne connoissoit point le diable et qu'il n'avoit
jamais eu à faire avec luy; comme aussi il se defendit honnestement
contre ceux qui l'appeloient traistre, paricide et autres semblables
injures et reproches, donnant temoignage par plusieurs fois, les yeux
baissez, qu'il ne se soucioit point de leurs parolles et calomnies.
Il respondoit aux juges avec toute humilité et douceur, mesme, ce qui
est dur à croire, les remercia de quoy ils l'avoient sustenté en la
prison, et leur promit qu'il en prendroit sa revenche. Eux repliquans:
Quelle revenche? respond: Je vous serviray d'avocat en paradis. Voulans
sçavoir de quel paradis il entendoit parler: Je n'en cognois (dit-il)
qu'un seul. Ainsi tirassé par plusieurs demandes et tormenté par tant
de façons, ne disant rien pourtant qui ne leur fust agréable, le
treizième jour du mois susdict fut adverti de sa prochaine mort; et le
lendemain, comme on luy prononçoit sa sentence, dict avec S. Cyprian,
d'un visage non troublé et d'une contenance asseurée: _Deo gratias_.
[Note 60: Il étoit né à Villefans, en Franche-Comté.]
[Note 61: Strada dit vingt-six ans, «_erat enim annorum sex et
viginti_». (De Bello Belgico, _Decadis secundæ liber quintus_,
anno 1584.)]
[Note 62: Le même mois où le duc d'Alençon, compétiteur malheureux
du prince d'Orange, étoit mort en France des suites du poison que
lui avoient fait prendre les agents de l'Espagne. Philippe II
ainsi se seroit délivré en même temps de ses deux rivaux dans les
Pays-Bas: du fils de Catherine de Médicis par l'empoisonnement, et
de Guillaume de Nassau par la main d'un assassin.]
[Note 63: «Atque extincto Alenconio, obtulit se delaturum ad
Orangium litteras aliquorum Alenconii familiarum de obitu ejus.»
(Strada, _ibid._)]
[Note 64: Ceci, à quelques détails près, est encore conforme
au récit de Strada. Pour exprimer la manière dont Guillaume de
Nassau, sortant de table, fut frappé au coeur par les balles du
pistolet de Gerard, le jésuite romain se sert de cette singulière
phrase: «Assurgentem ab epulis, exeuntemque in aulam, _fistula in
cor, explosa trajicit, confecitque_.» Heureusement qu'il met en
marge le mot italien _pistola_.]
[Note 65: Guillaume tomba mort aux pieds de sa femme, fille de
l'amiral Coligny, qui avoit vu de même assassiner son père dans la
nuit de la Saint-Barthélemy.]
[Note 66: «Evolantem inde, jamque egressurum urbe, stipatores
insecuti retrahunt.» (Strada, _ibid._)]
[Note 67: On a renouvelé pour tous les régicides l'histoire de
ces tourments raffinés, notamment pour Damiens, que, suivant les
bruits populaires encore accrédités dans mon enfance, on avoit
ainsi empêché de dormir pendant plusieurs nuits.]
[Note 68: Strada, trop bon historien pour répéter la fable de
toutes ces tortures, mais trop vraiment jésuite aussi pour ne pas
voir dans Balthazar Gérard une sorte de martyr, ne peut s'empêcher
d'admirer le courage du fanatique au milieu des tourments.
«_Imperterritum_, dit-il, _tormentisque omnibus majorem_.»]
Ayant donc fait toutes les preuves de constance et magnanimité d'un
asseuré rencontre, sans se troubler aucunement; ayant les yeux et le
visage tout trempés, les piedz tout escorchés, les arteils disloquez
et pendillans à cause du feu, il monte sur l'eschafault, et, d'une
grande resolution, se laisse attacher au posteau et à la croix, où il
ne monstra aucun signe que ces griefs et cruels tormens l'estonassent
tant soit peu, quoique le seul souvenir apportast grand horreur et
estonnement; ce qui fut assez tesmoigné par plusieurs des assistans,
lesquels, ne pouvant veoir ces cruelles passions, esvanouirent
sur-le-champ. Mais tout ainsi que cest invincible Balthazar auroit
porté patiemment les gehennes et cruautez precedentes et pris à gré la
sentence de mort, ainsi a-t-il, à la veuë de toute la cité, soustenu
courageusement les autres assaults, et a benist et consacré de son
sang nostre patrie. Il a semé et planté plusieurs martyrs qui, suivans
son exemple, viendront après lui. Et ceux-là se trompent lourdement,
lesquels, ne pouvans oster la racine des martyrs, qui est Christ,
coupent souvent les rejectons, ne s'avisans pas qu'estans ainsi
coupez ils renaissent et multiplient plus que jamais. Estant doncq
ainsi lié et garotté sur le supplice, cependant que les executeurs
bourreaux s'amusoient à rompre à grands coups de marteaux le pistolet
duquel il avoit despesché Nanssau, ne le pouvans à peine briser, on
despouille le pauvre patient, tout confit en devotion et ravi en
prières; on luy avalle ses chausses jusques sur les piedz, on luy
trousse la chemise à l'entour de ses parties honteuses, et tout aussi
tost l'un des bourreaux l'empoigne par la main dextre, laquelle il luy
met entre deux ardentes platines de fer faictes en forme de gaufrier
qu'un autre tenoit, la luy serrent estroictement, et la bruslent
tellement que toute la place estoit remplie de fumée et de mauvaise
odeur. Après cela, on a des chaines de fer exprès toutes chaudes,
desquelles estroitement on luy lie l'extremité de ce mesme bras;
chacun des bourreaux à mesme suitte prend une chaine ainsi chaude et
bruslante que dessus, et le lient par le haut des bras, le serrent, le
tirent, le navrent, le persent cruellement et luy bruslent le reste
des cuisses et des jambes. On remarqua une grande playe en l'estomach,
qu'on ne sçavoit dire si à ceste heure il la receut, estant adonc
Balthazar, comme dict est, du tout reduict en prière et oraison, car on
l'entendoit intelligiblement proferer les psalmes de David sans changer
de couleur et sans remuer ni pieds, ni mains, ni espaule, sinon en tant
que le pieu auquel il estoit attaché se remuoit devant la main dextre,
que d'adventure pour lors il eut à delivre, d'une fervente devotion fit
le signe de la croix; et, avant qu'il fust de rechef du tout attaché
sur le supplice, il secoua luy-mesme ses chausses bas, et, levant les
pieds du mieux qu'il peut, monta volontairement sur le banc qu'on avoit
preparé tout exprès pour luy tirer les entrailles. Alors on commença à
lui couper premierement la partie honteuse, et, après lui avoir fendu
le ventre en croix d'un cousteau, aux plus longues reprises qu'ils
pouvoient, affin que par là il sentist plus de mal, luy tirent dehors
les intestins, et, non contens de cela, lui arrachent cruellement
le coeur de son siége et le luy jettent en la bouche, laquelle ils
voyoient encore remuer, tant ses lèvres estoient accoutumées à prier
Dieu. Il ne jetta aucun soupir, et monstra lors qu'il ne s'estoit
servi ni de langue ni de voix que pour faire preuve de sa vertu.
Ainsi, Gerard, vray martyr et père de la patrie, sans aucune alteration
de coleur en son visage, rendit à Dieu ceste belle ame, invincible
et glorieuse, qui le fera triompher heureusement par dessus tous
les martyrs en tousjours florissantes et immortelles années. Ce fut
le samedy devant l'octave de la Feste-Dieu, après l'octave de la
Pentecoste, quatorzième jour de juillet, demy-heure avant midy, au
mesme jour et un peu devant que j'eusse descrit la presente histoire.
On luy separa la teste du corps, laquelle on voit encore aujourd'huy
sur les murailles de la ville au bout d'une lance, où elle se manifeste
plus belle que jamais; le corps fut divisé en quatre parties[69],
pendues à des paux attachez aux quatre principalles portes de la
ville[70].
[Note 69: «_Postremo sectum in partes quatuor, per totidem urbis
loca distraxere._»]
[Note 70: M. Weiss, à l'article Gérard (Balthazar) de la
_Biographie universelle_, dit que Philippe II récompensa la
famille du meurtrier, et lui donna même des lettres de noblesse,
ce qui est vrai; mais il eût dû ajouter que par ces lettres,
semblables à celles que Charles VII avoit accordées à Jeanne
d'Arc, le ventre anoblissoit. Les descendants d'une soeur de
Gérard jouissoient encore, au milieu du XVIIe siècle, des
priviléges de cet anoblissement. Quand Louis XIV s'empara de
la Franche-Comté, on les supprima. La famille de l'assassin de
Guillaume fut remise à la taille. Elle osa réclamer et présenter
ses lettres de noblesse à M. de Vanolles, intendant de la
province. Il les foula aux pieds: ce fut toute sa réponse pour
cette réclamation effrontée.]
_Histoire des insignes faulsetez et suppositions de Francesco Fava,
medecin italien, extraicte du procez qui luy a esté faict par Monsieur
le grand Prevost de la connestablie de France._
_A Paris, chez Pierre Pautonnier, ruë Sainct-Jean-de-Latran, à
la Bonne-Foy, et Lucas Bruneau, rue Sainct-Jean-de-Latran, à la
Salemandre._ 1608.
_Avec privilége du Roy[71]._
[Note 71: L'histoire de Fava est aussi racontée au long dans le
_Supplément au Journal du règne de Henri IV_, par P. de l'Estoille
(1736, in-8º, t. 2, p. 165-170), sous la date du 24 mars 1608. Ce
récit, qu'il ne faut chercher que dans ce _Supplément_, d'après
M. Champollion (_Journal de l'Estoile, coll. Michaud_, gr.
in-8º, p. 454), ne diffère de la relation reproduite ici que par
quelques détails que nous signalerons au passage. Dans l'_Esprit
du Mercure_, publié par Merle en 1810, in-8º, se trouve aussi,
t. 1, p. 7-24, sous ce titre: (1608) _Cause célèbre_, un exposé
très détaillé de cette curieuse affaire, emprunté sans doute à un
numéro de l'ancien _Mercure_, que nous n'avons, toutefois, pas pu
retrouver. Sauf quelques faits dont nous montrerons la différence,
c'est en abrégé ce qu'on va lire ici _in extenso_.]
On ne sçait certainement pas le nom, le païs et la profession de
l'homme dont cette histoire fait mention: tantost il a pris le nom de
Cesare Fiori et tantost de Francesco Fava; ore il s'est dit medecin,
ore marchand, maintenant de S.-Severin, près de Naples, et maintenant
de Capriola, sur les confins de la Ligurie. Ceux qui le pensent avoir
mieux cognu disent qu'il est d'une honneste famille de Finale, près de
Gennes[72]. Quoy que ce soit, d'autant qu'en justice il a dit se nommer
Francesco Fava, docteur en medecine, natif de Capriola, il sera ainsi
nommé et designé.
[Note 72: Dans le _Supplément au Journal de l'Estoille_, t. 2, p.
165, on s'en tient à cette dernière opinion.]
Francesco Fava donc, medecin natif de Capriola, au printemps de son
age, courut une partie des provinces d'Italie, ès quelles il exerça la
medecine, et fut recommandé principalement pour estre sçavant et expert
en la cognoissance et cure des venins. En l'age de trente-quatre à
trente-cinq ans, il se ferma à Orta, au comté de Novarre, où, faisant
sa profession de medecine, il s'enamoura de Catherine Oliva, fille d'un
Oliva, marchand d'huiles, y demeurant. Il la demanda en mariage, se
nommant Cesare Fiori, de S.-Severin, près de Naples; et parce que Oliva
ne le cognoissoit que par sa renommée et ne sçavoit de quel lieu ny de
quelle extraction il estoit, ny mesme s'il estoit à marier, il desira
s'en instruire et en avoir quelque tesmoignage. Fava, pour satisfaire
à ce desir, fait luy-mesme un acte du juge de S.-Severin, qu'il
escrivit et scella authenthiquement, par lequel il estoit certiffié
de sa preud'hommie, qu'il estoit de la maison des Fiori S.-Severin,
et n'estoit point marié. Oliva, sur ceste asseurance, luy donna sa
fille pour femme, et a ce mariage duré dix ou onze années, pendant
lesquelles Fava a eu plusieurs enfans de sa femme, dont ne sont restez
que trois à present vivans, l'aisné qui est un fils agé de neuf à dix
ans seulement. Après avoir quelque tems demeuré à Orta, Fava change son
habitation et son nom, transporte son domicile à Castelarca, distant de
sept à huit lieuës de Plaisance, sur le Plaisentin mesme, et se fait
nommer Francesco Fava[73].
[Note 73: Tout ce paragraphe est reproduit textuellement, à
quelques mots près, dans la relation de l'_Esprit du Mercure_.]
Au commencement de l'an mil six cens sept, Fava, se voyant, comme il
a dit (soit par excuse ou en verité), chargé de femme et d'enfans, et
qu'il ne pouvoit de son art de medecine survenir à la despense de sa
maison, se resolut, par un coup perilleux, de se mettre en repos le
reste de sa vie, et sur ceste resolution prit cinquante escus qu'il
avoit chez luy, partit de Castelarca vers le tems de Pasques, et s'en
alla à Naples, où estant il s'enquiert des banquiers qui avoient plus
de reputation, entre lesquels il fit eslite d'un nommé Alexandre Bossa,
auquel il s'adressa, feignant d'estre abbé et d'avoir affaire d'une
lettre de change de cinquante escus pour faire tenir à Venise à un sien
nepveu, estudiant à Rome, mais que, pour lors, il disoit avoir envoyé à
Venise pour quelques affaires; baille les cinquante escus à Alexandre
Bossa, et prend de luy lettre de change de pareille somme. Il garde
ceste lettre quinze jours, pendant lesquels luy, qui avoit la main fort
instruite et hardie à l'escriture, s'estudie à imiter et contrefaire
la lettre d'Alexandre Bossa[74]. Au bout des quinze jours, il reporte
la lettre à Alexandre Bossa et retire ses cinquante escus, luy faisant
entendre que ses affaires estoient faites à Venise, et qu'il n'avoit
plus de besoin de s'y faire remettre aucuns deniers.
[Note 74: «La dexterité qu'il avoit à imiter et contrefaire toutes
sortes d'escritures luy donna bientost le moyen de contrefaire
celle de Bossa, et de descouvrir les correspondances qu'il avoit
à Venise.» _Suppl. au Journ. de l'Estoille._]
En pratiquant en la maison d'Alexandre Bossa pour prendre ceste lettre
de change et la rendre, Fava avoit pris en l'estude quelques missives
de neant, mais qui pouvoient autant servir à son dessein que papiers de
consequence, d'autant qu'elles estoient escrites de la main d'Alexandre
Bossa et de Francesco Bordenali, son complimentaire; et mesme un jour,
ayant espié le tems qu'il n'y avoit en l'estude d'Alexandre Bossa
qu'un jeune garçon, il feignit d'avoir affaire à Alexandre Bossa et de
vouloir attendre qu'il fust de retour de la ville, et pria ce jeune
garçon de l'accommoder de papier, plume, ancre, cire et cachet, pour
faire une couple de missives à quelques uns de ses amis, en attendant
que son maistre retourneroit. Cela ayant esté permis à Fava, il fit
cinq ou six missives, chacune desquelles il cacheta et enferma dans une
couverture de papier aussi cachetée.
De ces missives il s'en servit à deux fins: l'une pour voir la marque
du papier sur lequel escrivoit ordinainement Alexandre Bossa et en
achepter de pareil, comme il fit, non pas à Naples, où il n'en peut
trouver, mais en la ville d'Ancone, allant de Naples à Padouë; l'autre
pour cacheter ses lettres du cachet mesme d'Alexandre Bossa, ce qu'il
fit aussi, car, estant au logis, il leva les cachets qu'il avoit
apposez tant aux missives qu'aux couvertures, en mouillant un peu le
papier du costé où n'estoit pas la marque du cachet. Cela se faisoit
assez facilement, d'autant que ce n'estoit pas cire d'Espagne[75],
mais molle seulement[76]. Il garda ces cachets pour s'en aider quand
il en auroit besoin, soit pour les appliquer sur les lettres qu'il
vouloit falsifier, ou pour faire un cachet de marque semblable à celle
d'Alexandre Bossa.
[Note 75-76: Ce passage, écrit en 1608, détruit l'opinion
accréditée depuis Pomet (_Hist. générale des drogues_, Paris,
1735, in-4º, t. 1, 28; 2, 44) sur l'invention de _la cire
d'Espagne_. Il devient évident qu'on la connoissoit de nom avant
que le marchand de Paris, nommé Rousseau, à qui l'on en attribue
à tort la découverte, l'eût remise en honneur, vers 1620, et lui
eut dû, grâce aux encouragements de Mme de Longueville, puis de
Louis XIII, une fortune de 50,000 fr. en quelques années. C'est un
argument nouveau en faveur de M. Spies, qui soutenoit avoir vu,
dans les archives de la cour d'Anspach, où il étoit conseiller,
un diplôme de 1574, cacheté en cire d'Espagne rouge. Beckmann,
_Beitræge zur Geschichte der Erfindungskunst_, trad. angl. in-8,
t. 1, p. 219-223.]
Outre les quinze jours que Fava avoit sejourné à Naples, il y sejourna
encore un mois et demy, pendant lequel il s'instruisit et s'asseura du
tout à falsifier l'escriture d'Alexandre Bossa et celle de Bordenali.
Sur le point de son partement, il veid un pauvre miserable condamné à
la mort, et que l'on alloit executer pour avoir fait une faulse lettre
de change de quarante ou cinquante escus; mais, de bonne rencontre pour
ce miserable, passèrent par le lieu du suplice les vice-rois de Naples
et de Sicile, et le cardinal d'Aquaviva, qui lui firent grace[77].
[Note 77: Cette particularité est omise dans la relation de
l'_Esprit du Mercure_.]
Plus encouragé de ceste grâce que retenu de la condemnation de ce
faussaire, Fava, au mois de juillet, part pour Naples et vient à Padouë
pour executer le stratagème de faulseté qu'il avoit desseigné.
A Padoüe, il s'habille en simple prestre[78], et va, sur le soir,
trouver l'evesque de Concordia[79], dont il avoit autrefois oüy parler,
suppose et luy fait entendre qu'il estoit l'evesque de Venafry, au
royaume de Naples[80]; que quelques seigneurs napolitains, ses ennemis,
luy avoient mis sus d'avoir fait l'amour et abusé de la compagnie
d'une niepce du duc de Caetan[81]; que ceste accusation l'avoit rendu
fugitif de son evesché et fait aller à Rome pour se justifier vers Sa
Saincteté, mais qu'y estant, ses ennemis avoient une infinité de fois
conspiré contre luy et dressé des attentats à sa personne, tant à force
ouverte que clandestinement, ayant voulu corrompre par argent l'un de
ses serviteurs afin de l'empoisonner, en telle sorte qu'il avoit esté
contraint, pour garantir sa vie, de se deguiser et sortir de Rome, et
qu'à grand peine et à grand crainte, ainsi desguisé, il estoit ainsi
arrivé à Padoüe en sa maison, où il venoit comme à un sainct asile
et au port de son salut, le prioit de lui tendre les bras en son
affliction, le recevoir, ayder et favoriser. La faveur qu'il desiroit
de luy estoit que, par son moyen et par sa creance (n'osant luy-mesme
l'entreprendre de peur d'estre descouvert de ses ennemis), il peut
avoir un homme souz le nom et par l'entremise duquel il se peut faire
remettre à Venise dix mille ducats qu'il avoit à Naples entre les mains
du seigneur Giovan-Baptista de Carracciola, marquis de Sainct-Arme, et
frère de l'archevesque de Bary[82], desquels seuls il estoit assisté
en son malheur comme de ses amis et alliez, ayant promis une sienne
niepce en mariage, avec cent cinquante mil ducats au sieur marquis de
Sainct-Arme, dont les nopces se devaient solemniser à Pasques, et que
de ceste somme de dix mil ducats il vouloit achetter des diamants,
perles et chesnes d'or, pour faire des presens à quelques princes et
seigneurs qui pouvoient pacifier son affaire et le remettre en son
evesché.
[Note 78: Selon le _Suppl. au Journ. de l'Estoille_, il aurait
fait, sous ce déguisement, tout le voyage de Naples à Padoue.]
[Note 79: Concordia, qui étoit alors une ville assez importante de
la république de Venise, n'est plus qu'un pauvre bourg de 1,400
habitants, qui a toutefois conservé son évêché.]
[Note 80: C'est une petite ville de la terre de Labour, un peu
plus peuplée, mais plus déchue que Concordia, puisqu'elle n'a pas
conservé son évêché. Elle dépend aujourd'hui du diocèse d'Isernia.]
[Note 81: Il faut lire de Gaëtan, comme dans l'_Esprit du
Mercure_, ou seulement de Gaëte. Fava donnoit de la vraisemblance
à son roman quand il lui choisissoit pour héroïne la nièce du
prince dans le duché duquel se trouvoit en effet l'évêché de
Venafry, dont il se faisoit le titulaire.]
[Note 82: Bari, ville archiépiscopale du royaume de Naples.]
L'evesque de Concordia pleint sa fortune, luy promet toute faveur
et assistance, et particulierement de luy aider d'un sien amy et
confident, nommé Antonio Bartoloni, marchand banquier, demeurant à
Venise, souz le nom et par le moyen duquel il pouvoit facilement se
faire faire à Venise la remise des dix mil ducats qu'il avoit à Naples
entre les mains du marquis de Sainct-Arme, sans qu'il fust besoin
qu'il s'y employast et s'en entremist.
Fava remercia l'evesque de Concordia de la courtoisie de ses offres,
et, les acceptant, luy dit qu'il en escriroit promptement au marquis
de Sainct-Arme, afin que, suivant cet ordre, il luy fist tenir ses
dix mil ducats; prend congé de l'evesque de Concordia, qui le voulut
honorer et conduire jusques à la porte de la maison; mais Fava le
pria de ne point passer outre, de creinte que ceste ceremonie ne le
fist recognoistre pour tel qu'il estoit. Un des anciens et honorables
serviteurs de l'evesque de Concordia, nommé dom Martino, arrivant sur
ce depart, soit qu'il le dît comme il le pensoit, ou qu'il eût ouï
parler Fava, et qu'il fût bien aise d'en conter à son maistre, dit à
l'evesque de Concordia qu'il avoit veu cet homme en la ville de Rome
habillé en evesque. Si l'evesque de Concordia eust eu quelque soupçon
de la qualité de Fava, il l'eust lors perdu par ce tesmoignage que luy
en donnoit dom Martino.
Fava, suivant ce qu'il avoit fait entendre à l'evesque de Concordia,
feint d'avoir escrit et laissé passer dix jours, qui estoit le temps
qu'un courrier pouvoit sejourner pour aller de Padoüe à Naples et
retourner de Naples à Venise, et au bout de ce temps baille à Octavio
Oliva, l'un des frères de sa femme qu'il avoit mené avec luy, un
pacquet de lettres, afin de l'aller porter (comme courrier venant de
Naples) à Venise, en la maison d'Angelo Bossa, marchand banquier, oncle
et correspondant d'Alexandre Bossa, banquier, demeurant à Naples.
Le pacquet est rendu par Octavio Oliva à Angelo Bossa, qui trouve
dedans une lettre à lui adressante de la part d'Alexandre Bossa, et un
autre pacquet de trois lettres qui venoient du marquis de Sainct-Arme,
et s'adressoient, l'une à l'evesque de Venafry, l'autre à l'evesque
de Concordia, et la dernière à Antonio Bertoloni. Ce pacquet de trois
lettres est envoyé par Angelo Bossa à l'evesque de Concordia. L'evesque
de Concordia, ayant veu sa lettre, manda l'evesque de Venafry, luy
rendit la sienne, et fit pareillement tenir à Venise celle d'Antonio
Bertoloni, avec un advis qu'il luy donnoit de cet affaire, non pas
qu'il luy dist que celuy pour lequel il avoit à recevoir les dix mil
ducats fust l'evesque de Venafry, ny la cause pour laquelle le negoce
se traittoit de ceste façon, mais simplement le prioit de recevoir
ceste somme pour un prelat de ses amis, lorsque l'on luy en envoyeroit
lettre de change, pour en faire comme il luy diroit après.
Toutes ces quatre lettres estoient lettres faulses, que Fava avoit
escrites, sçavoir: celle d'Alexandre Bossa sur le papier achetté à
Ancone, et cachetée du cachet mesme d'Alexandre Bossa, et celles du
marquis de Sainct-Arme de papier, escriture et cachet à fantaisie.
La lettre d'Alexandre Bossa à Angelo Bossa portoit: Je vous donne advis
que monsieur le marquis de Sainct-Arme, dans deux ou trois jours, au
plus, que monsieur l'archevesque de Bary, son frère, sera arrivé à
Naples, me doit compter dix mille ducats pour les faire remettre par
vous au sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier demeurant à Venise,
et estre employez en diamans, perles et chesnes d'or.
La lettre qui s'adressoit à l'evesque de Venafry contenoit: J'ay appris
par les vostres que vous estes à present refugié près de monsieur
l'evesque de Concordia, et qu'il vous a promis de vous favoriser du nom
et ministère du sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier demeurant à
Venise, pour vous faire toucher les dix mille ducats que nous avons à
vous. Si tost que monsieur l'archevesque de Bary, mon frère, qui a vos
deniers entre les mains, sera retourné à Naples, qui sera dans deux
ou trois jours au plus, je vous en envoyerai la lettre de change souz
le nom du sieur Bertoloni pour employer en diamans, perles et chesnes
d'or, ainsi que le desirez.
La lettre escrite à l'evesque de Concordia estoit en substance: J'ay
sceu des lettres de monsieur l'evesque de Venafry la grande courtoisie
dont vous avez usé vers luy, et les obligations que luy et moy vous
avons. Je ne manqueray pas à luy faire tenir dans deux ou trois jours
au plus les dix mille ducats que j'ay icy à luy, et luy en envoyer
lettre de change souz le nom du sieur Antonio Bertoloni, du quel vous
luy avez promis la confidence, pour estre cette somme employée en
diamans, perles et chesnes d'or, ainsi qu'il le desire.
La lettre envoyée à Antonio Bertoloni disoit: J'ay appris de la maison
de monsieur l'evesque de Concordia que je vous devois faire payer à
Venise dix mil ducats pour employer en diamans, perles et chesnes d'or.
J'attends celuy quy a mes deniers, qui doit arriver dans deux ou trois
jours au plus. Aussi tost je les compteray au sieur Alexandre Bossa,
banquier en ceste ville, et prendray de luy lettre de change que je
vous envoyerai[83].
[Note 83: La relation de l'_Esprit du Mercure_ ne reproduit la
teneur d'aucune des quatre lettres du faussaire.]
Trois jours après ces lettres rendües, Fava suppose avoir receu un
autre pacquet de cinq lettres: la première, la lettre de change qui
estoit souscrite de Francesco Bordenali, complimentaire d'Alexandre
Bossa[84]; la seconde, une lettre de creance d'Alexandre Bossa à Angelo
Bossa; les aultres, du mesme marquis de Sainct-Arme à luy evesque de
Venafry, à l'evesque de Concordia et à Bertoloni.
[Note 84: L'_Esprit du Mercure_ dit «correspondant d'Alexandre
Bossa».]
Ces cinq lettres estoient faulses, escrites et cachettées comme les
precedentes.
La lettre de change estoit en semblables termes: Payez à trois jours
de lettre veüe ou plus tost, sans qu'il soit besoin d'autre que la
presente, au sieur Antonio Bertoloni, marchand banquier, demeurant
à Venise, la somme de neuf mille ducats, pour pareille somme que
nous avons icy receüe du sieur marquis de Sainct-Arme, pour estre
ceste somme employée en perles, chesnes d'or et diamans. Si le sieur
Bertoloni prend des diamans, perles et chesnes d'or de plus grand prix
que les neuf mille ducats, ne faites point de difficulté de payer le
plus, car le sieur marquis de Sainct-Arme, outre les neuf mille ducats,
nous en a baillé autre mil, pour prendre les perles, diamans et chesnes
d'or, jusques à la valeur de dix mille ducats, si besoin est.
La lettre de creance contenoit: Suivant l'advis que je vous avois donné
y a trois jours, payez au sieur Antonio Bertoloni le contenu en la
lettre de change dont je vous envoye la coppie.
La lettre envoyée à l'evesque de Venafry portoit: Conformement à
celles que je vous manday y a trois jours, je vous envoye la lettre de
change de dix mille ducats souz le nom du sieur Antonio Bertoloni. Vous
prendrez garde que vous ayez de telles perles, chesnes d'or et diamans
que vous desirez.
La lettre à l'evesque de Concordia estoit en ce sens[85]: C'est
pour vous faire entendre que, selon celles que je vous escrivis y a
trois jours, j'ay compté les dix mille ducats que j'avois à monsieur
l'evesque de Venafry au banquier Alexandre Bossa, duquel j'ay retiré
lettre de change souz le nom du sieur Antonio Bertoloni. J'envoye la
lettre de change à monsieur l'evesque de Venafry, pour lequel je vous
supplie de donner ordre qu'il ayt de tels diamans, perles et chesnes
d'or qu'il vous fera entendre.
[Note 85: L'_Esprit du Mercure_ ne reproduit que cette lettre.]
La lettre adressante à Antonio Bertoloni estoit de telle teneur: Je
vous envoye la lettre de change des dix mille ducats dont je vous avois
escrit il y a trois jours; vous la presenterez et vous ferez payer du
contenu en icelle, et achetterez de tels diamans, perles et chesnes
d'or que vous ordonnera monsieur l'evesque de Concordia, et baillerez
le tout à celuy qu'il vous dira.
L'evesque de Concordia ayant veu ces lettres, conseille à Fava de
prendre luy-mesme la peine d'aller à Venise pour se faire faire son
payement, et que peut-estre un autre ne prendroit pas des diamans,
perles, chesnes d'or selon son affection, et qu'entre Padouë et Venise
il y avoit fort peu de danger d'estre recogneu, d'autant que le voyage
se fait par eau en barque couverte.
Fava n'affectionnoit point autrement d'aller à Venise, non pas de peur
qu'il fust recogneu d'estre l'evesque de Venafry, mais bien de ne
l'estre pas; et toutes fois, persuadé par l'evesque de Concordia, il se
resolut à faire le voyage, et, pour cet effet, prit lettres de creance
de l'evesque de Concordia vers Bertoloni. Arrivé qu'il est à Venise,
accompagné de Giovan Pietro Oliva, un autre frère de sa femme, qu'il
disoit estre son serviteur, et nommoit Giovan Baptista (auquel il avoit
dit qu'il feignoit d'estre evesque, et vouloit souz ceste feinte et
par une galante invention, s'accommoder d'une somme de deniers), il va
saluer Bertoloni et luy présente la lettre de creance de l'evesque de
Concordia.
Bertoloni reçoit Fava, le loge en sa maison, le bienvient et honore
comme prelat qui luy estoit extremement recommandé par l'evesque de
Concordia, prend de luy la lettre de change, la presente à Angelo
Bossa, qui l'accepte et promet payer dans le temps. Aussi tost
Bertoloni, ayant la parole d'Angelo Bossa, s'embesogne pour le payement
de la lettre de change, cherche par toute l'orfévrerie de Venise des
plus beaux diamans et des plus belles perles qui se peussent trouver,
les fait porter chez luy pour les monstrer à Fava, qui en prend en
telle quantité et en choisit en telle qualité qu'il luy plaist,
sçavoir[86]:
Un diamant vallant trois cens ducats, mis en oeuvre en anneau d'or;
Un diamant vallant quatre-vingt ducats, aussi mis en oeuvre;
Trois diamans de septante ducats pièce, encore mis en oeuvre;
Cinquante diamans de vingt ducats pièce;
Un diamant de soixante et cinq ducats, non mis en oeuvre;
Cent vingt-cinq diamans de sept ducats pièce;
Deux cent vingt-quatre petits diamans de deux ducats et demy pièce;
Une chesne de quatre-vingt-seize perles orientales et belles, pesant
deux cens quarante-sept carats et demy, de mil six cens cinquante-six
ducats.
[Note 86: Le détail des pierreries et chaînes d'or achetées par
Bertoloni ne se trouve pas dans l'_Esprit du Mercure_.]
Quant aux chesnes d'or, il ne s'en trouva point de telles que Fava les
desiroit; et pourtant il donna charge à Bertoloni d'en faire faire
deux: l'une à trois fils, les annelets torts, l'un d'or net, et l'autre
esmaillé de noir, pesant chacun fil dix onces et demy; l'autre chesne
d'or de cinq fils, pesant chacun fil deux onces.
Ces chesnes d'or, perles et diamans sont achettez au gré de Fava par
Bertoloni, qui les paye de ses deniers, et fait tous les frais et la
despense necessaire pour cet achapt.
Pendant six jours que dura cet affaire à chercher, marchander et
acheter les diamans et les perles, et faire faire les chesnes d'or,
ce fut une merveille de voir et d'entendre les actions et discours de
Fava en la maison de Bertoloni, tousjours quelque mot de l'Evangile
à la bouche, et le plus souvent un breviaire à la main, que pourtant
il ne sçavoit pas dire. On ne veit jamais un prelat en apparence plus
digne, plus religieux et plus devot. Sa modestie, son air et ses
depportemens le faisoient respecter d'un chacun, et non seulement ceux
qui conversoient avec luy l'honoroient comme evesque, mais encore
ceux qui n'y avoient aucun accez. Le capitaine mesme du gallion de
la republique, le voyant et le considerant sur le port de Venise, où
il estoit allé avec Bertoloni pour voir ce grand vaisseau, luy fit
beaucoup d'honneur, et demanda à Bertoloni qui estoit ce grand prelat
en la compagnie duquel il l'avoit veu.
Ayant pratiqué Bertoloni, et le jugeant homme d'esprit et du monde,
il luy dit que ces considerations le forçoient à luy descouvrir quel
il estoit, et, luy ayant fait le mesme discours qu'il avoit tenu à
l'evesque de Concordia, il y adjousta que la dernière resolution qu'il
prenoit en sa mesadventure estoit d'aller à Turin trouver le marquis
d'Est, qui estoit sur le point de faire un voyage en Espagne pour y
traiter du mariage du fils du duc de Mantouë avec la fille du duc de
Savoye, et le supplier d'obtenir lettres du roy d'Espagne, adressantes
au vice-roy de Naples, pour la paciffication de ses affaires et son
restablissement en son evesché, et qu'à cette fin il avoit desiré
d'avoir nombre de diamans non mis en oeuvre pour en faire faire des
carquans[87] et enseignes[88], et quelques beaux diamans mis en oeuvre,
perles et chesnes d'or, pour en faire des presens au sieur marquis
d'Est et autres seigneurs et dames qu'il estimeroit pouvoir quelque
chose pour luy.
[Note 87: Le carcan étoit la chaîne de pierreries que les femmes
portoient sur la gorge. On l'appeloit déjà _jaseron_, comme
aujourd'hui, quand elle étoit d'or, et faite en fines mailles
serrées, comme le haubert ou _jaseron_ des chevaliers.]
[Note 88: Les _enseignes de pierreries_ étoient des ornements
faits de plusieurs pierres enchâssées. Les hommes les portoient
comme une aigrette au chapeau. C'étoit un souvenir des modes
chevaleresques.]
Estant à table (où tousjours il fut servi en vaisselle d'argent),
il entretenoit ordinairement Bertoloni des discours des grands,
des affaires principales, de la cour du pape, des forces de la
seigneurie[89], et du different qui naguère avoit esté entre ces deux
estats, tenant quelquefois le party des Venitiens, et reffutant d'un
beau discours et d'une subtile doctrine les raisons qui estoient
alléguées par le pape pour la justiffication de son decret, mais
revenoit tousjours au cas de conscience, pour lequel il concluoit
contre les Venitiens.
[Note 89: La seigneurie de Venise.]
Il estoit fort industrieux en ses discours à faire couler à propos
quelque traict inventé advenu en son evesché, qu'il ne rapportoit
qu'en passant et par occasion. Parlant un jour des miracles, il dit
qu'il avoit descouvert quelques impostures et suppositions de gens
d'eglise qu'il avoit passées fort doucement, de peur que l'eglise fust
scandalisée, et entr'autres il en raconta une dont l'invention fut
telle que, en un convent des cordeliers, on entendoit de nuict une
voix qui crioit qu'elle estoit l'ame d'un deffunct détenuë en grandes
peines pour n'avoir pas accomply les promesses que vivant il avoit
faites à l'Eglise; il fut en ce convent, se mit en bon estat, prit
les ornemens, signes et marques de son auctorité, la croix et l'eau
beniste, fit allumer une douzaine de torches, et ainsi commanda que
l'on le conduisist au lieu où cette voix estoit entenduë; et là, ayant
considéré d'où pouvoit sortir cette voix, il fit lever une tombe, et
trouva dessouz un petit novice auquel on faisoit jouër la partie. Il
s'informa du fait, et sceut que quelques cordeliers faisoient ceste
meschanceté parceque le deffunt qui estoit inhumé en ce lieu, pendant
sa vie monstroit une très grande devotion vers le convent, et avoit
tousjours promis d'y donner tous ses biens quand il mourroit, et que
neantmoins, par son testament, il n'avoit donné au convent que dix
ducats.
Une autre fois, traictant des actions du feu pape Clément VIII et de
ceux qu'il avoit faits grands, il dit qu'il avoit eu l'honneur d'avoir
esté son nonce à Pragues vers l'empereur, et que, outre sa pension,
il avoit pour la dignité de sa charge et advancement des affaires du
Sainct-Siége apostolique fait depense de quinze mille escus, dont
il n'avoit point esté recompensé, et que ce service, au jugement de
l'archevesque de Bary et autres grands hommes d'Estat (qui pourtant le
disoient pour l'obliger), estoit digne d'un chappeau de cardinal au
lieu de celuy d'un évesque[90].
[Note 90: Tous les détails qui précèdent manquent dans l'_Esprit
du Mercure_.]
Bertoloni, mangeant avec luy, le considerant d'assez près, pensa qu'il
l'avoit veu quelque autrefois, et luy dit confidemment: Seigneur
illustrissime, me semble avoir eu l'honneur de vous avoir veu en
quelque lieu. Fava, prenant la parole et le prevenant subtilement,
respondit: Me souvient aussi de vous avoir veu, et je vous diray où: Ce
fut, si je ne me trompe, chez monsieur le marquis de Palavisine, en
sa maison, sur la rivière de Salo, un jour que nous allasmes pescher
des carpillons, et qu'il y avoit avec nous une petite damoiselle sienne
parente extremement belle et jolie. Soit par rencontre ou par quelque
cognoissance occulte qu'eust eu Fava de ce qu'il disoit, il estoit vray
que Bertoloni avoit esté en la maison du marquis de Palavisine, et que
ce qu'il contoit s'y estoit passé; mais il n'estoit pas vrai que Fava
y eust esté, et toutefois il conta si particulièrement et accortement
cette entreveuë supposée, que Bertoloni se persuada lors qu'il estoit
vray, et fut contraint de dire: Oüy, c'est là où j'ay eu l'honneur
d'avoir veu vostre seigneurie illustrissime.
Tel fut l'entretien et le deportement de Fava pendant les six jours
qu'il demeura à Venise au logis de Bertoloni. De deduire les autres
particularitez qui firent remarquer son jugement, son esprit et son
experience, il seroit trop long: suffit de dire que pendant ce temps on
le creut universel, non seulement ès sciences humaines et divines, mais
aussi en la cognoissance de toutes les affaires et secrets du monde;
ce qui faisoit que Bertoloni l'honoroit et affectionnoit d'autant plus
qu'il voyoit que son merite correspondoit à sa qualité; et toutefois,
quand il fut question bailler à Fava les seguins, diamans, perles et
chesnes d'or, Bertoloni, homme fort advisé, et principalement en ce qui
regarde la marchandise et la banque, ayant esté nourry vingt ou trente
ans parmy les marchands banquiers de Venise, et experimenté au faict
de Realte, voyant que la lettre de creance de l'evesque de Concordia
portoit seulement qu'il se fist payer du contenu en la lettre de change
qui appartenoit au prélat qui en estoit le porteur, et ne portoit pas
expressément: Baillez-luy le contenu en la lettre quand vous l'aurez
receu, il douta et escrivit à l'evesque de Concordia pour sçavoir s'il
bailleroit au porteur de la lettre de change, et afin de ne faire rien
qu'asseurément et bien à propos.
Cependant, Fava, qui voyoit que son fait s'advançoit, et qui se souvint
qu'un jour, sur l'asseurance que l'evesque de Concordia luy avoit
donné de la fidelité et preud'hommie de dom Martino, il le luy avoit
demandé pour luy faire compagnie quand il partiroit de Padouë, le
dix-neufiesme jour d'aoust il escrivit à l'evesque de Concordia qu'avec
beaucoup de contentement il avoit fait l'achapt des diamans, perles et
chesnes d'or, et qu'il esperoit partir de Venise le lendemain de bon
matin, accompagné du sieur Antonio Bertoloni, et arriver à Padouë avant
le disner, et, parce qu'il desiroit faire peu de demeure, et autant
seulement qu'il en seroit de besoin pour faire ses complimens vers luy
et s'acquitter de son devoir, il le prioit de faire entendre à dom
Martino qu'il se tint prest pour aller avec luy et partir aussi tost
qu'il seroit arrivé à Padouë. Souscrit sa lettre Carlo Pirotto, evesque
de Venafry, lequel nom de Carlo Pirotto n'est pas le nom de l'evesque
de Venafry, mais un nom inventé par Fava, ne le sçachant pas.
En ce temps, Bertoloni reçoit responce de l'evesque de Concordia qu'il
ne fist aucune difficulté de bailler le tout à celuy qui luy avoit
porté la lettre de change. Conformement à cette responce, le vingtiesme
d'aoust, Bertoloni baille et met entre mains à Fava les seguins,
diamans, perles et chesnes d'or contenus en la lettre de change dont
Fava lui fit quittence traduitte en ces termes: J'ay receu, moy Carlo
Pirotto, evesque de Venafry, de magnifique Antonio Bertoloni, trois mil
ducats de six livres quatre sols chacun ducat en seguins, et plus j'ay
receu six mil trois cens cinquante-six ducats et douze gros en bagues
et joyaux, sçavoir: perles, diamans et chesnes d'or, lesquels deniers,
bagues et joyaux il m'a comptez et baillez au nom et de l'ordonnance
de monsieur l'illustrissime et reverendissime monsieur Mathieu Sanudo,
evesque de Concordia. Le tout vaut neuf mil trois cens cinquante-six
ducats et douze gros: je dis 9356 duc. 12 gr., et ne sert la presente
quittence que pour une seule, avec une autre semblable que j'ay faite
sur le livre de quittences dudit sieur Bertoloni. Je susdit, Carlo
Pirotto, evesque de Venafry, ay escrit de ma propre main et afferme ce
que dessus.
Fava remercie Bertoloni des bons offices et services qu'il avoit
receuz de luy, le rembourse de soixante et dix ducats payez aux
courratiers[91] pour l'achapt des diamans, perles et chesnes d'or, et
de quelques valises et autres petites commoditez que Bertoloni avoit
achetées pour luy; et, outre ce, presente à Bertoloni (comme aussi
Angelo Bossa l'offrit) la provision d'avoir traité le negoce et acheté
les diamans, perles et chesnes d'or, qui montoit environ à deux cens
ducats; et encore le voulut gratiffier et recompenser de sa bonne
reception et courtoisie; mais Bertoloni, en faveur de la recommendation
faite par l'evesque de Concordia, et pensant obliger l'evesque de
Venafry, traita noblement et en marchand venitien, et ne voulut ny
gratification ny payement de la provision qui luy estoit offerte et
legitimement deüe.
[Note 91: _Courtiers._]
Avant que de partir de Venise, Fava voulut avoir de quoy faire les
fraiz de son voyage. Il y avoit trois ou quatre jours qu'il avoit
remarqué qu'au cabinet où il couchoit, Bertoloni tenoit de l'argent
en un coffre. Il crocheta la serrure, ouvrit le coffre, prit dedans
quatre cens escus en or, et puis le referma de sorte qu'on ne pouvoit
recognoistre qu'il eust esté ouvert.
Ainsi, Fava, suivi de son beau-frère Giovan Pietro Oliva, et accompagné
de Bertoloni, part de Venise pour retourner à Padouë vers l'evesque de
Concordia. Fava depuis a dit qu'il pria Bertoloni de l'assister encore
à ce voyage et au remerciement qu'il vouloit faire à l'evesque de
Concordia, et Bertoloni, au contraire, qu'il n'en fut point prié, mais
que, voyant que l'affaire estoit d'importance et qu'il ne cognoissoit
l'homme que par une lettre de creance, il ne désira point le laisser
qu'il n'eust parlé à l'evesque de Concordia. Quoy qu'il en soit, ils
partirent de Venise et furent ensemble à Padouë au logis de l'evesque
de Concordia.
En ce voyage, Fava, considerant les belles maisons des gentilshommes
venitiens qui sont situées sur l'une et l'autre rive de la rivière
de Brenta, remarquoit les graces et les deffauts de leurs edifices,
et discouroit comme architecte de toutes les singularitez de chacun
bastiment. C'estoit au mois d'aoust, que la chaleur est extreme en
Italie: Fava, voyant que Bertoloni estoit un peu incommodé de son
manteau, qui estoit de damas doublé de taffetas (et qui peut-estre s'en
vouloit accommoder), commanda à Giovan Pietro Oliva, son beau-frère,
qu'il le prist et le serrast en une valise jusques à ce qu'ils fussent
arrivez à Padoüe.
Arrivez qu'ils furent à Padoüe, Fava tesmoigne à l'evesque de
Concordia comme l'affaire s'estoit passée selon son desir, se loüe
de l'honnesteté et preud'hommie de Bertoloni, du contentement et de
la satisfaction qu'il avoit receüe de lui; rend graces à l'evesque
de Concordia du bien fait et de la courtoisie dont il avoit usé en
son endroit, et promet de s'en revenger par tous les bons services
qu'il luy pourroit rendre. L'evesque de Concordia le voulut retenir à
disner, mais il s'en excusa sur ce qu'il dit qu'il estoit pressé de
partir pour aller à Turin trouver le marquis d'Est, afin de donner
ordre à ses affaires, et qu'il boiroit une fois seulement en passant
par l'hostellerie où il estoit logé; demande dom Martino, que l'evesque
de Concordia et Bertoloni ne trouvèrent pas bon de luy bailler pour
compagnie, de crainte que, s'il luy mesadvenoit par le chemin, il
n'eust quelque soupçon de dom Martino, et luy dirent qu'il n'estoit pas
au logis. Ainsi congedié, il part de Padoüe accompagné de Giovan Pietro
Oliva, et fut si hasté qu'il ne se souvint pas et n'eut point le temps,
ou ne le voulut pas prendre, de rendre le manteau de Bertoloni, qui
depuis l'a retrouvé et repris en ceste ville de Paris, en la maison où
a logé Fava[92].
[Note 92: Il n'est pas parlé de ce petit vol dans la relation de
l'_Esprit du Mercure_.]
Bertoloni retourne à Venise, en sa maison, et, par occasion, recompte
l'argent qu'il avoit au cabinet où avoit couché Fava, et trouve faute
de quatre cens escus en or. Cela le fit entrer en quelque scrupule, et
toutes fois, parce que c'estoit un evesque, il ne l'en osa soupçonner.
Sept ou huit jours après son retour, il se fait payer par Angelo Bossa
des neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros contenus en
la lettre de change, qu'il avoit advancez et acquitez pour luy. Le
lendemain de ce payement vient un courrier exprès de Naples, envoyé
par Alexandre Bossa, qui apporte nouvelles que Alexandre Bossa n'avoit
baillé aucune lettre de change au sieur marquis de Sainte-Arme, et
ne sçavoit que c'estoit de cet affaire. Aussitost Angelo Bossa fait
informer à Venise contre Carlo Pirotte, soy-disant evesque de Venafry,
obtient decret des sieurs juges de la nuit. L'evesque de Concordia,
Bertoloni, Bossa, Bordenali, chacun est en campagne pour trouver Fava
et sçavoir quel chemin il a pris. Dom Martino monte à cheval, et le va
chercher en Flandre, où il avoit entendu qu'il devoit aller; mais en
vain toutes ces recherches. Ce que l'on peut faire fut d'envoyer par
les provinces d'Italie, et hors l'Italie mesme, des memoires contenans
le nombre, la qualité, la facture, le prix et le poids des diamans,
perles et chesnes d'or qui avoient esté vollez, le bois et la façon des
boëttes dans lesquelles estoient les diamans attachez sur cire rouge,
avec designation des estoiles, chiffres, lettres et autres remarques
qui estoient sur icelles, afin que, si quelqu'un les exposoit en vente
l'on s'en saisist; et, par ce memoire, on promettoit de donner un
quart de ce qui seroit recouvré à ceux qui le descouvriroient. Un de
ces memoires est envoyé au sieur Lumagnes, marchand banquier en ceste
ville de Paris, qui en fait faire des coppies et les baille à quelques
orfèvres.
Quant à Fava, au lieu de prendre le chemin de Turin, il estoit
retourné à Castelarca, en sa maison, et là donne à entendre à sa femme
que ses affaires estoient faites, qu'il avoit receu plusieurs deniers
de ses debiteurs, que le temps estoit venu qu'il falloit aller en
France pour y faire fortune, la fait resoudre à faire le voyage, et,
sur ceste resolution, prend ses seguins, diamans, perles et chesnes
d'or, et avec sa femme, ses trois enfans, Octavio Oliva et Giovan
Pietro Oliva, frères de sa femme, part de Castelarca. Sur la rive du
Po, à quelque neuf ou dix lieües de Plaisence, Octavio Oliva, qui
n'avoit point dessein de venir en France, mais seulement qui estoit
sorti de Castelarca avec Fava pour le conduire quelques journées, le
laisse et va chercher païs et adventure avec trois cens ducats que luy
donna Fava. Fava, sa femme, ses enfans, et Giovan Pietro Oliva, son
beau-frère, tirent païs, repassent par Venise, traversent les Suisses,
joignent la France, et arrivent à Paris au mois de novembre, et se
logent en chambre garnie, au logis d'une dame Gobine, près la place
Maubert[93].
[Note 93: Ce qui est dit ici sur le voyage et l'arrivée de Fava
manque dans l'_Esprit du Mercure_.]
Lorsque Fava se voit à Paris, en repos, avec sa famille, incogneu et
esloigné de trois à quatre cens lieuës des lieux où il avoit fait ses
faulsetez et tromperies, il creut que sa barque estoit à port, et qu'il
estoit à couvert et hors des risques et nauffrages qu'il avoit courus;
il pença desormais d'establir et d'arrester sa fortune, non pas à
Paris, où il doutoit toujours quelque mauvaise rencontre, à cause de
la grande frequence des peuples qui journellement y abordent, mais en
quelque ville d'Anjou ou de Poitou[94], où il desseignoit sa retraite
et son habitation, après avoir fait argent à Paris de ses diamans,
perles et chesnes d'or; et, suivant ce dessein, il escrivit à un sien
confident nommé Francesco Corsina, Italien, apothicaire, tenant lors
sa boutique en tiers ou à moitié en Flandre, en la ville de Bruxelles,
et luy manda que, s'il vouloit venir à Paris, il avoit bonne somme de
deniers dont ils s'accommoderoient ensemble, et leveroient une bonne
boutique d'apothicairerie, où ils exerceroient la medecine, travaillant
l'un et l'autre de leur art, et partageroient par moitié les proffits
qui en proviendroient.
[Note 94: Ce détail n'est pas omis dans le _Suppl. au Journal de
l'Estoille_.]
Pendant que Fava attendoit des nouvelles de Corsina, il tasche à faire
la vente de ses diamans, et, pour cet effet, le samedy douziesme
janvier mil six cens huict va sur le Pont-au-Change, où, après avoir
quelque temps consideré l'air des marchands et des boutiques où il
pouvoit plus à propos faire sa vente et moins estre descouvert, il
s'adressa à un orfèvre nommé Bourgoing, tenant une petite boutique
contre l'eglise S.-Leufroy[95], lui faisant entendre au mieux qu'il
peut, moitié italien, moitié françois, qu'il cherchoit un courratier
pour luy faire vendre une quantité de diamans qu'il avoit. Sur les
offres que luy fit Bourgoing de luy servir lui-mesme de courratier et
luy faire vendre ses diamans, il en monstra quatre petites boëttes et
les luy laissa, ayant pris recepissé de luy, et dit qu'il retourneroit
dans quatre heures pour sçavoir s'il avoit trouvé marchand.
[Note 95: Cette petite église occupoit une partie de la place
actuelle du Châtelet; elle avoit son entrée dans la rue
_Trop-va-qui-dure_; disparue lorsque le quai de Gèvres fut
construit. C'est dans cette rue, appelée au XVIe siècle _rue
des Bouticles près et joignant Saint-Leufroy_, que devoit loger
l'orfèvre à qui Fava s'adressa.]
En ces quatre heures, Bourgoing cherche marchand et fait la monstre
des quatre boëttes de diamans. Un lapidaire nommé Maurice et le sieur
Paris Turquet, marchand joallier, qui avoient veu le memoire envoyé de
Venise, se rencontrent à ceste monstre, et, ayant jugé aux remarques
des boëttes que c'estoient les diamans recommandez et contenus en ce
memoire, ils en confèrent avec Bourgoing, et s'associent, eux trois, au
quart promis par le memoire à ceux qui recouvreroient les marchandises
perduës, et aussi tost donnent advis de cet affaire à maistre Denis de
Quiquebeuf[96], lieutenant en la grande prevosté de la connestablie de
France.
[Note 96: Ce nom, ainsi que ceux des orfèvres, manque dans la
relation de l'_Esprit du Mercure_.]
Le sieur de Quiquebeuf se tient prest à l'heure que Fava devoit
retourner pour sçavoir des nouvelles de ces diamans, prend une robbe
de chambre, feint d'estre marchand et de vouloir acheter les diamans
de Fava, mais qu'il en avoit affaire de plus grande quantité. Cela
occasionna Fava d'en monstrer encore dix autres boëttes, lesquelles,
comme les quatre premières, furent recogneuës par Turquet et Maurice
estre celles designées au memoire envoyé de Venise. Comme Fava
consideroit les actions de ces marchands, qui regardoient la forme des
boëttes, les lettres et chiffres marquez dessus, il commença d'entrer
en cervelle et d'avoir peur, et pour eschiver son malheur, feignit
d'avoir une assignation fort pressée, necessaire et importante, avec
un homme qui l'attendoit au logis, où il vouloit aller, et promettoit
de retourner incontinent, et cependant qu'il laisseroit ses diamans
pour estre veus. Le sieur de Quiquebeuf lors luy declara sa qualité,
se saisit de luy, et luy dit qu'il estoit adverti qu'il avoit encore
d'autres diamans, perles et chesnes d'or, qu'il falloit promptement
trouver. Fava recogneut qu'il avoit encore dix boëttes de diamans, des
perles et chesnes d'or en son logis, mais qu'il les avoit bien achetées
et estoit homme d'honneur et bon marchand; et sur cette recognoissance
le sieur de Quiquebeuf, accompagné de Bourgoing et de ses archers, se
transporta à la chambre de Fava, où il trouva les dix autres boëttes de
diamans, les perles et les chesnes d'or, et tout le contenu au memoire
envoyé de Venise, hormis une perle et un petit diamant de deux ducats
et demy, qui avoient esté perdus en ouvrant et maniant les boëttes, et
outre quelque huit cens seguins d'or; dresse son procez-verbal et fait
faire inventaire, prisée et estimation des diamans, perles et chesnes
d'or, par les marchands Turquet, Bourgoing et Maurice.
Quand Fava veit les formes dont on usoit pour faire l'inventaire,
prisée et estimation des diamans, perles et chesnes d'or, il dit qu'il
ne s'affligeoit pas de l'accident qui lui estoit advenu, puisque son
bien et sa personne estoient entre les mains de la justice, où ceux
qui ne sont point coupables ne doivent rien craindre; mais qu'un doute
le marteloit, qui estoit de sçavoir si, ayant acheté de bonne foi ces
diamans, perles et chesnes d'or, de gens qui les eussent mal pris, ils
seroient perdus pour luy, estant revendiquez par celuy auquel le larcin
en auroit esté fait.
Le mesme jour de la capture, le sieur de Quiqueboeuf procedde à
l'interrogatoire de Fava, et, d'autant qu'il n'avoit pas l'intelligence
de la langue italienne, il manda et pria maistre Nicolas Fardoïl,
advocat en Parlement, versé en ceste langue, pour l'assister en
l'instruction de cet affaire. Fava est interrogé, se dit avoir nom
Francesco Fava, natif de Capriola, sur les confins de la Ligurie,
docteur en medecine, agé de quarante-cinq à quarante-six ans, et
respond que, bien que sa profession principale fust la medecine, que
toutefois il avoit accoustumé de traffiquer de pierreries, et qu'il
avoit acheté les diamans, perles et chesnes d'or qui luy avoient
esté trouvées, en la ville de Plaisence, de trois hommes, l'un qu'il
cognoissoit, les deux autres à luy incogneus, pour le pris et somme de
cinq mille cent cinquante ducats qu'il avoit receus de ses debiteurs,
et qu'il avoit fait l'achapt à dessein de venir en France faire
marchandise et traffiquer de ces pierreries.
Il estoit minuict: l'interrogatoire est continué au jour suivant, et,
ce soir mesme, Giovan Pietro Oliva se sauve, et depuis n'a point esté
veu.
Le dimanche, treizieme janvier, continuant l'interrogatoire, Fava se
jette à genoux et prie la justice de lui faire misericorde, declare
que ce qu'il avoit respondu le jour precedent estoit faux, que
c'estoit luy qui avoit fait le vol, et conte l'histoire telle qu'elle
a cy-devant esté recitée. Sur ceste confession, Fava est envoyé
prisonnier au For-l'Evesque.
Le lendemain de son emprisonnement, Fava, voyant (ainsi que depuis il
a respondu par son interrogatoire) que son crime estoit descouvert
et qu'il ne pouvoit plus paroistre au monde l'honneur sur le front
et sans honte et vergogne, delibera de se faire mourir; et de fait,
s'estant couvert de ses habits et enveloppé de son manteau, afin de
se tenir le plus chaudement qu'il pourroit, avec un canif qu'il avoit
pris à cet effet lors de son interrogatoire, et caché entre son bras
et sa chemise, il se couppa en cinq endroits des deux bras les veines
basilique, cephalique et mediane, par lesquelles il perdit quelque
trois livres de sang, le surplus ayant esté retenu par l'extrême
froid qu'il faisoit alors[97]. Fava, voyant que le sang ne pouvoit
plus sortir, qu'en se seignant il avoit espointé son canif, et que
d'ailleurs il n'avoit plus la force de lever son bras pour achever
de se donner la mort, appella le geolier pour le secourir. Il fut
promptement secouru et pensé de ses playes, en telle façon que depuis
il s'en portoit bien.
[Note 97: Le froid fut, en effet, extrême pendant les premiers
mois de l'année 1608, ainsi qu'on l'apprend par l'article du
_Supplément au Journal de l'Estoille_ qui précède celui qui est
relatif à Fava. «Le gibier, y est-il dit, les oiseaux, le bétail,
meurent de froid dans les campagnes; plusieurs personnes, hommes
et femmes, en sont mortes, et un plus grand nombre sont demeurés
perclus, et d'autres ont les pieds et les mains si gelés, qu'on
ne peut pas les réchauffer pour faciliter la circulation du sang
dans ces parties.»]
On escrit à Venise de la capture de Fava, et cependant monsieur Morel,
grand prevost de la connestablie, assisté de maistre Nicolas Fardoïl,
instruit et fait le procez à Fava.
Il est interrogé: on lui demande pourquoy il avoit requis l'evesque de
Concordia de luy bailler dom Martino pour l'assister au voyage qu'il
disoit aller faire à Turin; il respond qu'il l'avoit demandé pour
donner plus de couleur à sa fourbe, et que, si dom Martino fust venu
avec luy, il eust bien trouvé moyen de s'en defaire par les chemins et
de le r'envoyer à Padoüe.
On luy demande comment il estoit repassé par la ville de Venise pour
venir en France, veu que c'estoit le lieu où il avoit fait le vol; il
respond qu'exprès il avoit repassé par Venise, jugeant, s'il estoit
poursuivi, que l'on estimeroit plus tost qu'il eust pris tout autre
chemin que celuy de Venise.
On luy demande si sa femme ne sçait pas cet affaire et s'il luy en a
pas communiqué; il respond que ce n'estoit pas affaire à communiquer
à une femme, et principalement à la sienne, qui est une femme simple,
innocente, et qui, selon la coustume d'Italie, où les femmes mariées
sont plus servantes que maistresses, a creu, obeï et suivi son mary en
ce qu'il luy a commandé et partout où il a voulu.
La femme, pareillement, est interrogée et confrontée à son mary.
A ceste confrontation, Fava, voyant que d'abord la douleur et le
ressentiment de son infortune saisissoit tellement sa femme qu'elle
pendoit à son col et ne luy pouvoit parler, il luy dit avec intervalle
de temps: Femme, femme, femme, ou je vivray, ou je mourray. Si je vis,
tu possederas tousjours ce que tu aymes; si je meurs, tu perdras la
cause de ton ennuy.
Reprochant un tesmoin, après qu'il eut fait son reproche, il adjousta
qu'outre ce qu'il avoit dit, comme medecin et physionomiste[98] il
recognoissoit à l'inspection de sa face qu'il estoit traistre, non
pas qu'il voulust induire que necessairement il le fust, mais que,
naturellement et par inclination, il l'estoit, et pourtant qu'il ne
vouloit pas croire à sa depposition.
[Note 98: Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, en Italie et en France,
les médecins croyoient à la mauvaise influence des physionomies.
Quand le chirurgien de Louis XIV saignoit Sa Majesté ou quelqu'un
de la famille royale, il avoit le droit de faire sortir de la
chambre toute personne dont la physionomie lui déplaisoit. «Félix,
dit M. Barrière, usa de ce privilége; mais Dionis, chirurgien de
la reine et des enfants de France, se vante de ne l'avoir jamais
réclamé.» _Mémoires de Brienne_, t. Ier, p. 367, éclaircissements.]
A la representation qui luy fut faite des diamans, perles et chesnes
d'or, pour les recognoistre, considerant qu'il avoit esté si mal advisé
que de porter vendre les diamans dans les boëttes mesmes esquelles
les marchands venitiens les avoient mis sur cire rouge, marquées
de lettres, chiffres et estoiles, il accusa stupidité, et puis,
l'excusant, dit que tous hommes estoient hommes, sujets à faillir, et
que Gallien disoit que le meilleur medecin estoit celuy qui faisoit le
moins de fautes.
Sur ce que particulierement on lui remonstra que seul il n'avoit peu
faire toutes ces faulses lettres, et qu'il falloit qu'il se fust
servi d'un tiers, d'autant que quand il avoit escrit en evesque et
en marquis, ses lettres estoient toutes illustres, reverendes et
ceremonieuses; et, quand il avoit escrit en marchand, ses paroles
n'estoient que termes et pratiques de marchand; d'ailleurs, qu'il
avoit falsiffié plusieurs sortes d'escriture et cacheté ses lettres
du cachet d'Alexandre Bossa, il respondit qu'il ne s'estoit servi que
de lui seul, et que, bien qu'il ne fust evesque, marquis ny marchand,
neantmoins il n'ignoroit pas les tiltres, honneurs et creances qui leur
appartiennent, et dont ordinairement ils usent en leurs missives; quant
à l'imitation de l'escriture, que sa trop grande science avoit esté
la cause de son mal, y estant tellement expert et subtil, qu'en une
heure il pouvoit contrefaire cinquante sortes d'escritures, de telle
façon qu'il seroit impossible de recognoistre les originaux d'avec les
copies; et, pour les cachets, que, en ayant un de cire pour patron, il
en pouvoit aussi bien et aussi promptement faire que les graveurs et
maistres du mestier.
Pendant que le procez s'instruisoit, sur le commencement du mois
de fevrier, Francesco Corsina, auquel Fava avoit escrit, arrivé à
Paris, est adverti de la prison de Fava, le va voir, et communique
avec luy des remèdes et moyens de son salut, luy promet toute sorte
d'assistance. Fava, pour lors, ne le pria d'autre chose sinon
qu'il pratiquast quelque accez et cognoissance en la maison de M.
l'ambassadeur de Venise, par le moyen de laquelle il fust informé
chasque jour de ce qui se passeroit en son affaire, et particulièrement
des nouvelles que l'on auroit de Venise. Corsina fait en sorte qu'il
sçait ce qui se faisoit et proposoit contre Fava, et journellement luy
en donne advis.
Le lundy vingt-cinquiesme fevrier, le courrier de Venise estant arrivé,
Corsina en advertit Fava, et luy dit que Antonio Bertoloni venoit ce
mesme jour pour luy faire son procez, et devoit arriver le soir; qu'il
estoit temps de prendre garde à ses affaires et de tascher à se sauver.
Fava, se servant de la bonne volonté de Corsina et des offres qu'il
luy faisoit de l'aider à quelque prix que ce fust, luy fait ouverture
d'un moyen dont il s'estoit advisé pour sortir des prisons, qui estoit
d'entrer en la chambre du geolier, qu'il pouvoit ouvrir avec un
crochet, ayant observé que la servante tournoit fort peu la clef pour
ouvrir la porte, passer par une des fenestres de la chambre, descendre
en la court des prisons, et se sauver par dessus la muraille qui
regarde sur le quay de la Megisserie[99]; à ceste fin luy donne ordre
de luy faire faire une corde pleine de noeuds de certaine longueur,
et une eschelle de cordes de longueur competente avec deux cordes aux
deux bouts, au bout de l'une des quelles il y eust un morceau de plomb
pour pouvoir plus aisement jetter par dessus la muraille de la prison,
et que le lendemain au soir, à six heures sonnantes au Palais (qui
est l'heure que les prisonniers sont retirez et qu'il n'y a personne
en la cour), il luy jettast l'eschelle par dessus la muraille de sa
prison, vis-à-vis du puids qui est en la cour, et luy promist qu'estant
hors des prisons, ils retourneroient ensemble en Italie, et qu'il luy
donneroit cent escus, avec lesquels il en mettroit encore autres cent,
dont ils leveroient une boutique, et exerceroient ensemble la medecine.
[Note 99: La relation de _l'Esprit du Mercure_ dit le quai de
l'Ecole-Saint-Germain, ce qui est une erreur. Le For-l'Evêque
donnoit, d'un côté, rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, où
la maison portant le nº 65 occupe une partie de son emplacement;
de l'autre, sur le quai de la Mégisserie, à la hauteur du nº 56
ancien. (V. un de nos articles sur l'_Hist. des ponts de Paris_,
Moniteur universel, 27 janvier 1853.)]
Corsina fait faire la corde et l'eschelle, envoye la corde à Fava
le lendemain, qui estoit le vingt-sixiesme fevrier; et, quant à
l'eschelle, luy manda qu'elle n'estoit pas encore achevée, mais que
sans faute le jour suivant, vingt-septiesme fevrier, elle seroit faite,
et ne manqueroit pas de la jetter à l'heure ordonnée. Fava prend la
corde, la met en la poche de ses callessons, et sur le soir la cache
souz un buffet en la salle commune des prisonniers.
Le vingt-septiesme fevrier, sur les six heures du soir, Fava envoye
querir du vin par un valet qui ordinairement sert les prisonniers, et
à l'heure mesme sort de sa chambre, va à la chambre du geolier, qu'il
ouvre avec un clou chrochué à cet effet, qu'il avoit arraché d'une
des fenestres des prisons, entre dans le cabinet de la chambre, à la
serrure duquel il trouva la clef, despoüille sa robbe, son pourpoint,
ses souliers et son chappeau, attache sa corde à un des verroüils de
la porte du cabinet, passe par la fenestre, où n'y avoit point de
barreaux, et par le moyen de ceste corde descend en la court des
prisons, cherche le plomb et la corde de l'eschelle que Corsina luy
avoit jettée. Il faisoit lors grande nuict et grande pluye; d'ailleurs,
la corde n'avoit pas esté bien jettée à l'endroit du puids comme il
avoit esté ordonné: cela fit que Fava fut un temps sans trouver la
corde de l'eschelle, et pensoit mesme qu'elle n'eust pas encore esté
jettée; enfin, l'ayant trouvée, il tire l'eschelle en dedans la court
jusques à l'arrest, et attacha le bout de la corde que l'on luy avoit
jettée à la potence du puids, afin que, comme en montant l'eschelle
seroit arrestée par une des cordes que Corsina avoit attachée à une
pierre de taille du costé de la rüe, en descendant elle fust aussi
retenüe par l'autre corde qu'il avoit liée à la potence du puids du
costé de la prison; monte à l'eschelle, et estant au dernier eschelon
ne peut atteindre jusques au haut de la muraille. Lors il descend
et dit à Corsina (au travers d'une porte des prisons qui est en
ceste muraille) qu'il avoit tenu la corde trop longue, et qu'il la
retirast de deux ou trois eschelons, ce que fit Corsina. Mais, sur ces
entre-faites, le vallet retourne du vin, ne trouve point le prisonnier
en sa chambre, advertit le geolier et ses serviteurs, qui cherchent
de tous costez, voyent la chambre du geolier ouverte, les habits de
Fava, la corde qui pendoit par la fenestre du cabinet en la court,
descendent à la court, et trouvent Fava sur le point de remonter à
l'eschelle et se sauver, l'arrestent et le r'enferment, vont voir sur
le quay, à l'endroit des prisons, qui y estoit, r'encontrent un jeune
homme, l'espée à la main, qui s'enfuit aussi tost. Ils retournent aux
prisons, et payent le pauvre prisonnier de leurs peines. Les geoliers
sont oüis sur ce bris de prisons, Fava interrogé; on luy represente la
corde et l'eschelle qu'il recognoist, et respond du fait comme il a
esté cy devant deduit; et toutes fois il dit qu'il ne sçait pas si ce
fust Corsina qui luy jetta l'eschelle ou son serviteur, d'autant qu'il
ne le veid et ne l'entendit pas parler. Mais il y a quelque apparence
que tout ce qu'il a dit de Corsina ne soit qu'une invention et un
pretexte pour favoriser et couvrir Giovan Pietro Oliva, son beau frère,
ou quelque autre, du ministère et de l'entremise duquel il s'est servi
depuis sa prison.
Antonio Bertoloni estoit arrivé à Paris avec lettre de faveur de
la republique, avoit salué monsieur l'ambassadeur de Venise, avoit
esté presenté au roi par monsieur de Fresne, et sa Majesté luy avoit
fait cet honneur que d'entendre entièrement sa plainte, et commander
à monsieur le chancelier de luy faire justice, ce que monsieur le
chancelier a si religieusement et si soigneusement observé, que
tousjours il a eu l'oeil à cet affaire, et a voulu estre adverti
chaque jour par monsieur le grand prevost de la connestablie de ce
qui se passoit au procez. Pour l'expedition de cet affaire, Bertoloni
avoit apporté procuration speciale d'Angelo Bossa, partie civile
contre Fava, coppie collationnée de l'information et decret emané
des sieurs juges de la nuit à Venise, la lettre escrite à Venise et
envoyée par Fava à l'evesque de Concordia, et la quittance des neuf
mil trois cens cinquante six ducats douze gros contenus en la lettre
de change. Sur ces pièces, le procez est instruit, Angelo Bossa receu
partie, Bertoloni oüy en tesmoignage contre Fava, Fava interrogé
sur sa depposition, qu'il recognoist veritable; la lettre et la
quittance à luy representées et par luy recogneües, les recollemens et
confrontations faites.
Depuis l'arrivée de Bertoloni, Fava, voyant que sa fuitte avoit
manqué, ayant tousjours la presence de Bertoloni devant les yeux, et
sçachant de jour à autre toutes les poursuittes que Angelo Bossa, sa
partie, faisoit à l'encontre de luy, se desespera du tout, et de là en
avant (sans pourtant en monstrer des signes exterieurs) ne chercha plus
que les moyens de mourir, et mesme un jour se porta à une estrange et
cruelle deliberation d'empoisonner luy, sa femme et ses enfans.
Le quatriesme jour de mars, il pria le geolier de luy faire venir un
barbier pour luy coupper le poil. Après que son poil fut couppé, il
donna de l'argent au barbier et le pria de luy acheter et apporter
demie once d'antimoine[100] preparé, des fueilles de roses, des raisins
de Corinthe et du sucre, dont il disoit, avec des blancs d'oeufs,
vouloir faire un onguent pour une inflammation qu'il avoit ès yeux.
Le barbier achepta ces drogues; mais, d'autant que l'antimoine est
poison, il en advertit le geolier, en la presence duquel il les bailla
à Fava, auquel à l'instant elles furent saisies et ostées. Interrogé
sur ce, il recognut qu'il avoit donné charge et argent au barbier pour
achetter ces drogues comme medicinales à sa douleur, et que, bien
que l'antimoine fust poison, toutefois, temperé et meslé avec sucre,
raisins de Corinthe, fueilles de roses et blancs d'oeufs, il estoit
fort salutaire au mal des yeux, et que tant s'en faut qu'il eust eu
volonté de se mefaire depuis qu'il avoit attenté à sa vie en s'ouvrant
les veines, qu'au contraire, ayant esté malade et presque tousjours
indisposé, il avoit usé de remèdes et de regimes, et apporté toute la
peine et le soin qu'il avoit peu pour la conservation de sa santé, et
de ce appelloit en tesmoignage tous les prisonniers de sa chambre.
[Note 100: Au sujet des tentatives de Fava pour s'empoisonner, il
n'est parlé que d'arsenic, et non d'antimoine, dans le _Supplément
au Journal de l'Estoille_.]
Quelque temps après, Fava fut encore malade, et se mit au lict, où
tousjours depuis il a demeuré, et en ses maladies avoit ordinairement
de grandes convulsions et des vomissemens, ce qui fait presumer (et
par la suitte mesme de ceste histoire) qu'il avoit envoyé querir
l'antimoine preparé pour s'empoisonner, et que ses vomissemens estoient
le rejet du venin qu'il avoit pris.
Il apprehendoit la condamnation aux gallères, et prioit la justice
que, si, par les loix de France, son crime estoit punissable de ceste
peine, que plustost on le fist mourir, attendu qu'il avoit un catarre
ordinaire et une grande indisposition d'estomac, et mesme qu'il estoit
mal propre et inhabile à la rame, à cause des playes qu'il s'estoit
faites ès deux bras. Il recommendoit souvent sa femme et ses enfans à
la justice.
Est à remarquer que Fava avoit esté soupçonné de plusieurs autres
faulsetez faites à Naples, Venise, Milan et Gennes, et fut interrogé
sur memoires baillez à cet effet; toutefois il desnia tout, et dit
que l'Italie ne manquoit pas de gens d'esprit, et que quand un
arbre penchoit chacun s'appuyoit contre. Hors l'interrogatoire, et
particulièrement, il recogneut à Bertoloni le vol des quatre cens escus
en or qu'il avoit pris en son cabinet, mais le prioit de n'en rien
dire, afin de ne point aggraver son crime.
Toutes les choses s'estant ainsi passées, le procez mis en estat, veu
par maistre Pierre Forestier, procureur du roy en la grande prevosté de
la connestablie, conclusions par luy baillées, le procez distribué à
maistre Roland Bignon, advocat en Parlement, pour en faire son rapport,
enfin, le samedy vingt-deuxiesme mars, il est mis sur le bureau de
la connestablie et mareschaussée, où seoient pour juges messieurs
les grand prevost et lieutenant de la connestablie et mareschaussée,
messieurs du Hamel, Dogier, Loisel, le Masson, Leschassiers, de
Brienne, Mornac, Bignon, rapporteur; Desnoyers et Fardoil, advocats en
Parlement. Le procez rapporté et les pièces veuës, le jugement, à cause
de l'heure, remis au lundy.
Fava, ayant eu l'advertissement que l'on le jugeoit, se resolut de
prevenir la honte de son supplice par un courage malheureux; et,
d'autant qu'auparavant il avoit trois ou quatre fois manqué à sa mort,
le froid ayant retenu son sang dans ses veines, l'antimoine luy ayant
esté osté, le poison qu'il avoit pris sorty de son corps sans luy
nuire, il s'advisa de faire en sorte qu'il n'y fallust plus retourner.
Sa femme l'estant venu voir le samedy mesme, il luy fit entendre qu'il
desiroit manger d'une certaine paste à l'italienne, qu'autrefois elle
luy avoit desjà faite, et luy commanda, quand elle seroit de retour
en sa chambre, de faire de ceste paste et la luy apporter. Suivant ce
commandement, le lendemain, qui estoit le dimanche vingt-troisiesme
de mars, la femme de Fava luy envoye par son fils aisné la paste
qu'elle avoit faite. Fava, ayant receu ceste paste, en rompt un morceau
et met dedans quantité d'arsenic qu'il avoit eu (on n'a peu sçavoir
comment par l'information qui en a esté faite[101]), prend le poison et
l'avalle. Il prevoyoit sa mort infailliblement, d'autant qu'il avoit
pris six fois plus de poison qu'il n'en falloit pour faire mourir un
homme; et d'ailleurs il savoit bien qu'il ne vuideroit pas ce poison
comme les precedens, l'ayant exprès enfermé en une paste, afin que la
paste s'attachast à son estomach et y demeurast pour faire son effet.
Sa femme arrive; il se plainct à elle de l'exceds de son mal, dit qu'il
va mourir, sans declarer qu'il fust empoisonné, luy dit adieu, donne
par diverses fois la benediction à son fils, les renvoye tous deux au
logis. Aussitost il demanda un prestre. Un qui estoit prisonnier se
presenta, mais il le refusa et en voulut un autre. Pendant que l'on
en cherchoit, le poison, qui estoit violent, commence son operation,
presse Fava et le travaille extremement. Alors il se fit oster du
lict où il estoit couché et mettre sur une paillasse, où il dit qu'il
vouloit mourir, et y mourut miserablement peu de temps après, sans que
le geolier ny les prisonniers sceussent la cause de sa mort, et eussent
le temps et le moyen d'y remedier.
[Note 101: Les apothicaires avoient ordre de ne vendre d'arsenic
à qui que ce fût. On verra, par le passage suivant d'une lettre
de Malherbe à Peiresc (17 juillet 1615), qu'ils observoient la
défense rigoureusement, et même au péril de leur vie: «Un Simon,
dit-il, soldat de la citadelle d'Amiens, fut pendu il y a douze
ou quinze jours, à Amiens même, pour avoir donné trois coups de
poignard à un apothicaire qui lui avoit refusé de l'arsenic. Il
fit ce coup-là de la peur qu'il ne le découvrît.»]
Le lundy matin, vingt-quatriesme mars, les juges, qui estoient
assemblez pour le jugement du procez, sont advertis par monsieur le
grand prevost de la connestablie de la mort inesperée de Fava. Le corps
est ouvert, le poison trouvé dans l'estomach, curateur creé au cadaver,
information de la mort, la femme oüie, le procez fait et parfait au
cadaver, sentence du mesme jour par laquelle Francesco Fava, accusé,
est declaré deüement atteint et conveincu d'avoir mal pris, desrobbé et
vollé à Angelo Bossa, par faulsetez et suppositions de nom, qualitez,
escritures et cachets, neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze
gros, monnoye de Venise, tant en diamans, perles et chesnes d'or, que
en deniers comptans en espèce de seguins d'or: ensemble d'avoir attenté
à sa propre personne, estant en prison, par incision de ses veines, et
finalement, le procez estant sur le bureau, s'estre fait mourir par
poison; et pour reparation de ces crimes ordonné que son corps sera
traisné, la face contre terre, à la voyrie, par l'executeur de la haute
justice, et là pendu par les pieds à une potence qui pour cet effet y
sera mise et dressée; tous et un chacun de ses biens declarez acquis
et confisquez à qui il appartiendra, sur iceux prealablement pris la
somme de neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros, monnoye
de Venise, et tous les despens, dommages et interests d'Angelo Bossa;
et à ceste fin, et sur et tant moins de ceste somme, seront rendus à
Angelo Bossa, ou à son procureur, les diamans, perles, chesnes d'or et
seguins dont Francesco Fava a esté trouvé saisi; Octavio Oliva, Giovan
Pietro Oliva et Francesco Corsina, pris au corps partout où ils seront
trouvez et amenez prisonniers au For-l'Evesque, pour leur estre fait
et parfait leur procez.
Prononcé et executé à Paris le mesme jour, vingt-quatriesme mars mil
six cens huict.
N'a rien esté ordonné sur le quart promis aux marchands qui avoient
recouvré les diamans, perles et chesnes d'or, d'autant qu'ils en
avoient accordé avec Angelo Bossa pour une somme de six cens escus.
* * * * *
_Excuse, lecteur, si ceste histoire n'est traictée si dignement qu'elle
merite: ce n'est qu'un extrait de procez, que l'autheur a fait afin de
contenter la curiosité de ses amis, luy ayant esté plus facile de leur
en donner des coppies imprimées qu'escrites à la main._