Le lendemain, Chausserouge, plus calme, ne sortit pas de la ménagerie.
Il retrouva Jean Tabary à son poste et il se sentit pris, à sa vue,
d'une sorte de confusion. Était-il au courant de la scène de la veille?
Mais le régisseur ne laissa rien paraître dans sa manière d'être, ni
dans son attitude, qui pût faire supposer au dompteur que sa mère lui
avait raconté ce qui s'était passé.
Au fond, François éprouvait une honte et un dépit dont il n'était pas
maître. Il s'était montré insolent et brutal inutilement. Comment Louise
accueillerait-elle sa nouvelle proposition?
Il était dévoré du désir de la revoir, de lui parler... Il eût voulu
savoir si elle lui tenait rancune. Il ne se sentait ni la force, ni le
courage de se présenter devant elle.
Enfin, le soir, un peu avant l'heure du dîner, il n'y tint plus. Il
venait de donner sa représentation de jour. Il se déshabilla rapidement
et se dirigea vers l'entresort.
Louise Tabary était assise à son contrôle.
Il rougit à sa vue, s'approcha; elle lui tendit la main.
--Te voilà, toi, homme terrible! dit-elle en souriant. M'en as-tu assez
dit hier soir? Et pourtant, si je t'avais cédé, tu ne serais pas là
maintenant.
Chausserouge sentit tout son courage renaître.
On ne lui en voulait pas de son incartade.
--Non! riposta-t-il galamment, j'y aurais été plus tôt.
--C'est gentil à toi, ce que tu dis là!
--Vous m'aimez donc toujours un peu?
--Ne me force donc pas à te le répéter, mais tu le sais bien, il y a des
scrupules, ajouta-t-elle en soupirant, dont on n'est pas maître, et tant
d'obstacles nous séparent!
--Je les supprimerai!
--Supprimeras-tu ta femme, ton enfant?
--En quoi notre amour peut-il leur causer un préjudice? Si nous nous
aimons, cela ne regarde que nous.
--Après... tu me trouveras vieillie... tu le repentiras d'avoir obéi à
un caprice passager. Tu t'es bien lassé de ta femme qui est plus
jeune... tu te lasseras encore plus vite de moi... et alors... je serai
seule à souffrir... Non, lu sais, François, c'est très sérieux... A un
étranger, si j'en avais eu la fantaisie, je n'aurais rien refusé...
Comme tu me l'as dit si méchamment hier... j'ai bien eu d'autres amants,
dont j'ai à peine gardé le souvenir, mais avec toi... vois-tu, non!...
je le sens, ça serait trop grave!
--Bien vrai! demanda Chausserouge radieux. Vous pensez bien ce que vous
dites là?
--Assurément. Mais que me trouves-tu donc de si attrayant?
--Oh! Si vous saviez, hier... quand je vous ai tenue dans mes bras!...
Je ne peux pas vous expliquer, moi! Vous sentez bon la femme!
--Passionné, va! dit Louise Tabary en souriant.
--Appelez-moi comme vous voudrez! Dites que je suis fou, ça m'est égal!
Rudoyez-moi! Demandez-moi ce que vous voudrez, mais laissez-moi
espérer...
--Il faut toujours espérer... dit Louise d'un ton impénétrable.
--Alors... dites... pour que nous puissions causer mieux qu'ici... quand
est-ce que je vous verrai... seule?
--Ça, c'est plus grave!...
--Oh! si, dites, quand?
--Eh bien, dit Louise très bas, quand tu voudras... Le soir... je suis
toujours seule... Dans ma roulotte... après la représentation!
--Merci! cria Chausserouge et il s'enfuit.
Six heures sonnaient quand il arriva à sa caravane. Toute la soirée, il
resta préoccupé, plein de fièvre; à chaque instant, il consultait sa
montre. Il avait décidé que le soir même, il mettrait à profit la bonne
volonté de Louise.
A peine s'il prit le temps, après la représentation, d'assister au repas
des animaux.
--J'ai affaire, dit-il à Jean, tu veilleras à ce qu'on ne parte pas sans
que tout soit en ordre.
--Compte sur moi! répondit le jeune homme avec un sourire plein de
sous-entendus.
--Ah ça! se douterait-il de quelque chose? pensa Chausserouge en se
glissant hors de la ménagerie... Après tout, tant pis! Il a tout intérêt
à ne pas vendre la mèche, puisqu'il s'agit de sa mère!...
Toutes les lumières étaient éteintes. Seuls, quelques rares becs de gaz
répandaient leur lueur jaune et blafarde, le long de l'avenue qui borde
l'esplanade.
François se glissa silencieusement entre les caravanes sombres.
A son approche, les chiens à l'attache sous les voitures aboyaient, puis
se taisaient, dès qu'ils avaient reconnu dans l'homme qui passait, un du
Voyage.
Il atteignit enfin la roulotte des Tabary. Une petite lumière dansait
derrière la vitre de la fenêtre. Il frappa.
Presque aussitôt la porte s'entr'ouvrit et une voix se fit entendre:.
--Entre, François!
Louise était debout, en peignoir rose, plus attifée et plus souriante
que jamais.
--Tu m'attendais? demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le
paraître.
--J'étais sûr que tu viendrais ce soir, répondit simplement Louise
Tabary.
Elle s'assit dans un fauteuil, à la même place que la veille, et elle
voulut faire asseoir Chausserouge près d'elle.
Il ne prit pas garde à son invitation; il s'avança les yeux brillants,
les bras ouverts et voulut la prendre...
--Oh! c'est gentil à toi de m'avoir permis de venir! Mais elle le
repoussa doucement.
--Laisse, je t'en prie, j'ai déjà des remords!
--Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime?
--Non! Vois-tu, nous allons commettre, peut-être, une mauvaise action...
dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te cédant... en te
permettant de venir me retrouver ici... Je t'ai détourné de ton ménage
et Dieu sait quels ennuis pourront en résulter pour toi, quels regrets,
peut-être, ma faiblesse t'aura préparés...
--J'accepte tout, riposta François qui s'était agenouillé aux pieds de
Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, les yeux
fixés dans les yeux de sa maîtresse...
--Bien! mais tu ne me connais pas!... Tu acceptes peut-être dès à
présent des éventualités devant lesquelles tu reculerais, si tu savais à
quoi tu t'exposes... C'est parce que je m'en rends compte que
j'hésite...
--Que veux-tu dire? demanda François, étonné du ton subitement sérieux
de Louise Tabary.
--Écoute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce que j'ai
voulu, sans m'inquiéter de l'opinion des gens... Pour arriver au point
où j'en suis... je n'ai reculé devant aucun scrupule... J'ai eu des
amants, Boyau-Rouge et bien d'autres... parce que ma situation le
commandait... Mais l'intérêt seul me guidait et je suis toujours restée
maîtresse de mon coeur... Dernièrement quand je t'ai revu, je me suis
sentie poussée vers toi par un sentiment que je n'avais jamais éprouvé,
même pour Tabary, dans les commencements de notre liaison... Il m'avait
prise gamine, à une époque où j'étais malheureuse et je n'avais guère
pour lui autre chose que de la reconnaissance. Boyau-Rouge, lui, m'a
prise par les sens, mais j'ai retrouvé chez nombre d'amants les mêmes
sensations sans m'attacher plus à eux qu'à lui... Je l'ai donc quitté
sans regret... Toi, au contraire, toi qui n'as encore rien été pour
moi... tu t'es rendu maître, dès le premier instant, de mon être tout
entier... Je t'aime parce que tu es beau, parce que tu es brave... parce
que tu es toi!... Je t'aime! et la preuve, c'est que je n'ai pu
m'empêcher de te le faire comprendre, de te le dire!... La preuve, c'est
que je suis prête à me donner à toi!... Mais, prends garde! C'est un
malheur d'être aimé pareillement par une femme comme moi!... Quand tu
auras été à moi une fois, je voudrai te garder tout entier, je serai
jalouse... jalouse de tout ce qui t'entoure... jalouse de ceux qui
t'aiment... c'est affreux à dire! jalouse de ta femme, de ton enfant!...
A mon âge, tu sais, les passions sont plus fortes, l'amour plus
ardent... et la haine plus vivace. La pensée continuelle, opiniâtre, qui
m'a fait reculer jusqu'à ce jour, c'est la pensée qu'une autre pourra te
posséder après moi! Je me sens capable de tous les sacrifices, mais
aussi de toutes les fureurs... J'irai jusqu'au crime... peut-être, pour
te conserver... pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier...
tu seras mon dernier amour! Te sens-tu le courage d'affronter une
situation qui serait pour toi un supplice de tous les jours, si tu
venais une belle fois à te détacher de moi... Parle maintenant...
veux-tu encore de moi?
Louise Tabary avait récité, cette tirade, tout d'une haleine, comme une
leçon apprise.
Tout autre que François eût reculé ou du moins demandé à réfléchir
devant une pareille menace: elle ne fit que fouetter la passion de
l'amoureux dompteur.
--Tout! Tout! J'accepte tout, pourvu que tu sois à moi!
--Et... tu me jures de n'aimer jamais une autre femme que moi? demanda
l'astucieuse foraine.
--C'est pour Amélie que tu dis cela? Eh bien! à ton tour, écoute! Tout
ce que je t'ai laissé entendre l'autre jour était la vérité!... J'ai
fait, en me mariant avec elle, une imprudence... pis que cela, une
bêtise!... Je croyais l'aimer et j'étais poussé par mon père.
Aujourd'hui, je m'aperçois que je me suis trompé. Je n'ai jamais
ressenti pour elle ce que je ressens pour toi!... Tu vois bien, puisque
nos sensations sont identiques... que nous étions faits l'un pour
l'autre!... Rattrapons donc le temps perdu... laisse-moi t'aimer!...
Oui, je serai à toi... toujours, rien qu'à toi... Amélie, je la déteste,
je la hais depuis que je te connais!
Il se leva et, dans un élan furieux de passion, il prit dans ses bras sa
maîtresse qui, cette fois, les yeux fermés, se laissa faire et commença
à la délacer.
La poitrine de Louise se soulevait... François posa ses lèvres sur cette
gorge palpitante...
Tout à coup une pensée subite traversa son esprit.
--Et Jean? fit-il à l'oreille de Louise.
--Jean ne viendra pas!
Sans répondre, le dompteur, d'un revers de main, éteignit la lumière...
L'aube surprit les deux amants aux bras l'un de l'autre. Il faisait
grand jour quand François Chausserouge sortit de la caravane des Tabary.
Il était étourdi, grisé par la nuit qu'il venait de passer...
Certes, dans sa vie, il avait eu bien des maîtresses, mais jamais aucune
qui eût à ce point énervé ses sens, fait vibrer tout son être...
Il marchait sans idée... la tête vide, mais confondu devant une
expérience telle, une science si profonde qu'il n'aurait jamais osé le
soupçonner, délicieusement caressé par le souvenir de ces heures
d'extase, n'ayant qu'une idée, les revivre, aujourd'hui, demain...
toujours!
Ah! Louise pouvait maintenant lui demander un serment de fidélité...
C'est lui qui viendrait la supplier de n'être jamais qu'à lui... à lui
seul!
C'est lui qui n'eût reculé devant rien, pour s'assurer l'éternelle
possession de cette femme, jamais rassasiée, en qui semblait s'incarner
la joie de vivre!
Qu'était-elle venue, la veille, lui parler de l'autre? Une colère le
secouait à la pensée qu'Amélie serait désormais l'éternel obstacle à un
bonheur qu'il eût voulu avouer, rendre public!
En cet instant,--et il ne fut pas maître de réprimer ce sentiment,--la
nouvelle de la mort de sa femme l'eût soulagé.
--Après tout, la vie est courte, pensa-t-il comme pour se justifier
vis-à-vis de lui-même, est-ce donc un crime de rechercher au dehors les
satisfactions que je ne puis trouver chez moi... Je travaille assez et
j'ai eu assez de déboires pour qu'il me soit permis de ne négliger
aucune des occasions qui peuvent s'offrir d'oublier les ennuis de
l'existence...
C'est dans ces dispositions qu'il regagna la caravane où, déjà levée, et
les yeux rougis par les pleurs, Amélie l'attendait.
--Bonjour! fit-il en jetant son chapeau sur le lit.
--J'ai été bien inquiète, toute cette nuit, fit doucement la jeune
femme, je craignais qu'il ne te fût arrivé quelque accident...
--Suis-je donc un enfant? riposta rudement Chausserouge. Tu n'as pas à
t'inquiéter... Si je ne rentre pas, c'est que j'ai affaire ailleurs...
--Tu ne m'avais pas avertie... aussi je n'ai pu fermer l'oeil de la
nuit... Cent fois, je suis descendue pour voir si je ne t'apercevais
pas... J'ai pris froid... et ce matin je tousse...
--C'est de ta faute, il fallait te coucher!
--François! tu es dur!... Tu me fais bien de la peine!... Songe donc,
c'est la première fois que tu demeurais une nuit entière dehors...
--Oh! mais, j'espère que tu ne vas pas recommencer à gémir! On dirait,
ma parole, que tu as à te plaindre! Que te manque-t-il?
--François... quelque chose se passe en toi que je ne puis
m'expliquer... Tu ne m'aimes plus... En entrant, tout à l'heure, tu ne
m'as pas même embrassée...
--S'il n'y a que cela, c'est facile!
Et distraitement, du bout des lèvres, pressé d'en finir, comme s'il eût
accompli une corvée, il effleura la joue de sa femme.
--Tu es contente, maintenant! Eh bien! fiche-moi la paix!
--Tu ne demandes pas de nouvelles de ta fille?
--Zézette? Eh bien! comment va-t-elle?
--Elle a passé une assez bonne nuit... Mais elle tousse toujours.
--C'est bien! Il n'y a rien de nouveau, à part ça?
--Non, rien!
--J'ai faim... donne-moi à déjeuner!
Il but et mangea sans rien dire, la pensée absente, l'oeil vague.
Assise auprès de lui, se levant à chaque instant pour le servir, Amélie
l'observait en silence, touchant à peine aux mets qu'elle avait
préparés.
--Pourquoi ne manges-tu pas?
--Je n'ai pas faim.
Chausserouge haussa les épaules, puis quand il eut fini, il se leva,
prit son chapeau et se disposa à sortir.
Amélie s'arma de courage; elle se planta devant son mari:
--Tu ne seras pas trop longtemps absent, n'est-ce pas?
--Je serai absent le temps qu'il faudra, répondit-il en l'écartant.
--François, dit alors résolument la jeune femme, tu ne sortiras pas
avant que nous ayons eu tous les deux une explication. Pourquoi ne
m'aimes-tu plus?... T'ai-je donné des motifs qui puissent justifier
l'abandon où tu me laisses... seule avec notre enfant malade...
Réponds-moi? Est-ce que... tu en aimerais une autre?...
Le dompteur croisa ses bras sur sa poitrine.
--Ma chère Amélie, dit-il, je sais ce que j'ai à faire... Si tu veux que
nous restions bons amis... il ne faut pas m'assassiner de tes questions,
ni de tes reproches... Je suis en âge de me conduire...
--Tu ne vois donc pas que je fais tout ce que je peux pour ne pas te
laisser voir combien le chagrin me dévore... Mais il est des heures où
j'étouffe... Alors c'est plus fort que moi... Pardonne-moi!... Mais
laisse-moi te parler! C'est l'amour que je te porte qui dicte mes
paroles... François, tu es sur une mauvaise pente! Tu étais meilleur
pour moi, avant notre rentrée à Paris. Si parfois tu me traitais
durement, tu savais si bien me faire oublier tes duretés! Aujourd'hui,
ce que j'avais prévu est arrivé... depuis que tu as introduit ici Jean
Tabary...
--Tais-toi! Tais-toi! interrompit le dompteur. Je te défends d'accuser
Jean Tabary! Il est mon aide, mon second! Il est un autre moi-même! Mais
il n'est, en aucune façon, responsable de ma conduite! Encore une fois,
je fais ce que je veux! Donc, trêve à tes pleurnicheries et laisse-moi
passer!
--Tu aimes quelqu'un, François!... puisque tu me forces à te le dire, je
suis jalouse et ma souffrance est si grande que je ne puis la contenir!
Agis donc comme tu l'entendras, mais laisse-moi pleurer... laisse-moi te
dire quelle peine tu me fais!... Oh!, cette femme, si je la
connaissais!... Cette femme qui est venue me prendre mon bonheur!
--Tu ne la connaîtras pas! ricana le dompteur.
Amélie redressa la tête. Son mari avait avoué!
Donc, il avait une maîtresse, avec qui il avait passé la nuit, et c'est
au sortir de ses bras, encore plein de son souvenir, qu'il venait lui
jeter le sarcasme à la face!
Et c'était chez elle qu'il passerait peut-être la nuit prochaine... les
autres! Et personne à qui conter sa peine!...
Ah! si Chausserouge, le père, eût été là, comme tout eût changé et comme
il eût su imposer sa volonté.
Mais, hélas! elle était seule et sans force contre cet homme, si faible
avec les autres et qui ne trouvait de courage que pour la braver et
l'humilier!
Eh bien! non, ce ne serait pas! Elle aussi, elle était une enfant du
Voyage.
A la rude école de son père, elle avait appris à avoir de l'énergie,
quand il le fallait.
On voulait lui enlever l'affection de son mari... Elle défendrait son
bien!
Comme, pour la seconde fois, Chausserouge se dirigeait vers la porte,
elle le saisit par le bras, et les yeux brillants de fièvre, elle lui
cria:
--Eh bien! nomme-la donc, cette femme, si tu l'oses!
--Ah! tu sais..., tu m'embêtes! riposta le dompteur en se dégageant.
Puis, à son tour, il lui mit la main sur l'épaule, la rejeta rudement à
l'intérieur de la caravane et sortit en claquant la porte.
A travers la vitre, Amélie, vaincue, et brisée, suivit de l'oeil son
mari qui s'éloignait.
Elle le vit entrer dans la ménagerie. Alors, sûre qu'il n'allait pas à
un nouveau rendez-vous, elle s'accouda à la table et resta longtemps
abîmée dans les larmes.
Le soir, craignant sans doute encore une nouvelle scène, Chausserouge ne
fit à la roulotte qu'une courte apparition. Il mangea du bout des dents.
Amélie ne dit pas un mot, mais on sentait qu'elle avait pris un grand
parti.
Quelques instants après que Chausserouge se fût rendu à la ménagerie,
elle s'assura que Zézette dormait bien et elle l'y suivit.
Là, dissimulée dans un coin, elle observa les spectateurs, les
spectatrices, espérant saisir au passage un signe d'intelligence qui
pût être pour elle un indice. Elle voulait savoir... elle voulait
connaître sa rivale... Son manège n'échappa pas à Jean Tabary, qui en
prévint le dompteur.
--Tu as donc eu des histoires dans ton ménage? On dirait qu'elle est
jalouse... Si tu voyais la paire de z'yeux qu'elle envoie à chaque
cliente qui passe!
--Si elle est jalouse, répondit François, faut espérer que ça lui
passera. Dans tous les cas, ce soir, elle peut reluquer tout ce qu'elle
voudra, elle est sûre de faire chou blanc.
--La particulière n'est pas là? demanda Tabary d'un ton très innocent.
--Non, elle n'est pas là et elle n'est pas en train d'y venir, répondit
le dompteur, très satisfait de voir que Jean ne paraissait au courant de
rien, je me cache mieux que ça, quand je fais mes farces!
A minuit, quand il eut quitté son costume, et qu'il se fut assuré qu'il
laissait tout en ordre, il reprit, comme la veille, le chemin de la
caravane de Louise.
Il allait l'atteindre et se préparait à frapper, quand une ombre se
détacha d'un arbre et lui barra le passage.
--C'est chez Louise Tabary que tu as été hier... et c'est chez elle que
tu reviens aujourd'hui! fit une voix qu'il connaissait bien. Eh bien, je
suis là, moi!... Je suis ta femme, tu n'iras pas!
Et Amélie, passant son bras sous celui de son mari, chercha à
l'entraîner.
Surpris et un peu abasourdi par cette brusque apparition, François
Chausserouge ne sut d'abord que répondre.
Toutefois, il recouvra rapidement son sang-froid.
--Alors, tu m'espionnes? demanda-t-il. Au lieu de t'occuper de ton
ménage, de veiller sur ta fille malade, tu cours les rues afin de savoir
où je vais, ce que je fais... Je ne veux pas de ça, file et que je ne te
retrouve plus sur mes pas...
Il se contenait, apportant dans ses paroles une sorte de modération,
craignant que, dans le silence de la nuit, le bruit d'un scandale
n'éveillât les forains endormis et ne les attirât sur le seuil de leurs
caravanes, mais sa voix tremblait de colère.
--Va-t'en! répéta-t-il encore une fois; va-t'en! ou ça va tourner mal!
--Je ne m'en irai pas sans toi! fit Amélie en s'accrochant désespérément
au bras de son mari. Je t'en prie, François! au nom de ton père, au nom
de notre ancien amour, au nom de notre enfant!... Ne me laisse pas
retourner seule... Reste avec moi!
--Je te dis de me lâcher... et de partir... j'ai affaire!
--Tu vas chez la Tabary! Elle est ta maîtresse maintenant! Cette femme
avec qui tout le Voyage a couché... qui pourrait être ta mère! Ah! c'est
trop de honte! Eh bien! non, je ne lui céderai pas une place qui
m'appartient! Je crierai, j'appellerai!... Je dénoncerai à tous cette
femme qui m'a pris mon mari... et tandis que tu seras chez elle, je
resterai assise dehors, sur les marches de sa roulotte... Non, une fois
de plus, je ne partirai pas sans toi...
La main de Chausserouge serra à le briser le poignet de sa femme. Une
fureur l'étranglait, tempérée par la peur du scandale.
--Tais-toi! balbutia-t-il frémissant, tais-toi... ou je cogne!
--Eh bien! frappe-moi... j'aime mieux ça!... Mais tu ne m'empêcheras pas
de me révolter...
Elle n'acheva pas; les doigts du dompteur l'avaient saisie à la gorge et
la serraient à l'étouffer.
--Te tairas-tu, sale bête! Te tairas-tu!
Puis, prenant rapidement une résolution soudaine, il l'entraîna du côté
de la ménagerie, sans un mot.
Il marchait vite, soutenant ou plutôt traînant après lui la malheureuse
qui trébuchait à chaque pas.
Arrivé et sa caravane, il lui fit monter les marches, ouvrit la porte et
brutalement, il poussa à l'intérieur la jeune femme qui tomba à la
renverse sur le plancher de la voiture.
Alors, donnant enfin un libre cours à sa fureur, dans l'obscurité, il
s'acharna sur sa victime, la piétinant, la frappant sans mesure, sans
relâche, comme il frappait ses bêtes, quand elles refusaient d'obéir.
Fatigué enfin de frapper, sur ce corps inerte, qui n'opposait aucune
résistance, il alluma une bougie, releva la pauvre Amélie et la jeta sur
le lit.
--Je pense maintenant que tu seras corrigée de t'occuper de ce qui ne te
regarde pas... Y en a autant pour toi chaque fois que ça t'arrivera!
Il ressentait pour la misérable une haine féroce, la rendant responsable
de tout ce qui lui arrivait de désagréable, se vengeant sur elle, qui
n'offrait aucune défense, de la sujétion dans laquelle il était
inconsciemment maintenu d'autre part.
Il vengeait sur elle son autorité perdue comme s'il eût été heureux de
saisir cette occasion de se prouver à lui-même qu'il était resté le
maître.
Et il était aidé, poussé dans cette revanche par la passion sensuelle
que Louise Tabary avait su faire naître et savait si bien entretenir au
fond de son coeur.
Toutefois, quand il vit sa femme, étendue sans force, à moitié nue sur
le lit, son visage boursouflé couvert d'ecchymoses et inondé de larmes,
la poitrine soulevée par les sanglots, il eut une minute d'hésitation.
Une sorte de remords l'étreignit. Il avait été trop loin, il l'avait
frappée en brute. Mais aussi pourquoi l'avait-elle exaspéré par ses
reproches, son insistance, ses pleurnicheries?
Il passa sa main sur son front comme pour se demander à quel parti il
allait s'arrêter. Il regarda un instant autour de lui, puis, sa pensée
se reportant vers Louise, qui, à cette heure, l'attendait, il fit un pas
vers la porte.
--Tu sors?... demanda Amélie d'un ton de voix si douloureux qu'elle le
fit se retourner.
C'était la plainte du chien battu qui revient lécher la main de son
maître.
--Alors, continua la jeune femme, c'est bien entendu... Tu ne veux plus
de moi... Oh! ne crains rien, je ne me plaindrai jamais de tes
brutalités... Elles resteront un remords éternel pour toi... et un
souvenir terrible pour moi! Tu ne me trouveras plus, comme aujourd'hui,
en travers de ta route, mais je voudrais savoir si c'est entre nous le
commencement d'une rupture définitive... Tu l'aimes donc bien, cette
femme?...
Loin de toucher Chausserouge, cette plainte désolée, en jetant de
nouveau le nom de Louise dans la conversation, ne fit que confirmer la
résolution du dompteur.
Aussi bien c'était une occasion de notifier une fois pour toutes à sa
femme la nouvelle façon de vivre qu'il entendait désormais mettre en
pratique.
--Eh bien! oui, je l'aime, là! Je l'ai dans le sang et je n'ai qu'un
regret, c'est de ne pas l'avoir connue plus tôt!... Elle était faite
pour moi... entends-tu! Maintenant que tu es prévenue, ça te dispensera
de m'espionner à l'avenir... Bonsoir, je vais la retrouver!
Et il partit en faisant claquer la porte.
Restée seule, Amélie se demanda si elle avait été le jouet d'un rêve.
Ses égratignures, la douleur sourde qu'elle ressentait à l'oeil gauche
congestionné et tuméfié la convainquirent de la réalité de son malheur.
Ainsi donc, tout était fini irrémédiablement.
Il n'y avait plus d'espoir que son mari s'arrachât jamais des griffes de
cette femme dont elle savait la terrible réputation.
Mais par quels sortilèges, par quels charmes avait-elle donc pu envoûter
à ce point cet homme, qu'elle avait toujours connu bon quoique un peu
brutal, pour qu'il en arrivât à la traiter comme il venait de le faire?
Elle en avait le pressentiment.
Dans cet amour funeste, sombreraient à la fois et son bonheur à elle et
l'avenir même de l'établissement.
Elle n'aurait plus désormais, comme suprême et unique consolation à
tant de déboires, que la présence de sa chère petite Zézette,
l'innocente à laquelle la conduite, ou plutôt la folie de son père,
préparait un avenir si noir.
Et elle passa le reste de la nuit en proie à ces pensées, les tempes
martelées par une souffrance morale pire que la souffrance physique
qu'elle endurait.
Chausserouge avait repris, au pas de course, le chemin de la caravane de
Louise.
Il avait besoin de s'étourdir, de ne pas penser à l'acte que sa
conscience lui reprochait et il avait hâte, pour échapper au remords, de
se retrouver auprès de celle devant qui tout son être s'annihilait,
avide de sensations et dévoré de désirs fous.
--Tu t'es fait bien désirer ce soir, chéri, dit Louise qui, dès l'entrée
du dompteur, avait compris, à voir sa face décomposée, qu'un drame
intime avait dû le retenir, j'ai cru un moment que tu ne viendrais pas.
--Moi... ne pas venir!... s'écria Chausserouge, quand je sais que tu
m'attends, quand tu es à moi!... Mais, j'ai dû me fâcher, montrer que
j'étais le maître et à partir d'aujourd'hui, c'est entendu... je serai
ici tous les soirs. Et personne n'aura rien à dire... j'y ai mis bon
ordre.
--Tu as avoué à Amélie notre liaison? demanda Louise, le sourcil
contracté à la pensée que cette imprudence avait pu être commise.
--Il a bien fallu! Elle était là, à deux pas d'ici, il y a une
demi-heure, me guettant... voulant absolument m'empêcher d'entrer, au
moment même où j'allais mettre la main sur le loquet de la porte...
--Mais je n'ai rien entendu?
--Parce que pour éviter tout scandale, je l'ai prise et ramenée de force
à ma caravane. Et là, ajouta-t-il, je lui ai fait comprendre que de
pareilles histoires n'étaient pas de mise, que j'aimais ailleurs et que
tout était désormais fini entre nous...
--C'est mal, ce que tu as fait là, François, c'est ta femme... et
peut-être l'as-tu maltraitée, frappée... à cause de moi?
--C'est la première fois aujourd'hui, mais je te jure bien que ce ne
sera pas la dernière... Tu es ma vraie femme, toi, Louise... l'autre, si
je consens à la garder, c'est que je ne peux faire autrement... Et j'en
ai assez de regret...
--Tu as tort, François! répéta Louise Tabary. En somme, j'ai pris sa
place et vois combien de désagréments peut nous causer ton indiscrétion.
D'abord, ne serait-ce que cela... le scandale qui va éclater sur tout le
Voyage quand on connaîtra notre liaison...
--Eh! que m'importe l'opinion du monde! Je n'ai qu'une crainte, c'est
que tu cesses de m'aimer... Je ne sais pas ce que tu as, mais dès que je
t'approche, je suis un autre homme! Rien ne compte plus pour moi... que
toi!
--Pourvu que cela dure! soupira Louise Tabary.
--Cela durera tant que tu voudras m'aimer!
--Alors... toujours! s'écria Louise, qui entoura de ses deux bras le cou
de Chausserouge. Tu me sacrifies tout... Je ne veux rien te devoir!
De ce jour, Chausserouge devint l'hôte assidu de la caravane.
Il n'habita presque plus chez lui, n'apparaissant à la ménagerie qu'aux
heures où sa présence y était indispensable, ou aux heures des repas.
Amélie avait compris que toute résistance était désormais impossible.
Elle se résigna, et les jours passaient sans qu'elle échangeât dix mots
avec son mari.
Parfois, pourtant, ne pouvant vaincre l'insomnie, elle se levait, la
nuit, jetait une mantille sur ses épaules et sans se soucier de la bise
ni des intempéries, elle errait des heures au milieu du Voyage endormi,
rôdant autour de la roulotte éclairée d'une pâle veilleuse, où son mari
reposait aux bras de la Tabary.
Elle allait là, sans but, comprenant bien l'inanité de sa démarche,
mais poussée par un irrésistible besoin de se rapprocher de l'être qui
la torturait si cruellement.
Puis, elle rentrait, frissonnante et glacée, et se recouchait, serrant
dans ses bras et baignant de ses larmes la petite Zézette qui dormait
paisiblement.
Sa santé ne tarda pas à s'altérer; elle maigrissait visiblement; souvent
elle était secouée de quintes de toux, qui lui brisaient la poitrine;
ses pommettes saillantes s'empourpraient de rose, tandis que le mal
donnait à ses yeux un fiévreux éclat.
Mais que lui importait la vie, maintenant qu'elle avait perdu toute
espérance de joie, que son bonheur était à jamais envolé...
Elle végétait, dédaignant de se soigner, n'ayant d'autre souci désormais
que la santé de sa fille qui, elle, se reprenait à vivre, puisant au
contraire dans cette existence nomade, ce perpétuel changement d'air,
une vigueur nouvelle, qui la faisait s'épanouir et grandir à vue d'oeil.
Bientôt pour le Voyage, ce ne fut plus un secret que la liaison du
dompteur avec Louise Tabary.
La force de l'habitude aidant, Chausserouge cessa de dissimuler.
A chacun des déplacements du Voyage, une place était réservée à la
gauche de la ménagerie pour l'entresort des Tabary.
N'ayant plus à se heurter aux révoltes de sa femme, le dompteur devint
dans l'intimité moins brutal, presque tendre par moments même.
On eut dit qu'ayant conscience de l'indignité de sa conduite, mais
n'osant y renoncer, il s'ingéniait à se la faire pardonner.
La vérité était que la résignation et les larmes muettes de la jeune
femme avaient fait plus pour attendrir son coeur et exciter en lui des
remords que les résistances de la première heure, auxquelles il avait
répondu par la violence.
Ce fut lui qui, le premier, et avant même qu'elle eût songé à se
plaindre, s'aperçut du changement qui s'était opéré chez Amélie.
--Tu souffres... tu es malade, je le vois... Il faut consulter un
médecin, lui dit-il un jour que la jeune femme, secouée par de
continuelles crises de toux, n'avait pas touché au déjeuner.
--Oh! c'est bien inutile... Je souffre d'un mal dont le médecin ne me
guérira pas! avait répondu Amélie en hochant douloureusement la tête.
Chausserouge avait eu un geste d'impatience.
--Tout ça, c'est des bêtises! Quand on est malade, on se soigne! Tu
seras bien avancée, quand tu ne pourras plus aller et qu'il te faudra
garder le lit... Tandis qu'en prenant le mal à temps...
--Je te dis que ce n'est pas mon corps qui souffre.
--Je t'en prie, ne faisons pas de sentiment! Il est avéré aujourd'hui
que nous nous sommes trompés tous les deux, en croyant nous aimer. La
suite nous l'a bien montré. Il est clair que nous n'étions pas faits
l'un pour l'autre, mais puisqu'il n'y a pas moyen de revenir là-dessus,
je trouve tout à fait inutile de se faire du mal inutilement. Vivons
donc en bons amis, côte à côte, le mieux possible, tout n'en ira que
mieux, et au moins, nous n'aurons plus de ces tiraillements qui m'ont
fait porter la main sur toi, un jour que tu m'avais exaspéré. Que
diable! personne n'est parfait en ce monde! Acceptons donc l'existence
telle qu'elle nous est faite, sans rechigner... Je ne t'ennuie pas...
--Pas assez! interrompit Amélie.
--Allons! pas de ces mots-là! c'est bête! Je ne t'ennuie pas, je ne te
laisse manquer de rien.., tu es maîtresse chez toi. De quoi te
plains-tu?
--Non! en effet, il ne me manque rien... Mais le bien-être matériel ne
fait pas le bonheur... Je n'ose plus me montrer... Je sens tous les
regards qui s'attachent à moi, car on sait maintenant que Louise Tabary
est ta maîtresse... Tu ne prends même plus la peine de te cacher... Si
je descends dans la ménagerie, j'y rencontre Jean qui, certes, ne me
manque pas de respect, mais son air narquois quand il me salue de son:
Bonjour, patronne! et la façon insolente dont il me suit des yeux, me
font mal... C'est à peine maintenant si tu t'intéresses à ta fille... Et
je sens une terreur immense m'envahir, à la pensée de ce qui adviendra
pour elle... le jour où je ne serai plus là... pour l'aimer... et pour
la défendre peut-être!... Pourra-t-elle si jeune--car je ne prévois pas
que je puisses vivre longtemps--pourra-t-elle compter sur son père, dont
l'aveuglement est tel que je désespère de le voir jamais s'arracher des
griffes qui l'enserrent...
Chausserouge avait écouté cette tirade le sourcil froncé.
Il eut néanmoins un accès de franchise brutale.
--Eh bien! oui; là, j'ai peut-être tort, mais que veux-tu, j'ai trouvé
chez Louise ce que je n'ai jamais trouve chez aucune femme... Oui, elle
me tient... et je ne puis, quant à présent, me passer d'elle... je t'en
demande pardon... mais cela ne m'empêche pas d'avoir pour toi une
affection sincère... et pour Zézette donc! Tiens! veux-tu que je te
dise, tu ne connais pas Louise... Elle est très bonne, au fond, elle a
des remords... Elle se reproche d'être la cause de ton chagrin... Nous
n'avons pas été maîtres du sentiment qui nous a rapprochés... Il ne se
passe pas de jour que nous ne parlions de toi, de la petite... Elle
voudrait savoir... moi aussi... quelque chose qui te fasse beaucoup...
beaucoup de plaisir... pour te le donner... Voyons! désires-tu quelque
chose?... quoi?
Amélie s'était levée pour ne pas éclater en sanglots. Ainsi, son mari en
était là!... Tellement changé, tellement dominé par son absurde passion,
qu'il n'apercevait pas, l'inconscient! l'énormité de sa proposition.
Il fallait renoncer à tout jamais à l'espoir de le reconquérir. C'est
ainsi qu'il répondait à ses plaintes si pleines de résignation
douloureuse... par l'offre de compensations que lui donnerait la Tabary!
--Veux-tu, lui dit-elle suffoquée par l'émotion qui l'étouffait,
veux-tu?... Nous ne reparlerons plus jamais de cela... plus jamais... Tu
vivras comme tu l'entendras... Je souffrirai en silence, mais je ne veux
plus voir personne... je ne veux plus rien entendre...
--Comme tu voudras! dit Chausserouge, qui ne comprenait rien à
l'indignation de sa femme. Seulement, tu sais, je tiens à ce que tu
voies un médecin.
--Ce n'est pas la peine.
--Je le veux!
Et le soir même, il revint accompagné d'un docteur qui interrogea la
jeune femme, l'ausculta longuement et laissa une ordonnance.
En sortant, il prit Chausserouge à part.
--Je n'ai pas voulu effrayer la malade, lui dit-il, mais à vous je dois
la vérité. Vous m'avez appelé bien tard... Votre femme a les poumons
attaqués... Elle a besoin de grands ménagements... Le climat d'ici lui
est très défavorable, et si vous pouviez-la décider à faire un voyage
dans le Midi... ce serait encore là la médication la plus efficace de
toutes celles que je pourrais prescrire...
--Alors son état?... demanda Chausserouge effrayé.
--Est grave, je ne vous le cache pas!
Pour la première fois, Chausserouge éprouva un réel chagrin.
Si au moment du début de sa liaison, il avait cru sentir naître au fond
de son coeur une sorte de haine contre sa femme, ç'avait été un
sentiment factice, une crise irréfléchie causée par l'enragement de sa
passion qui lui faisait considérer comme un ennemi quiconque cherchait à
y faire obstacle, mais au fond de son coeur l'affection sommeillait et
il avait suffi pour la réveiller de cette menace latente, du simple
avertissement de l'homme de science.
Le docteur avait ajouté:
--Elle a dû beaucoup souffrir physiquement... ou moralement.
Et Chausserouge songea à l'existence qu'il avait faite à sa femme depuis
les longs mois qu'il l'avait délaissée. Pour la première fois, il perçut
nettement ce que sa conduite avait de répréhensible et de criminel.
C'était lui qui avait réduit sa femme à ce dernier degré de misère et il
ne pensa plus qu'à une chose, lui faire oublier le passé...
Si elle devait succomber, il voulait qu'elle mourût lui ayant
pardonné...
Il s'étonna lui-même de cet excès de sensibilité. Pour la première fois,
il se sentit la force non pas de rompre avec Louise, mais d'apporter
dans ses relations avec elle une discrétion dont lui saurait gré la
pauvre Amélie, habituée à moins de ménagements...
C'est dans cet état d'esprit qu'il se rendit le soir a l'heure
habituelle dans la caravane de Louise, non sans inquiétude toutefois.
Comment sa maîtresse accueillerait-elle la résolution qu'il venait de
prendre?
Consentirait-elle à cette sorte de partage, elle dont l'amour s'était
toujours montré si exclusif.
Dès les premiers mots que hasarda timidement le dompteur, il sentit
s'envoler toute appréhension.
Louise Tabary se répandit en condoléances.
Comment! cette pauvre Amélie était si malade que cela! Oh! voilà bien ce
qu'elle avait redouté dès les premiers jours! Elle allait être la cause,
peut-être, de la mort de la pauvre femme! Elle ne se le pardonnerait
jamais!
Pourquoi fallait-il que sa situation fausse l'empêchât d'aller la
soigner, la dorloter!
Elle aurait eu tant de joie à lui faire oublier le mal qu'elle lui avait
fait! Bien innocemment, hélas! et toute la faute en était à son bête de
coeur, dont elle n'avait su refréner les élans!
Ah! cette idée la rendait réellement malheureuse... et elle espérait
bien que François allait faire son devoir.
Et comme Chausserouge écoutait, ravi, tellement ces sentiments
répondaient à ceux qu'il éprouvait personnellement, elle continua:
--Ton devoir, il est tout tracé! C'est nous qui, par notre faiblesse
coupable, avons frappé au coeur la pauvre Amélie. Il ne faut pas que
nous ayons à nous reprocher sa mort. Si elle doit partir, que ce ne soit
pas sans que nous lui ayons prodigué toutes les consolations, tous les
soins qui peuvent adoucir sa fin. A partir de ce soir, et jusqu'à nouvel
ordre, je ne veux plus de toi... Ce sera pour moi un bien dur sacrifice,
mais auquel mon devoir me commande de me résoudre. Ce sera aussi une
épreuve... Je verrai si l'absence est capable de te faire oublier ton
amie... Tu vas rester près d'elle... Le médecin recommande un voyage
dans le Midi... Pars!... N'hésite pas!...
--Tu viendras avec nous!
--C'est impossible. Tu emmèneras Jean... J'espère que tu m'écriras...
Les tournées en province t'ont du reste toujours réussi. Recommence
l'expérience... Tu n'as qu'à y gagner, puisque, tu le vois comme moi, le
métier se perd à Paris et que, quand on y fait ses frais, il faut
s'estimer heureux.
--M'éloigner de toi... longtemps peut-être? Tu n'y penses pas.
--Je n'y pense que trop... De cette façon, mon ami, ajouta-t-elle
tristement, tu me reviendras guéri toi-même... ou plus aimant... Il me
restera alors à bénir ou à maudire cette circonstance qui m'aura donné
la mesure de la sincérité et de la puissance de ton amour... Ne me fais
pas d'objections... Ne me dis rien... Va-t'en et à demain!
Lorsque, le soir venu, Louise Tabary rapporta à Jean la conversation
qu'elle avait eue avec son amant.
--Tu es folle! lui dit le jeune homme. Comment! Au moment où nous le
tenons, tu l'éloignes! Tu le sépares volontairement de lui à l'heure
même où nous sommes sur le point de devenir les véritables maîtres de la
ménagerie! Je n'y comprends rien! Tu sais combien il est faible... Dès
qu'il t'aura quittée, comme il faut qu'il subisse toujours l'influence
de quelqu'un, il retombera sous celle d'Amélie, et alors, nisco!
Mais Louise Tabary se contenta de sourire en haussant les épaules.
--Comme tu es simple, mon pauvre garçon! Crois-tu donc que je n'ai pas
tout prévu? D'abord, tu seras là et je compte bien sur toi pour ne pas
lui laisser oublier qu'il reste à Paris une femme se mourant d'amour
pour lui. Et quant à Amélie, la pauvre, j'ai fait assez causer François
pour savoir que je n'ai dès à présent plus rien à craindre d'elle... Je
me doutais un peu de tout ça... La dernière fois que je l'ai rencontrée,
par hasard, elle m'a fait peur!... Une vraie gueule de papier mâché...
Elle a la mort dans les os... Elle sera douce, aimable et prévenante,
mais il est des satisfactions qu'elle ne lui donnera pas... des
satisfactions qu'il ne pourra jamais trouver avec d'autres qu'avec
moi... Si, pour mon malheur, je suis vieille déjà... l'âge m'a donné de
l'expérience... Crois-moi! je sais par où il faut prendre Chausserouge,
je le tiens bien!
--Mais puisque tu ne seras pas là?
--Mon absence se fera alors plus cruellement sentir... L'habitude tuera
la pitié qu'il éprouve maintenant... L'existence que sa femme, toujours
plus malade, lui fera, finira par lui peser... Il regrettera son départ,
aspirera après son retour... Il est probable que nous ne reverrons plus
Amélie... elle est déjà trop bas!... Il reviendra donc veuf, libre... La
continence aura renouvelé son ardeur, qui commence à présent à
s'émousser et alors... plus que jamais, il sera à nous!...
--Mais l'enfant?
--Je lui servirai de mère, répliqua Louise Tabary. Ne crains rien, mon
plan est tout tracé... Et puis, continua-t-elle, pour être sûr qu'il ne
nous échappera pas, je vais profiter de ses bonnes dispositions
actuelles. Bien qu'il n'ait pas fait de brillantes affaires, depuis
qu'il est à Paris, il a pas mal d'économies, bien placées... Je vais lui
dire qu'en son absence, j'ai l'intention de donner de l'extension à mon
entresort... la même extension qu'autrefois, pour faire la nique à
Boyau-Rouge, mais qu'il me manque des fonds. Comme il déteste
Boyau-Rouge, qui a été mon amant avant lui... j'aurai ce que je voudrai
et désormais nos intérêts d'argent étant communs, il sera bien forcé de
penser à moi souvent... Ce sera une sûreté de plus.
Jean Tabary regarda sa mère avec admiration.
C'était décidément une maîtresse femme et il n'y avait plus qu'à la
laisser faire; quiconque se fût occupé de ses affaires n'eût jamais su
en tirer un meilleur parti.
--M'man! lui dit-il en l'embrassant, à partir d'aujourd'hui, je ne fais
plus rien sans te consulter!
--Contente-toi seulement de suivre les instructions que je te donnerai
avant le départ de Chausserouge. Cela suffira!... Ah! surtout, sois, le
plus respectueux et le plus prévenant que tu pourras pour Amélie! Elle
te croira converti et elle sera la première à nous aider.
--Tu peux compter sur moi.
Amélie accueillit avec moins d'enthousiasme que Chausserouge le récit
que lui fit son mari de son entretien avec Louise Tabary et des bons
conseils qu'il en avait reçus.
Cette ingérence dans ses affaires ne pouvait au reste que lui déplaire,
de même que cette attitude subitement sympathique lui inspirait une
secrète défiance.
Elle ne put néanmoins s'élever contre un projet qui réalisait le plus
cher de ses voeux.
N'était-ce pas en l'arrachant de vive force à l'influence du milieu dans
lequel il vivait que le père Chausserouge avait pu une première fois
ramener son fils à de meilleurs sentiments?
Mais cette fois, on emmenait Jean, et Amélie sentit que c'était
assurément sur cette présence que comptait Louise Tabary.
Le fils veillerait à ce que le souvenir de la mère ne sortit pas de la
mémoire du dompteur.
C'était à elle à parer à ce danger, mais, hélas! dans son état de santé,
elle ne se sentait guère de force à faire oublier l'autre!
Toutefois, on prépara tout en vue d'un prochain départ. Il fut décidé
que la ménagerie se mettrait en route pour le Midi, marchant à petites
journées pour ne point trop fatiguer la malade, s'arrêtant dans chacune
des villes où il serait possible de compter au moins sur deux ou trois
représentations fructueuses.
Quelques jours avant leur départ, à l'une de leurs dernières entrevues,
Louise Tabary fit part à son amant du projet qu'elle caressait d'établir
sur les mêmes bases que jadis une concurrence sérieuse à Boyau-Rouge.
C'était un placement sûr, étant donné sa grande entente et sa grande
expérience des affaires.
Comme elle s'y attendait, Chausserouge accéda immédiatement à son désir
et il lui remit entre les mains la partie la plus importante de son
fonds de réserve, pour l'appliquer à cette entreprise.
Louise promit à son nouvel associé de le tenir au courant du résultat de
ses efforts et, par une belle matinée de septembre, le convoi s'ébranla,
prenant ce même chemin qui, dix ans plus tôt, l'avait mené à la fortune.
X
Dès les premières étapes, François Chausserouge apprécia pour quelle
large part l'expérience paternelle avait contribué à la prospérité de
l'établissement.
Lors de la première tournée, il s'était toujours déchargé sur le vieux
dompteur du soin de l'administration.
Maintenant c'était à Jean Tabary qu'était échue cette tâche plus lourde
qu'on ne le supposait.
Or, bien que le jeune homme apportât dans l'accomplissement de ses
devoirs une réelle conscience, son ignorance des petits détails du
métier lui faisait commettre mille maladresses.
Il était en outre insuffisamment secondé par le nouveau personnel qu'il
avait recruté; aussi le succès des premières représentations qui furent
données s'en ressentit-il. La publicité était mal faite; les
emplacements mal choisis, l'installation défectueuse.
Ou bien le service des vivres était mal assuré et il arriva par deux
fois qu'on dût, à défaut de viande de cheval, mettre à sac les
boucheries pour nourrir les animaux.
C'était dépenser en pure perte non seulement le bénéfice, mais les deux
tiers de la recette, et au bout de trois semaines de voyage, après
plusieurs séjours, il se trouva que les frais n'ayant pas été couverts,
il fallut attaquer la caisse de réserve.
De plus, les animaux, confiés à des mains inexpérimentées, ne recevaient
plus les soins indispensables.
Déshabitués des longues pérégrinations, plusieurs tombèrent malades, et
un lion même succomba un peu avant d'arriver à Lyon.
Chausserouge comptait se refaire dans cette ville, en y donnant une
longue série de représentations, mais il n'atteignit pas le résultat
espéré, et au moment où il se préparait à continuer son chemin, une
circonstance survint qui le força à prolonger son séjour.
Amélie qui, vaillamment, jusqu'à ce jour, avait supporté sans se
plaindre les fatigues de la route, dut s'aliter.
Son état empira et le médecin, appelé aussitôt, ne jugea pas qu'il fût
possible, malgré le courage qu'elle montrait, de repartir avant un mois.
Il ne pouvait venir à la pensée de Chausserouge de laisser sa femme dans
une maison de santé ou un hôpital, puisque c'était pour elle qu'il avait
entrepris cette longue tournée.
Il retarda donc son départ et ce fut pour rétablissement un désastre
d'autant plus grand que, bien que la curiosité des Lyonnais fût émoussée
et qu'il ne fût plus possible de compter sur de nouvelles recettes, il
fallait néanmoins subvenir à l'entretien et aux frais si considérables
que comporte une ménagerie comptant plus de soixante pensionnaires,
hommes ou bêtes.
Chausserouge montra dans cette circonstance une abnégation et une
résignation qui toucha profondément la jeune femme et lui fit presque
oublier un passé qui pourtant lui avait été bien pénible.
C'est alors qu'elle se surprit peu à peu à ne plus mépriser autant
Louise Tabary; sans se calmer, son ressentiment s'apaisait.
Elle était femme, elle avait aimé son mari; malgré ses torts elle le
chérissait encore, et elle comprenait qu'une autre femme ait pu aimer
François.
Sa jalousie et son respect de la foi jurée lui faisait blâmer cette
liaison coupable; mais dans son besoin de pardonner, elle mit la
faiblesse du dompteur sur le compte de la nature humaine, si prompte aux
caprices et aux désirs irraisonnés.
Au fond, il l'aimait bien; il venait de le lui prouver en n'hésitant pas
à sacrifier pour un temps sa passion et elle ne put s'empêcher de
savoir gré à Louise d'avoir été l'instigatrice de cette résolution.
Cette excessive indulgence venant après les révoltes des premiers
instants, ses doutes sur le mobile qui avait poussé la Tabary à suggérer
à son amant l'idée de se séparer d'elle et d'obéir aux conseils du
médecin, faisant ainsi preuve d'une abnégation rare chez une amoureuse,
s'expliquait par l'état maladif où elle se trouvait, un secret
pressentiment peut-être de sa fin prochaine et inéluctable.
Pendant les longues heures qu'elle passait seule, étendue sur son lit de
douleur, sa pensée s'égarait; elle revivait les heures passées et
l'excès de misère d'autrefois lui faisait trouver bien doux les soins
attentifs dont elle était à présent l'objet.
Elle en arrivait à juger presque légitime le besoin qu'éprouvait
Chausserouge d'aller chercher ailleurs un aliment à sa passion, puisque
sa santé lui interdisait désormais de lui donner les satisfactions qu'il
était en droit d'attendre de sa femme.
D'ailleurs, puisqu'elle restait son amie, sa meilleure amie, la mère de
son enfant, puisqu'il l'aimait avec son coeur comme il venait de le lui
prouver victorieusement, était-il juste de lui faire un crime
irrémissible d'en aimer une autre avec ses sens?
Ce fut un phénomène curieux, bien fait pour exciter la sagacité des
philosophes, que ce revirement subit chez la pauvre malade.
Elle se trouvait heureuse, après tant de déboires, d'une situation
qu'elle n'était pas maîtresse de changer et contre laquelle, quelques
mois plus tôt, elle s'était élevée avec indignation et violence.
Le même revirement s'opéra en même temps chez Chausserouge, et ces deux
êtres se comprirent sans se donner le mot.
Durant les longues heures qu'il passait près de sa femme, plus tendre et
plus dévoué qu'il ne l'avait jamais été, il parlait de Louise Tabary, de
ses qualités, de sa franchise, des remords qu'elle avait montrés, de
ses hésitations, et Amélie l'écoulait, sinon avec plaisir, du moins avec
intérêt.
--Cette femme, pensait-elle, a suivi l'impulsion qui la poussait vers
mon mari; elle a cédé, non sans avoir lutté, et elle a fait son possible
pour faire oublier le chagrin qu'elle m'avait causé...
Eh bien! mon Dieu! puisque fatalement Chausserouge était destiné, de par
son tempérament, à avoir d'illégitimes faiblesses, il valait mieux pour
elle qu'il se fût rencontré avec cette femme trop facile peut-être, mais
que la sincérité de sa passion excusait jusqu'à un certain point.
Certainement Louise Tabary était calomniée, car elle avait du coeur.
Et comme Jean faisait preuve depuis quelque temps à son égard d'une
condescendance à laquelle il ne l'avait pas habituée, lui témoignait des
marques d'intérêt qui la touchaient, comme en outre, il affectait,
malgré les embarras qu'avait suscités son administration défectueuse, un
grand dévouement à la cause commune, elle revint peu à peu sur ses
préventions à son égard.
Mais la paix ne régnait pas moins dans le ménage, à ce point que l'aveu
lui-même du prêt important que le dompteur avait consenti à Louise
Tabary, avant son départ, ne souleva de la part de la jeune femme aucune
objection.
Elle ne pouvait qu'approuver son mari, puisqu'il avait cru bien faire.
Bref, Chausserouge eût été le plus heureux des hommes, si d'une part il
eût pu concevoir l'espérance du rétablissement de sa femme, et si la
prospérité de la ménagerie n'eût reçu aucun accroc.
Mais il ne faisait qu'entrer malheureusement, et il ne fut pas long à
s'en apercevoir, dans une période de déveine.
Un mieux sensible, dû peut-être à la phase de quiétude morale dans
laquelle vivait Amélie, s'étant manifesté, il donna l'ordre du départ,
et le convoi reprit la route du Midi.
Nulle part, et pas même dans les villes sur lesquelles il comptait le
plus, il ne retrouva son succès d'autrefois.
Il ne pouvait comprendre pour quel motif une froideur dédaigneuse
remplaçait aujourd'hui l'enthousiasme des anciennes années.
C'était pourtant le même spectacle, augmenté d'attractions inédites, le
même travail... Peut-être était-on blasé sur ce genre de
divertissement... Toujours est-il qu'il continuait à ne faire que des
recettes dérisoires, insuffisantes même pour couvrir les frais.
Partout, des demi-salles, un public sceptique que ne parvenaient à
émouvoir ni la témérité de ses exercices, ni le dressage d'animaux
jusque-là réputés indomptables.
Bref, il vint un jour où, sinon réduit aux expédients, du moins très
gêné, il dut écrire à Louise Tabary et la prier de lui venir en aide en
lui restituant une partie des sommes qu'il avait avancées.
Mais, à Paris non plus, les affaires n'allaient pas.
Louise avait employé son argent comme il était convenu. Elle avait fait
de grands frais, agrandi son établissement, doublé, triplé son
personnel; le succès n'avait pas récompensé son effort et Boyau-Rouge
restait le maître de l'entresort le plus fréquenté et le plus à la mode
de tout le Voyage. Pourtant elle n'avait rien négligé pour ramener la
vogue.
Elle restait dans une situation identique, n'ayant pas encore perdu
d'argent, mais se demandant si elle arriverait à en gagner.
Dans ces conditions et à son grand regret, il lui était impossible de
répondre à la demande du dompteur et de mettre aucune somme à sa
disposition.
Cependant il fallait en sortir.
Le dompteur ne voulait pas s'exposer à rester en panne avec sa
ménagerie, loin de tout secours, dans un pays inconnu, où il n'avait
aucun crédit à attendre.
Il se consulta avec sa femme et Jean Tabary et, d'un commun accord, il
fut décidé qu'il se rendrait à Paris et que là il s'arrangerait pour
contracter un emprunt qui lui permit de faire face aux obligations qui
lui incombaient, en attendant une campagne plus heureuse.
--Le plus simple, dit Jean, ce sera de t'adresser à Vermieux. Il a prêté
à bien d'autres sur le Voyage, puisque c'est son état... Il sait qui tu
es, il n'ignore pas que ton établissement vaut de l'argent, tu auras de
lui ce que tu voudras.
--Un usurier, dit Chausserouge en faisant la grimace.
--Usurier! Usurier tant que tu voudras! mais tu seras encore bien
content de le trouver. Ma mère le connaît. Elle pourra te mettre en
rapport avec lui. C'est le seul qui puisse te tirer d'affaire.
Profitant de son séjour à Cette, où il n'avait pas l'espoir de réaliser
des bénéfices, il sauta en express et partit pour Paris.
Il tomba à l'improviste chez Louise Tabary; après l'effusion des
premiers instants, après qu'il eut donné des nouvelles de sa femme, il
expliqua sa situation embarrassée.
Justement, un nouveau revers et bien inattendu venait de frapper Louise.
Un nouveau règlement de police, concernant les fêles foraines, venait
d'être mis en vigueur et les conditions imposées à l'industrie dite des
entresorts, étaient à ce point inacceptables qu'elles allaient rendre
impossible l'exercice de la profession, si elles étaient appliquées dans
toute leur rigueur. Ah! quand la malechance s'en mêlait, ce n'était
jamais fini!
En ce qui concernait l'intention de Chausserouge, Louise Tabary fut de
l'avis de son fils.
Il fallait s'adresser à Vermieux, qui justement était à Paris en train
d'opérer divers recouvrements.
--Et tu as de la chance, conclut-elle, car il passe la moitié de son
temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu'à l'époque des
échéances.
--J'aurai recours à lui... évidemment, dit Chausserouge, s'il m'est
impossible de faire autrement, mais auparavant je veux épuiser tous les
autres moyens qui peuvent s'offrir à moi. Or, pendant la route, j'ai eu
une idée. Si je réussis dans l'entreprise que je vais tenter, je serai
soutenu bien mieux que je ne pourrais l'être par Vermieux et en même
temps cela me coûtera moins cher. Voilà: par ma mère, je suis ramoni. Tu
sais qu'il existe, sur tout le Voyage, entre ramonis, une sorte de
franc-maçonnerie, qui les oblige à se soutenir mutuellement. De là, leur
grande force qui les met à l'abri de la misère, bien que tous les
membres appartenant à cette race soient éparpillés sur tous les points
de la France. Ils forment une association occulte, qui a pour chef
Lamberty, le directeur du Miroir magique. C'est lui leur pape... ou leur
roi, et ils lui obéissent, bien qu'il affecte des allures tout à fait
différentes. A le voir, on le prendrait pour un beau monsieur et rien ne
pourrait faire supposer l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il
dispose. En dehors de sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse
de réserve, car il y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment,
et qui est destinée à venir en aide aux frères malheureux. Moi, je ne
lui demanderai pas un secours, mais un prêt, avec hypothèque sur mon
établissement; il ne court aucun risque et je ne prévois pas qu'il
puisse me refuser. Il était très bien avec mon père; il a assisté à mon
mariage... Le jour où nous avons réuni pour le célébrer tout le Voyage
au Salon des Familles, à Saint-Mandé, il était là. C'est un temps dont
on aime à se souvenir... Nous étions heureux... alors! Je le lui
rappellerai. Oui, décidément; ça me coûtera moins... j'aime mieux ça...
Louise Tabary hocha la tête d'un air de doute.
--Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien que toi... Sans
doute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela être de
leur race... Tu n'en es qu'à moitié... par ta mère et puis, ta
prospérité qui ne s'était pas démentie jusqu'à ce jour, t'a fait des
jaloux... On ne sera pas fâché, et Lamberty le premier, de te savoir
dans la crotte et on t'y laissera... On trouvera des prétextes pour te
refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu
demandes. Tandis qu'avec Vermieux, c'est une affaire que tu règles. Il
ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y trouvez
votre compte et vous ne vous devez rien l'un à l'autre. Crois-moi, ne
perds pas de temps, et abouche-toi tout de suite avec Vermieux.
Mais Chausserouge persista; il tenait à son idée.
Le lendemain, il se présentait chez Lamberty, installé pour le moment
sur le boulevard Clichy.
Lamberty était un homme gros et court; un long nez crochu partageait en
deux son visage et ses joues étaient ornées d'une paire de favoris
poivre et sel, très épais et célèbres sur tout le Voyage.
Une lourde chaîne de montre en or, ornée de breloques et de cornes de
corail, s'étalait sur son ventre légèrement bedonnant; ses doigts velus,
gros et courts étaient surchargés de bagues.
Indépendamment de la royauté qu'on lui attribuait, il jouissait d'une
grande influence parmi les forains qui n'étaient pas de sa race.
On le craignait; à voir avec quelle facilité il obtenait les permissions
et les autorisations qu'il demandait, on le soupçonnait d'avoir des
attaches avec la police..
La vérité était que Lamberty, doué d'une intelligence peu commune et
d'une activité sans pareille, connaissait son métier à fond et qu'il
mettait les facultés les plus rares au service de son état.
Il était possesseur de plusieurs baraques qui fonctionnaient
simultanément et personne mieux que lui ne savait prévoir la mode,
découvrir et mettre en oeuvres des attractions nouvelles.
Il avait pour principe qu'il ne faut jamais fatiguer le public, tenir
toujours sa curiosité en éveil, en apportant constamment une
amélioration nouvelle à chacun des trucs dont il était l'infatigable
inventeur. De là son succès.
Et si on le jalousait, on le jalousait tout bas, car on le savait homme
à ne jamais oublier une injure ni un mauvais procédé.
Chausserouge le trouva dans sa caravane occupé à se raser le menton
qu'il avait bleu comme un menton de cabot.
Lamberty reçut le dompteur avec de grandes démonstrations d'amitié, lui
prodiguant les marques de sa sympathie, à ce point que dès le premier
abord François augura très bien du résultat de sa démarche.
Mais dès que celui-ci aborda le récit de sa situation embarrassée, qui
le faisait avoir recours à lui, le visage de Lamberty se rembrunit
visiblement.
Quand il en vint à solliciter carrément le prêt d'une somme de dix mille
francs, indispensable pour faire face à ses affaires, une impassibilité
glaciale remplaça l'enjouement de la première minute chez le roi des
ramonis qui donnait à ce moment les derniers soins à sa toilette.
Il réfléchit un instant, puis:
--Mon cher ami, dit-il à François, vous savez, je n'en doute pas,
combien est grand mon désir de vous être agréable. Vous ne seriez pas
ici sans cela... J'ai beaucoup connu votre père qui était un brave
homme, un honnête homme dans toute l'acception du mot, et dont le nom
restera comme une des gloires du Voyage... Je l'aimais beaucoup et il me
le rendait un peu... J'ai connu également votre mère, une digne
femme..., et ma famille était même alliée avec ses parents. Toutes
choses que l'on n'oublie pas. Ce préambule pour arriver à vous dire que
si je voyais la possibilité de vous rendre service, j'en serais trop
heureux... Je suis rond en affaires... je vous dirais:
Vous avez besoin de dix mille francs... Je les ai... Les voilà!... Vous
me les rendrez quand vous pourrez! Nous toperions, et ce serait fait.
Avec vous, je ne serais pas inquiet. Malheureusement, il m'est
impossible de vous faire la moindre avance. On se méprend beaucoup sur
ma situation de fortune. On me croit très riche parce que je travaille
beaucoup, parce qu'on voit mon nom partout, parce que je suis
propriétaire de plusieurs établissements. On a tort, et c'est justement
pour cela que je ne puis disposer d'un sou. Tout mon capital est
éparpillé. C'est ainsi que je viens de mettre en oeuvre différents trucs
qui me coûtent les yeux de la tête, un «Mer-sur-Terre», avec machine à
vapeur, tangage et roulis, perfectionnement de mon invention, de plus,
un «Chemin de l'Amour», une idée extraordinaire, mais prendra-t-elle? Un
tonneau énorme, percé aux deux bouts, dans lequel sont disposées des
banquettes sur lesquelles on attache les clients, hommes et femmes, et
on roule le tout... C'est très drôle, mais ça donne mal au coeur...
C'est justement ce qui m'inquiète... à moins que ce ne soit là une cause
de succès! Bref, tous ces essais me coûtent gros et mon argent s'est
immobilisé. Je vous raconte tout cela, mon cher ami, pour bien vous
faire comprendre qu'il n'y a pas de ma part mauvaise volonté, bien au
contraire, seulement...
Sur ces mots il s'interrompit, compléta sa phrase d'un geste découragé
et se leva pour couper court, puis, voulant donner une conclusion
définitive à sa tirade, dont il ne savait comment sortir sans se
répéter, il tendit sa main au dompteur.
--Sans rancune, n'est-ce pas?
Mais ce n'était pas là l'affaire de Chausserouge. Il insista, affectant
de ne pas comprendre que Lamberty lui donnait congé.
--Je suis trop du métier, répliqua-t-il, pour ne pas comprendre que vous
avez des charges, des obligations et que le nombre et la variété de vos
diverses entreprises ne vous permettent pas de disposer personnellement
d'une somme aussi importante; aussi, en venant vous trouver, ce n'était
pas à Lamberty que je voulais m'adresser, mais à celui qu'avec raison
nous considérons, nous autres ramonis, comme notre chef. Moi aussi, vous
le savez, je suis ramoni par ma mère et je n'ignore pas qu'il est de
tradition, parmi ceux de notre race, de nous venir mutuellement en
aide... Je n'ignore pas non plus que vous êtes le dispensateur suprême.
Notez d'ailleurs que ma demande, si elle est agréée, ne videra pas la
caisse commune. Ce n'est pas un secours, mais un simple prêt que je
sollicite, remboursable aux époques qu'il vous conviendra et garanti par
une hypothèque sur mon établissement...
Lamberty parut très visiblement ennuyé de la tournure que prenait
l'entretien.
Il réfléchit un instant, puis avec un sourire contraint:
--Nous entrons dans un ordre d'idées tout différent. Mais tout d'abord
laissez-moi rectifier quelques petites erreurs. Je ne suis pas, comme
vous le dites, le roi, ni le chef suprême des ramonis... Ma situation
sur le Voyage, l'origine de ma famille me donnent seulement une certaine
autorité sur mes compatriotes... Ils me marquent de la confiance, ils me
choisissent pour arbitre dans leurs contestations privées; ils m'ont
institué leur trésorier et c'est moi qui suis chargé de répartir, entre
les plus nécessiteux, certains fonds dont j'ai en effet la disposition.
Mais il y a loin de cette situation à la royauté absolue que vous
m'attribuez... Je dois compte de mes actes, je ne suis que le gardien
fidèle des usages et des coutumes de nos pères... Eh bien! à ce titre
encore, je ne puis vous venir en aide, attendu que vous ne remplissez
pas les conditions... D'abord, vous n'êtes pas dans la misère, vous avez
une surface, une installation qui vaut de l'argent, et les sommes qui
vous seraient confiées manqueraient à ceux de nos frères qui sont dans
le besoin... Nous sommes une Société de secours, non un Établissement
de prêt... De plus, et c'est là même la principale et la meilleure
raison; vous n'êtes pas des nôtres, vous n'êtes pas ramoni!
--Je vous demande pardon! répliqua vivement Chausserouge, ma mère était
une vrai ramoni et vous venez de me dire que sa famille était alliée
avec la vôtre.
--C'est possible, mais votre mère est morte depuis longtemps; votre père
était originaire d'Auvergne, non du pays de Bohème, et le jour où,
contrairement aux coutumes de notre pays, Maria à épousé Chausserouge,
elle s'est séparée à tout jamais de ses frères pour prendre la
nationalité de son mari. Et elle pouvait même s'estimer heureuse de
n'avoir pas attiré sur sa tête les malédictions et les anathèmes de ses
coreligionnaires.
Et Lamberty, pour mieux convaincre son interlocuteur, rappela en
quelques mots les bases fondamentales sur lesquels s'appuyaient, depuis
un temps immémorial, les usages des ramonis.
Chassés de leur pays, condamnés à une existence nomade, ils avaient
néanmoins conservé leur autonomie, leur indépendance, parce qu'ils
avaient su s'astreindre à une rigoureuse et sévère observation des
traditions.
Tandis que les uns parcouraient les campagnes, exerçant les industries
les plus humbles, raccommodeurs de porcelaine, rempailleurs de chaises,
fabricants de corbeilles et de paniers, diseurs de bonne aventure,
rebouteurs ou sorciers, gîtant au bord des routes, vivant à la grâce de
Dieu ou plutôt aux dépens de la compagnie, maraudant un brin, mendiant
ou braconnant à la barbe du champignol (garde-champêtre), les autres, de
goûts plus raffinés ou plus ambitieux, avaient rejoint le Voyage,
s'étaient installés et avaient eu des fortunes diverses.
Quelques-uns, les insouciants, continuaient à végéter dans les derniers
emplois, étaient restés garçons de piste, musiciens ou chiqués; tandis
que la plupart, comme lui, Lamberty, étaient arrivés, à force de
travail, à acquérir à la fois de l'aisance et une certaine notoriété.
Mais, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils pussent appartenir,
les raboins,--c'est le terme familier qui sert à désigner les ramonis
sur le Voyage--sans exception obéissent à la même loi, et malheur à qui
la transgresse!
Un raboin ne peut épouser qu'une fille de raboins, et encore ce mariage
doit-il être dépourvu de toutes les formalités ordinaires.
Pas de mairie, pas d'église. Les futurs conjoints se réunissent devant
le plus ancien de leur tribu,--car bien qu'errants, ils forment encore
des tribus--qui les unit sans autre forme de procès.
Les ramonis ne sont d'aucun pays; ils sont raboins, voilà tout. Toujours
par monts, par vaux et par chemins, ils échappent à tout recensement, et
en fait d'impôts, ne payent que la patente obligatoire inhérente à leur
état.
Ils négligent de faire inscrire leurs enfants à la mairie, esquivant par
ce moyen la conscription et le service militaire.
Ils ne tombent sous la règle commune qui régit la société que le jour de
leur mort. Ne pouvant faire disparaître le cadavre, ils doivent faire la
déclaration de décès à la mairie du pays qu'ils traversent. Mais c'est
là l'unique obligation à laquelle il ne leur est pas permis d'échapper.
Et s'ils sont parvenus à conserver ainsi leurs droits et leurs coutumes
traditionnelles dans toute leur intégrité, ils le doivent à la sévérité
avec laquelle ils punissent quiconque y contrevient.
Les anciens s'érigent en tribunal et rendent des arrêts sans appel.
Aussi était-il étonnant que le mariage de Maria, célébré jadis
contrairement aux règles, n'eût pas donné lieu, de la part des ramonis,
à des représailles justifiées par cette transgression.
De semblables mésalliances n'avaient-elles pas souvent donné lieu à des
scènes sanglantes?...
Dernièrement encore une troupe de raboins n'avait elle pas attendu un
soir, à Asnières, sur le bord de l'eau, un jeune homme qui devait
épouser le lendemain une ramoni?
Ils l'avaient saisi, dépouillé, lardé de coups de couteau et jeté à la
Seine.
Certes, lui, Lamberty, était loin d'approuver ces mesures extrêmes, mais
il était, comme ses coreligionnaires, respectueux des coutumes
anciennes.
On avait eu raison de laisser épouser Maria par Chausserouge, puisque
tel avait été son bon plaisir, mais à partir du jour où elle était
devenue la femme d'un chrétien, elle avait délibérément rompu tous les
liens qui rattachaient à ceux de sa race.
Elle avait cessé d'exister pour eux et son fils n'avait pas qualité pour
se réclamer d'un titre qui ne lui appartenait pas.
--De telle sorte, conclut Lamberty, que si je me permettais de passer
outre, d'accéder à votre désir, je trahirais la cause que je suis chargé
de défendre et je m'attirerais de justes remontrances que je ne veux pas
encourir.
Chausserouge quitta tout penaud le directeur du Miroir magique.
Décidément, Louise Tabary avait toujours raison: elle avait prévu la
réception qu'on venait de lui faire et c'était en connaissance de cause
qu'elle l'avait tout d'abord engagé avec tant d'insistance à s'adresser
à Vermieux.
Il rendit compte de sa démarche à sa maîtresse:
--C'est bien fait, répondit Louise, je t'avais prévenu, tu n'as pas
voulu m'écouter... Pendant ton absence je n'ai pas perdu mon temps.
Comme je prévoyais la réponse qu'on t'a faite, je me suis mise
aujourd'hui en campagne et, ce soir, Vermieux sera là... je l'ai invité
à dîner. Tu sais, joue serré avec celui-là. C'est un malin... Du reste,
je serai là pour t'appuyer.
Chausserouge ne connaissait Vermieux que de vue et de réputation. Par
ouï-dire, il le savait impitoyable et rusé comme un singe.
L'usurier passait pour avoir ruiné déjà pas mal de forains qui avaient
voulu jouer au plus fin avec lui. De là la répugnance du dompteur à
entrer en relations avec lui.
Vermieux fut exact au rendez-vous.
--Bonjour, garçon, dit-il à Chausserouge avec sa bonhomie cauteleuse, en
lui tendant la main. Eh bien? Quoi donc? c'est vrai ce que Louise m'a
dit? On a eu quelques malheurs... C'est bon, on en reviendra!... Je ne
veux pas te dire que je suis content de la circonstance qui me fournit
l'occasion de boire un verre avec toi, mais ça me fait plaisir de
trouver le fils d'un vieux camarade, d'un pays... car le père
Chausserouge aussi était de l'Auvergne... Et si je peux t'être utile,
par ma foi, j'en serai content!
Le repas fut très animé.
Vermieux buvait beaucoup et mangeait comme quatre; il affecta pendant le
dîner de ne faire aucune allusion au motif de leur réunion.
Au dessert, il fallut aborder la question.
--Vermieux alluma sa pipe, et avec une netteté, une précision que
Chausserouge fut surpris de rencontrer chez un homme qui venait de faire
de telles libations, il posa une série de questions au dompteur.
Puis, lorsqu'il se fut renseigné suffisamment.
--Hum! Hum! fit-il, tu dis, garçon, qu'il te faudrait pour te
recaler?...
--Dix mille francs!
--Dix mille francs, c'est une somme, et ça ne se trouve pas sous le pas
d'un cheval. C'est que, sais-tu, garçon, qu'il y a rudement des risques
aujourd'hui, dans notre sacré métier. Regarde à quoi tient le succès!
En dix ans de temps, ton père, parti de rien, est parvenu à faire une
fortune. En cinq ans, et bien que n'ayant rien négligé pour réussir, tu
as boulotté toutes tes économies... Moi, j'ai débuté sur le Voyage comme
galaupe (petit employé); j'ai réussi à mettre quatre sous de côté.
Aujourd'hui il n'y aurait plus mèche, tout ça pour dire que les temps
ont bien changé!
Et le père Vermieux passa en revue toutes les industries foraines.
Les vélocipèdes végétaient; les chevaux de bois étaient usés; les bonnes
fertes ne gagnaient plus leur pain; les panoramas, les musées, les
phénomènes ne faisaient plus le sou.
Seuls, les entresorts avec la danse du ventre et les petites femmes
tenaient encore coup; la préfecture venait d'y mettre bon ordre et la
mère Tabary en savait quelque chose.
Plus moyen de faire de musique après onze heures; plus d'orchestre. Une
fête sans tambour, sans grosse caisse, sans cymbales, est-ce que ça
pouvait se comprendre?
Les musiciens allemands, qui ne coûtaient rien ou à peu près, remplacés
obligatoirement par des musiciens français, qui exigeaient des six
francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque démolie par les
patriotes indignés.
Augmentation des frais, diminution des recettes, tel était le bilan du
Voyage.
Et encore, il ne venait d'examiner que le petit côté de la question.
Voilà que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester l'apanage
d'un petit nombre d'individus ayant mêmes origines, mêmes goûts, mêmes
idées, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un certain nombre
d'adhérents, dont la venue allait, à brève échéance, causer la ruine des
entrepreneurs de petits spectacles.
Des compagnies françaises et anglaises se formaient tous les jours avec
un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient atteindre les
anciens du Voyage, des établissements éclairés à la lumière électrique,
dorés, marchant à la vapeur, avec un personnel en livrée, des caissiers,
des contrôleurs, des surveillants, etc., de véritables administrations,
quoi!
Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec la
complicité du placardier (délégué au placement), des commissaires de
police, des municipalités qu'ils couvraient d'or, au grand détriment de
ceux qui occupaient les mêmes places avant eux.
C'étaient les bateaux «Mer-sur-Terre», grands comme de véritables
chaloupes, des chevaux mécaniques, grandeur naturelle et marchant au
galop, des «Courses en ballons», un tas d'innovations dont se passaient
bien nos pères et qui tuaient l'industrie des petits, comme les grands
magasins menacent tous les jours d'englober tout le commerce parisien...
--Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et depuis leur
intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon à la gauche du Voyage, et
le mètre carré se paye des sommes exorbitantes. Ils ont eu beau
augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se presse dans
leurs baraques, attiré par la nouveauté, et délaisse les anciens. Ce
sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, nous ont mis à
dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils ont envahi le
Voyage qu'on a fondé la Ligue anti-foraine, qui ne tend rien moins qu'à
obtenir qu'on nous chasse en dehors des fortifications. Alors, du coup,
ça sera la ruine!... Déjà le public, par le luxe auquel on l'a habitué,
ne prend plus le même plaisir à nos spectacles modestes, bientôt si ça
continue, il les délaissera complètement... Alors ce sera la misère
complète... Pas de recettes, pas de pain à donner aux gosses! Et
pourtant faut manger tous les jours... Et on vient trouver le père
Vermieux: «Père Vermieux! Voyez notre situation... Vous savez ce que
c'est... le métier ne va pas... Je sais plus comment faire... Vous ne
pourriez pas me prêter cent francs!» Et le père Vermieux, bonne bête, y
va de sa bonne galette... sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et
il en a comme ça sur tout le Voyage! Ah! mon vieux Chausserouge, c'est
rudement triste tout de même pour moi, quand je me vois obligé, pour
rentrer dans mes fonds, de faire vendre... De pauvres diables souvent,
qui savent pas où coucher le soir... Mais pourtant faut être juste, je
peux pas me mettre sur la paille. Et on dit comme ça, je le sais:
«--Oh! le père Vermieux, c'est une vieille crapule!» Crapule! pas tant
que ça! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement embarrassés
s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer à me rendre utile
à mes anciens confrères, faut que j'en garde le moyen, faut que je me
réserve et que je prenne mes précautions, pas vrai? Tout ça, garçon,
pour arriver à te dire que je ne doute pas de ta bonne foi et de la
bonne volonté, mais dame! dix mille balles, ça me donne à réfléchir...
--Mon établissement, père Vermieux, vaut quatre ou cinq fois la somme et
je ne fais que traverser une crise...
--Et si ta baraque brûle... Et si tes pensionnaires crèvent... Et si tu
meurs? Hein! dis un peu, qu'est-ce qui me restera?
--Vous cherchez la petite bête, père Vermieux. Je sais soigner mes
animaux; de plus, je suis assuré, et si je meurs, la ménagerie ne mourra
pas avec moi!...
--Ah! elle perdra rudement de sa valeur... Des lions sans dompteur,
c'est une marchandise qui coûte au lieu de rapporter. Enfin, je veux
bien, c'est entendu, il n'arrivera rien de tout cela. Vous autres et les
lutteurs, vous êtes encore ceux qui résistez le mieux... Et encore, les
lutteurs, depuis qu'on a organisé des matchs dans les grands
établissements, depuis qu'on parle de fonder des Arènes nationales...
Enfin suppose que je te prête, comment comptes-tu t'acquitter?
--C'est à vous de régler les conditions de remboursement.
Le père Vermieux se gratta un instant le front, puis:
--Tu vas d'abord, dit-il, me donner hypothèque sur ton établissement...
Il est bien entendu, n'est-ce pas, que c'est une première hypothèque...
il n'y en a pas d'autre avant la mienne?
--- Je ne dois pas un sou, répliqua Chausserouge, ainsi...
--Bon, cela! Tu me payeras les intérêts à raison de dix du cent l'an, en
deux fois ou en quatre fois, si cela le fait plaisir; moi ça m'est égal,
pourvu que cela corresponde à une fin de trimestre... C'est l'époque où
je reviens régulièrement à Paris... Comme je casque rubis sur
l'ongle..., c'est-à-dire comptant, je te retiens l'escompte,
c'est-à-dire dix du cent sur la valeur totale... Enfin, je te laisse
trois mois de répit... et tu me rembourseras à partir du quatrième mois,
à raison de trois cents francs tous les trente jours... Ça te va-t-il?
J'espère que je te traite en ami... que ce sont là, vu les risques, des
conditions raisonnables et chrétiennes... Il est bien entendu qu'on
déduira les intérêts exigés pour la somme totale, au fur et à mesure du
payement des billets que tu vas me signer.
Chausserouge fit la grimace.
--Vous voulez donc m'étrangler, père Vermieux!
--Ah! ça c'est trop fort, s'exclama le vieil usurier. Je fais pour toi
un sacrifice énorme, je te tire d'embarras... et tu te plains... Dis
donc, tu sais, tu n'es pas obligé de traiter avec moi... Tâche donc d'en
trouver un autre qui te rendra le même service, comme ça, sans
récriminer... Mais moi je ne te paye pas en crocodiles empaillés... Ce
sont des bons billets de la Banque de France que je vais t'aligner en
échange de ton papier... un papier que je ne pourrais même pas passer
dans le commerce...
--M'est avis, dit alors Louise Tabary, qui n'avait pas ouvert la bouche
depuis le commencement de l'entretien, que pour un compatriote vous
auriez pu faire une exception. Si le père Chausserouge, votre ancien
ami, vous avait demandé le même service, vous lui auriez fait des
conditions moins dures...
--Les mêmes! articula nettement Vermieux. D'ailleurs, c'est à prendre ou
à laisser. Ah! on voit bien que vous n'êtes pas dans les affaires, vous
autres!... Il faut se défendre si on ne veut pas être mangé... Moi, je
vous dis que je suis moi-même étonné des égards que je montre à
François... C'est plus fort que moi... Je me sens de l'amitié pour
lui... Si vous connaissiez les conditions que je fais aux autres!
Force fut à Chausserouge de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Il
dut se résoudre à passer par les exigences de Vermieux.
--Va donc, lui dit Louise Tabary, quand le vieil usurier fut parti,
après lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain, va donc, ça ne sera
pas toujours le tour des mêmes. Aujourd'hui, nous avons besoin de son
argent, mais nous sommes aussi malins que lui... et nous lui revaudrons
sa petite canaillerie, n'aie pas peur... Il viendra bien un jour où on
le forcera de rendre gorge, le grigou!...
--Mais, en attendant, il faudra payer! dit le dompteur pensif. Trois
cents francs par mois... dix pour cent d'intérêts! Mâtin, il peut être
riche!
Louise Tabary haussa les épaules:
--J'ai passé par des moments qui n'étaient pas drôles... je te jure, et
j'étais autrement embarrassée quand, toute gosse, il m'a fallu débuter
avec rien... Et j'avais cependant sur le dos un homme qui m'était plus
dispendieux qu'utile!... Ça ne m'a pas empêché de ressortir... Ah! Et à
propos de Tabary, tu sais qu'il ne va pas du tout, le pauvre vieux!...
De temps en temps, je vais le voir à son hospice... Il est rudement
bas... Il a la langue à peu près paralysée... C'est à peine si on
comprend ce qu'il dit... Les médecins prétendent qu'il a... Attends que
je me rappelle... C'est ça, j'y suis!... Ils disent qu'il a de
l'ataxie... La dernière fois que j'ai été le voir, sitôt qu'il m'a
aperçue, il s'est mis a bredouiller... il me tendait la main... Eh bien!
tu sais, ça m'a fait quelque chose... J'y avais apporté du chocolat, des
oranges, du tabac, un tas de friandises... J'ai bien peur qu'il ne
finisse pas l'année... C'était une bonne bête, tu sais, pas un méchant
homme.
Elle parlait très tranquillement, sans émotion, comme s'il se fut agi
d'un pauvre à qui elle faisait la charité.
Cette indifférence déplut à Chausserouge.
--Tout de même, dit-il d'un ton choqué, tu ne montres pas grande
affection pour ce pauvre diable... C'est ton mari cependant.
--Oh! il l'a été si peu! répliqua Louise. Il m'a aidée à sortir du
milieu où je suis née, où j'aurais vécu misérablement. Mais à part ça,
il a plutôt été pour moi un embarras. Il n'a fait qu'une chose de bien
dans sa vie, c'est son garçon. Je le soigne du mieux que je peux...
Grâce à moi, il vivra tranquille... Il n'a vraiment pas le droit
d'exiger davantage.
Chausserouge ne resta à Paris que le temps nécessaire pour arrêter
définitivement les conventions de son emprunt avec Vermieux, puis il
rejoignit la ménagerie à Cette.
Il trouva Amélie debout. La chaleur, les effluves vivifiantes de la mer
avaient rendu à sa face si pâle un peu de couleur.
Elle sauta au cou de son mari, les yeux brillants de larmes:
--Comme je suis contente de te revoir!... Tu sais, quand on est malade
comme moi... on a toujours peur de ne plus jamais revoir ceux dont on se
sépare, même pour quelques heures.
--Folle, va! Te voilà déjà grande fille. Avec un beau temps comme celui
qu'il fait aujourd'hui, tu vas te guérir et tu nous enterreras tous!...
--Oh! non, pas ça, j'aurais trop de chagrin. Et ton voyage? Ça s'est-il
bien passé?
Chausserouge lui raconta ses démarches, son insuccès avec Lamberty, ses
conditions avec Vermieux, conditions léonines, mais par lesquelles il
avait bien fallu passer.
--Seulement, ajouta-t-il, avec les neuf mille francs que je rapporte,
nous allons pouvoir nous refaire.
Intentionnellement et par délicatesse, il ne parla pas de sa maîtresse.
--Et Louise Tabary? demanda Amélie, en baissant les yeux. Tu l'as vue?
--Oui, répliqua Chausserouge, enchanté que la demande vint de sa femme.
Elle s'est beaucoup inquiétée de toi et elle m'a chargé de te dire bien
des choses... Ah! elle m'a été là-bas d'une bien grande utilité. C'est
une femme de bon conseil!... Et ici, tout a-t-il bien marché?
--Oui, Jean a été très bien pour moi... Je suis revenue un peu sur son
compte; tous les jours, dès que j'ai pu me lever, il m'a mené faire un
tour de plage avec Zézette. Il s'est beaucoup occupé des animaux, et il
n'y a eu aucun accroc...
Il sembla qu'à partir du moment où la ménagerie disposait d'un nouveau
fonds de réserve, elle entrait dans une ère nouvelle de prospérité.
A Marseille, puis à Nice, où elle séjourna une grande partie de l'hiver,
les représentations eurent beaucoup de succès.
--Ce que c'est tout de même, disait Jean Tabary, de ne plus être à
court... Dès que les recettes ne sont plus indispensables absolument
pour manger, elles grossissent... On peut bien dire que l'eau va à la
rivière.
Cependant Zézette grandissait. Elle allait atteindre sa huitième année.
Comme l'existence nomade que menaient ses parents ne permettait pas de
lui faire suivre des cours, que d'autre part, la jeune femme, dont la
santé restait chancelante, ne voulait pas se séparer de sa fille, il
fallut aviser.
Le moment était venu où il allait falloir s'occuper de son instruction.
Amélie se fit son institutrice; elle assuma la tâche de lui apprendre à
lire, mais elle se heurta à une indocilité peu commune.
Chausserouge, plein de faiblesse pour «sa petite», souriait de ces
efforts infructueux.
Il se rappelait sa propre jeunesse, l'époque où il s'échappait de
l'institution où son père l'avait placé pour venir rejoindre le Voyage.
Aussi ne trouvait-il jamais un mot de reproche pour son enfant.
--Tu la gâtes trop, disait la mère, tu es cause que je n'en puis venir à
bout.
--Laisse donc! Qu'est-ce que tu veux en faire, de ta fille? Pas une
princesse, n'est-ce pas? Alors, à quoi bon la tourmenter. On verra plus
tard, quand elle sera plus grande. Pour faire une femme de dompteur...
et peut-être une dompteuse... elle en saura toujours assez!
--Ah! non, par exemple, reprenait la mère, je ne veux pas que ma fille
entre jamais dans les cages.
--Ce n'est pas moi qui l'y forcerai, mais elle y entrera tout de même si
c'est son idée.
Et en effet, Chausserouge voyait loin. Longtemps, il avait regretté de
n'avoir pas un garçon qui pût lui succéder et perpétuer la dynastie des
Chausserouge dompteurs.
L'amour de son métier le faisait penser autrement que son père, et il ne
croyait pas qu'il fût possible de choisir une carrière plus glorieuse.
Les dispositions naturelles de Zézette, certaines particularités qui ne
lui échappèrent pas, flattèrent son orgueil paternel. L'enfant
manifestait une véritable passion pour les pensionnaires de son père.
Le soir, quand l'orchestre faisait rage, que le bonisseur conviait le
public à entrer «pour la dernière représentation», il était impossible
d'obtenir qu'elle restât à la caravane.
Alors sa mère la prenait par la main, l'amenait dans la ménagerie et
elle ne consentait à rentrer qu'au moment où, le repas des animaux étant
terminé, on éteignait les derniers becs de gaz.
Elle connaissait tous les lions par leurs noms; elle les appelait en
passant devant leurs cages, et on eût dit que, de leur côté, les bêtes
s'intéressaient a la petite amie qui tendaient vers elles ses
menottes...
Ils avançaient leurs grosses têtes vers les barreaux, comme s'ils
eussent voulu venir à elle.
Parfois, dans la nuit, quand un rugissement auquel répondaient les
grognements des ours et le rire des singes, parvenait jusqu'à elle, elle
s'accoudait sur son petit lit et réveillait son père:
--Papa!.,. Tu n'entends pas, c'est Néron qui t'appelle!...
Elle distinguait, sans se tromper jamais, «la voix» de toutes les bêtes,
résultat auquel n'était jamais parvenu Chausserouge lui-même.
Dans la journée, chaque fois qu'elle pouvait échapper à la surveillance
de sa mère, son grand plaisir était de courir à la ménagerie pour
retrouver son grand ami l'éléphant Moquart.
Moquart montrait à Zézette une affection singulière; il avait pour elle
des attentions délicates.
Dès qu'elle arrivait, il allongeait sa trompe, sur laquelle elle se
mettait à cheval, puis il la soulevait et pendant des heures, il
balançait l'enfant qui s'abandonnait, ravie, les yeux fermés, ses deux
petits bras serrant étroitement la trompe. Et il fallait se fâcher pour
la faire descendre de cette escarpolette d'un nouveau genre.
Ou bien elle prélevait une dîme sur son dîner, réservait une croûte de
pain, un morceau de gâteau, qu'elle cachait soigneusement.
C'était pour la Grandeur, le petit ours des cocotiers, le clown de la
troupe, à qui elle passait du bout des doigts et morceau par morceau
mille friandises, s'amusant des mines drôles de la bête.
Quelquefois, poussée par une sorte d'instinct atavique, elle restait
assise devant les cages, sans rien dire, sans un geste, les pupilles
dilatées, des heures durant.
Un jour que par suite de la négligence des garçons de piste, la
ménagerie était déserte, son père ne l'avait-il pas surprise, debout
dans l'allée qui longe les cages, en face de Néron!
Le lion était couché, le muffle près des barreaux, les yeux demi-clos,
une de ses pattes énormes pendant au dehors.
Zézette caressait l'animal, lui passait la main alternativement sur la
patte et sur le nez!
Chausserouge pâlit. De peur d'effrayer le lion, il n'osait pas crier et
Zézette, inconsciente du danger, joyeuse de pouvoir toucher la «bébête»,
continuait son manège, auquel Néron paraissait prendre plaisir.
Le dompteur s'approcha doucement par derrière et quand il fut à portée
de l'enfant, il la saisit et la ramena brusquement à lui.
--Petite malheureuse! fit-il, tu veux donc te faire croquer!
Néron était réputé pour son affreux caractère et, à maintes reprises, il
avait failli faire un mauvais parti aux garçons de piste qui avaient eu
l'imprudence de l'approcher de trop près.
Alors, elle, d'un ton enfantin, qui désarma le père:
--Mais, papa, je ne voulais pas lui faire de mal!
Chausserouge serra sa fille contre lui. Son sang parlait en elle.
Celle-là aussi serait une dompteuse.
Il lui expliqua seulement que parfois les bêtes étaient méchantes, soit
qu'elles eussent mal dormi, soit qu'elles eussent envie de dîner et
qu'il n'était jamais prudent aux petites filles de s'approcher trop près
d'elles...
--Plus tard! dit-il, quand tu les connaîtras bien, quand elles aussi te
connaîtront, tu pourras les caresser.
--Et tu m'emmèneras avec toi... dans les cages, dis, papa? demanda
l'enfant enthousiasmée.
--Oui, si tu es sage et si tu m'écoutes! Seulement, auparavant, il faut
bien travailler et contenter ta mère, qui se plaint que tu n'es pas
gentille.
--Ça m'ennuie d'apprendre à lire.
--Quand, on veut devenir dompteur, il faut apprendre à lire comme papa!
De ce jour, Zézette, au grand étonnement d'Amélie, devint une élève
docile et attentive et elle fit les plus rapides progrès.
Chausserouge expliqua à sa femme les motifs de ce changement si brusque,
qui l'enchantait.
--Voilà l'indice d'une réelle vocation! Notre Zézette paiera nos dettes
et rétablira la fortune de la ménagerie!
--S'il ne lui arrive pas malheur auparavant! soupirait la mère que ces
dispositions inquiétaient.
Dès lors, chaque jour, à l'heure où il arrivait pour déjeuner, Zézette
courait au-devant de Chausserouge:
--Papa, j'ai bien travaillé, ce matin... Ma récompense?
Le dompteur interrogeait la mère de l'oeil:
--Je suis très contente d'elle, répondait Amélie, elle a été très sage.
Alors Chausserouge embrassait sa fille, puis, après le repas, il la
prenait par la main et tous deux descendaient à la ménagerie.
Et c'étaient de longues explications sur la nature, les moeurs, le
caractère de chaque animal, dans un langage familier, presque enfantin,
à la portée de la gamine, qui n'en perdait pas un mot.
Puis, on faisait un petit tour de balançoire sur la trompe de Moquart,
un tour de promenade autour de l'établissement, à califourchon sur le
dos d'un poney; on allait porter à Loustic, le grand cynocéphale roux,
quelques friandises à grignoter. Dès qu'elle approchait, le singe
bondissait dans sa cage, s'accrochait aux barreaux et riait à l'enfant,
en découvrant ses dents blanches et en faisant entendre un cri guttural
pareil à un bruit de crécelle.
Puis il tendait sa main velue que Zézette saisissait et dans laquelle
elle déposait un fruit, une amande ou une noisette.
Et l'enfant s'amusait des mines de contentement de la bête et de sa hâte
à enfouir dans les poches de ses joues les bonnes choses qu'elle lui
apportait.
--Tu as tort, disait parfois Amélie, d'encourager les goûts de cette
petite, elle finira par aimer mieux ses bêtes que nous.
Alors Chausserouge posait la question à l'enfant:
--Qui aimes-tu mieux, papa et maman ou Loustic et Moquart?
--J'aime mieux, répondait-elle invariablement, papa et maman et Loustic
et Moquart.
On ne put jamais arriver à lui faire préciser un choix, ni à obtenir
qu'elle ne mît pas sur la même ligne son père et sa mère et ses deux
animaux favoris.
Et c'est ainsi qu'elle grandit, prenant de jour en jour un goût plus vif
à la profession paternelle, puisant dans cette vie au grand air une
vigueur extraordinaire.
Pendant quelque temps Chausserouge put croire que la mauvaise fortune
était définitivement conjurée, et que la ménagerie allait finir par
retrouver sa vogue d'antan.