VIII

Ce fut sur l'esplanade des Invalides que François Chausserouge fit sa

rentrée, devant le public parisien, et d'une façon assez brillante.

Certes l'engouement d'autrefois était passé, mais un affichage bien

compris et la relation récente de la mort du vieux dompteur avaient

ramené l'attention sur la ménagerie.

Toutefois, ce premier résultat ne satisfit point pleinement Jean Tabary.

--Tu sais, dit-il à François, maintenant que tu m'as pris pour ton

régisseur, il faudra bien que tu m'écoutes, de bon gré ou de force. Je

ne veux pas que tu puisses me reprocher d'avoir été pour toi une cause

de débine... Eh bien! tu as déjà commis une faute... Tu n'as pas assez

profité de la mort malheureuse de ton père... Il y avait là un coup de

réclame épatant...

Et comme Chausserouge lut faisait observer qu'un pareil moyen lui

répugnait:

--Tais-toi donc! répartit Jean, tu parles comme un petit enfant...

Écoute bien! Tu vas d'abord trouver un peintre qui te brossera un grand

tableau représentant ton père terrassé par le lion... Toi, luttant avec

l'animal et le forçant à reculer... On n'est pas obligé de dire que tu

as tué Pacha... et personne ici ne te contredira... La bête peut être

guérie de ses blessures et tu présenteras au public l'un quelconque de

tes pensionnaires comme celui qui a boulotte ton père... Néron, par

exemple, que tu connais bien et qui n'est pas trop méchant, bien qu'il

ait toujours l'air de vouloir tout avaler... Avec un peu de mise en

scène, un boniment bien senti à ton entrée dans la cage du fauve

redoutable... tu verras l'effet énorme...

--Non! non! c'est impossible! je ne veux pas faire ça! dit François,

révolté par cette idée de battre la grosse caisse sur le cadavre de son

père, non! Et d'ailleurs, ça serait tromper le public! Pacha est bien

mort et sa peau toute trouée est suspendue dans la baraque... ainsi...

--Ça sera la peau d'un autre! Tous les lions se ressemblent, et Pacha

sera baptisé Néron avec une étiquette indicative au bord de la cage...

Allons! c'est entendu et je vais m'occuper de ça!

Et sans attendre que Chausserouge pût formuler une dernière objection,

il s'était mis en campagne, afin de réaliser le plus vite possible son

projet de réclame.

Amélie, lorsque François lui fit part de cette innovation, se montra

très peinée de ce manque de convenances:

--Voilà le commencement! dit-elle, Tabary te fait commettre une première

bêtise! Après celle-là ce sera une autre. Qu'as-tu besoin d'une

semblable réclame? Le public d'ailleurs n'y mord plus... Au temps de son

plus grand succès, la ménagerie n'a dû sa vogue qu'au courage et à la

témérité que tu montrais à tes débuts... C'est par là qu'il faut

continuer à frapper l'imagination des spectateurs... Un dompteur qui a

le souci de sa gloire ne doit devoir qu'à lui-même sa célébrité et les

moyens malsains qu'on te force d'employer n'ajouteront rien à ta

valeur... au contraire. Ils ne serviront qu'à te faire prendre pour un

saltimbanque et à éloigner de toi les véritables amateurs...

Chausserouge protesta pour la forme. Il sentait combien le raisonnement

d'Amélie était juste, mais il ne voulait pas avoir l'air d'avoir cédé à

son régisseur. Il s'attribua l'initiative de cette innovation, dont Jean

Tabary n'avait été que le metteur en oeuvre.

--Alors, répliqua la jeune femme, tu as eu là une mauvaise inspiration,

pourquoi ne me consulterais-tu pas quand tu as une décision à prendre,

tu ne t'en trouverais pas plus mal.

--Les femmes n'entendent rien à la réclame, riposta François d'un ton

bourru, pour mettre un terme à l'entretien.

Et, à part lui, il prit la résolution de ne plus obéir aux injonctions

de son aide.

Mais soit qu'il eût deviné dans l'attitude du dompteur cette velléité de

résistance, soit qu'il se sentit assez sûr de son influence pour ne pas

avoir à craindre un désaveu, Tabary ne lui eu laissa pas le loisir.

A partir du jour où il inaugura ses nouvelles fonctions, de son

autorité privée il bouleversa tout dans la ménagerie.

Il commença par congédier le chef de piste, un vieux serviteur tout

dévoué aux Chausserouge, qui, depuis dix ans, n'avait pas quitté

l'établissement.

Sous prétexte d'économies, il remplaça le garçon chargé de

«l'explication», Auguste, qui passait à juste titre pour le meilleur

bonisseur de tout le Voyage, et que son dévouement seul avait fait

rester fidèle à ses patrons, car il avait maintes fois refusé les offres

les plus avantageuses de la part des concurrents de Chausserouge.

François, cette fois, se fâcha pour tout de bon. Mais Tabary haussa

tranquillement les épaules.

--Mais tu ne vois donc pas que tous ces gens-là t'exploitent! Tu manges

ton bénéfice positivement en payant fort cher des gens qui ne valent

certainement pas l'argent que tu leur donnes... Je me charge, moi, de

faire le boniment aussi bien qu'Auguste... Tu te plains parce que je

prends tes intérêts! Elle est raide, celle-là!

--Mais le chef de piste! C'est lui qui fait passer les animaux d'une

cage dans l'autre, pendant les représentations! Je ne tiens pas à ce

qu'on se trompe... Un accident est si vite arrivé! Avec lui, j'étais

tranquille! Il savait faire entrer les animaux et les faire sortir au

moment précis!

--Je m'en charge encore! dit Tabary.

--Mais tu ne peux pas tout faire... Et d'abord tu n'as pas l'habitude du

métier!...

--Je la prendrai, en attendant que j'en dresse un jeune, qui te coûtera

infiniment moins cher.

--Dans tous les cas, c'étaient de vieux serviteurs qui avaient connu mon

père, qui m'avaient vu enfant...

--Oh! Oh! si tu entres dans les considérations sentimentales, il n'y a

plus d'affaires possibles!

Et François, peut-être pas persuadé, mais vaincu par l'insistance de son

aide, laissait faire.

Jean Tabary ne s'en tint pas là; pour continuer l'épuration, comme il

disait, il donna leurs huit jours aux musiciens français de l'orchestre,

dont il fit prendre la place par des ramonis allemands.

Ceux-là, on les avait à moitié prix et ils jouaient des airs de leur

pays. Pas de droits d'auteur à payer.

--Le public va se fâcher! objecta timidement François. Il y a déjà eu

des histoires parce qu'on employait des étrangers sur la parade.

--Je veux bien, moi! répliquait Jean qui avait toujours une raison à

donner, expose-toi tous les jours à te faire bouffer par tes bêtes...

uniquement pour le plaisir d'enrichir tes compatriotes avec l'argent que

tu gagnes au péril de la vie, je veux bien! C'est stupide, mais c'est

d'un bon Français!... Ah! tu comprends le commerce, toi!

Bref, au bout de peu de temps, il ne restait plus personne de l'ancien

personnel.

Il avait été tout entier remplacé par des créatures de Jean Tabary, des

individus plus ou moins tarés, qui avaient été les compagnons de

débauche du régisseur.

Maintenant le fils de Louise Tabary était sûr de ne se heurter à aucune

résistance. On exécutait ses ordres et tout pliait devant son autorité,

que celle de Chausserouge contrebalançait à peine.

Une seule volonté lui faisait obstacle et l'empêchait de se considérer

comme le chef occulte, mais suprême de la ménagerie, mais un obstacle

devant lequel se brisait toute sa diplomatie.

Amélie ne cessait de lui témoigner l'antipathie, la plus franche, et

bien qu'elle ne prit aucune part à l'administration, elle ne perdait

jamais une occasion de s'élever avec force contre des réformes qui

devaient, à son avis, conduire l'établissement à sa ruine.

C'était entre elle et son mari un éternel sujet de discussion. Elle

n'avait pu prendre son parti de l'ingérence dans la maison de ce Jean,

dont elle avait tant redouté dès le premier instant la funeste

influence.

Tabary avait bien fait tous ses efforts pour faire revenir la jeune

femme sur sa mauvaise impression.

Voyant qu'il ne pouvait y réussir, qu'au contraire, elle cherchait par

tous les moyens à le perdre dans l'esprit de son mari, il entra

résolument en lutte avec elle. On verrait bien qui resterait vainqueur.

--Je t'avais bien prévenu, dit-il à François, le jour où tu m'as fait

part de ton projet de te marier avec la fille du père Collinet...

Maintenant tu n'es plus le maître chez toi... elle te mène par le bout

du nez... C'est facile à voir...

--Amélie s'occupe du ménage et pas d'autre chose... riposta

Chausserouge. Elle m'obéit et je ne reçois d'ordres de personne...

--Non... mais avec ça que je ne m'aperçois pas que tu n'es plus le même

chaque fois que tu viens de la quitter... Elle te fourre des idées dans

la tête et il n'y a plus moyen de te faire entendre raison. Je voudrais

avoir une femme qui se permettrait de me faire... simplement des

observations. Nous verrions ça!

--Le fait est qu'elle ne t'aime pas... Mais la preuve que je ne la

consulte pas, c'est que tu es ici... malgré elle.

--Pour une fois que tu as montré de l'énergie! Pardieu, il n'aurait plus

manqué que dans cette occasion-là tu n'aies pas prouvé que tu étais le

maître! Je voudrais bien savoir comment tu aurais fait pour t'en tirer!

Mais, mon vieux, ne passe donc pas ta vie dans les jupes de ta femme!

Tiens, ce soir, il y a quelques amis qui viennent après la

représentation rigoler dans la caravane de la mère Tabary... On fera une

petite partie entre copains... Veux-tu venir?

--Je ne sais pas si...

--Tu vois! Tu n'oses pas répondre sans consulter ta femme.

--Eh bien, j'irai! dit Chausserouge piqué au vif.

--C'est bon, je compte sur toi! On verra si tu es de parole!

Chausserouge rentra chez lui et prévint sa femme de son intention

d'aller passer la soirée chez les Tabary.

--Je suis aujourd'hui un peu souffrante, dit Amélie triplement, et puis,

ces derniers temps, Zézette a pris froid; elle tousse... Si tu étais

gentil, ce soir, tu ne sortirais pas... tu resterais avec moi.

--J'ai promis. Il faut que j'y aille.

--Tu vois... tu préfères la société de ces gens-là à la mienne. Ah!

François! François! prends garde... je ne sais pas, il me semble qu'un

nouveau malheur nous menace. Et, tu sais, mes pressentiments ne me

trompent pas...

--Oh! Mais tu m'ennuies à la fin... et si ça continue, tu vas me rendre

l'existence insupportable! répliqua durement Chausserouge. J'en ai assez

de toutes ces jérémiades... Je ne suis pas un gamin et je sais ce que

j'ai à faire!

Il dîna rapidement, descendit à la ménagerie, et aussitôt après la

dernière représentation, il se rendit chez les Tabary.

Louise, prévenue, avait préparé une collation.

Elle était vêtue d'un peignoir rose et elle n'avait négligé aucun des

artifices qui pût faire ressortir l'éclat de son teint encore frais et

l'attrait de sa beauté déjà un peu mûre.

Puis tour à tour arrivèrent Oiselli, dit le Bel-Homme, Romillard, le

«marchand de marionnettes», comme l'appelaient les forains et Troubat,

propriétaire d'un manège perfectionné: les chevaux au galop.

Tous étaient des amis de la maison. Ils prirent place dans l'étroite

caravane autour d'une table, dont le centre était occupé par un vaste

saladier rempli de vin chaud.

Louise Tabary avait fait à Chausserouge une place auprès d'elle.

--Sais-tu, dit Jean à sa mère, que nous avons failli ne pas avoir l'ami

François. La patronne voulait le garder ce soir pour elle toute seule.

--En voilà une égoïste! dit Louise, elle n'avait qu'à l'accompagner, son

cher et tendre, elle aurait été la bienvenue.

--Ma femme est un peu souffrante ce soir, dit Chausserouge.

--Non! Je sais ce que c'est... Elle est jalouse, fit Jean ironiquement.

--Il n'y a pourtant pas de quoi. Une vieille femme comme moi! répliqua

Louise en servant le dompteur. Ah! Si j'avais dix ans de moins! Il y a

eu un moment, quand il a débuté, le petit...--je l'appelle toujours le

petit, je l'ai vu si jeune!--à l'époque où toutes les belles dames lui

couraient après, où je n'aurais pas été éloignée d'avoir un regard pour

lui. J'étais encore pas trop mal dans ce temps-là, mais j'avais Tabary

qui, lui non plus, n'était pas encore gâteux, le pauvre cher homme, et

je n'aurais pas voulu lui faire de peine.

--Ah! Madame Louise! dit Chausserouge, très flatté au fond, si j'avais

pu le deviner!...

--Voyez-vous! Tenez! le polisson!... Je n'aurais jamais osé dans le

temps... Je dis cela maintenant parce que je sais bien qu'il n'y a plus

de danger.

Et en même temps elle décocha une oeillade au dompteur.

--Euh! Euh! fit Oiselli en riant.

--Tu peux rire, mon garçon! C'est malheureusement trop vrai. Quand je me

regarde dans la glace, je ne me reconnais plus.

--Il y a des jeunes qui ne vous valent pas, madame Tabary, dit

Romillard, et je connais pas mal de camarades, qui seraient joliment

contents si...

--Disons pas de bêtises, interrompit Louise. Quand on a un laideron pour

femme, je ne dis pas, mais quand on est le mari d'Amélie Collinet, c'est

autre chose... C'est qu'il n'y a pas à dire, avant d'avoir eu sa gosse,

elle a été une des plus belles filles du Voyage, et sage avec ça, et

douce et aimante... Toutes les qualités, quoi! C'est pas vrai, ce que je

dis là?

--Ne me forcez pas à dire ce que je pense, répartit le dompteur,

visiblement gêné par la tournure que prenait la conversation.

--Oui, c'est vrai! nous ne sommes pas là pour nous amuser. A vos santés,

mes enfants! Ensuite, on va faire une petite partie.

--Un rams, c'est ça! dit Jean qui se leva, étendit un tapis sur la table

et apporta un jeu de cartes.

Louise avait rapproché sa chaise de celle de François.

--A propos, dit-elle, on peut fumer ici. Et je vais donner l'exemple.

Et la première, elle alluma une cigarette.

On commença à jouer.

--Vous savez, dit Jean, la règle ordinaire... Quand il n'y a pas de

rams, c'est la noce, tout le monde y va!

Au premier tour, Chausserouge ne leva pas un pli.

--V'là que ça commence bien pour toi, mon vieux, dit le fils Tabary.

--Qui gagne en premier vaut pas jus de fumier! déclara sentencieusement

Romillard.

Chausserouge paya le rams, donna les cartes et annonça:

--La dame! Et je vous attends, mes petits... J'y vais.

Mais cette fois encore, il perdit.

--C'est trop fort! s'écria-t-il, avec trois atouts et la dame gardée!

C'est la guigne, y a pas à dire!

--Malheureux au jeu, heureux en femmes! prononça le Bel-Homme.

--En voilà une erreur, par exemple... du moins en ce qui me concerne!

fit Chausserouge, en souriant à la maîtresse de maison.

--Plaignez-vous donc!... Tout le monde vous aime! riposta Louise.

En même temps, elle approcha encore sa chaise et le dompteur sentit le

genou de sa voisine frôler son genou.

Il la regarda. Louise Tabary, absorbée en apparence par l'examen de son

jeu, gardait un visage impassible. Peut-être était-ce une rencontre

fortuite. Il attendit une minute, puis, timidement, il hasarda à son

tour une pression significative à laquelle répondit immédiatement une

autre pression.

Dès lors il n'eut plus de doute; c'était bien de la part de sa voisine

une invitation à pousser plus loin les choses.

Et son esprit s'égara en mille suppositions.

Était-ce de la part de Louise un calcul ou bien un caprice, une

fantaisie subite à laquelle elle cédait irrésistiblement?

Il la considéra à la dérobée et elle lui apparut tout d'un coup sous un

jour nouveau.

Décidément, et bien qu'elle frisât la quarantaine, elle était encore

très bien. Pas de rides, des yeux noirs, des lèvres sensuelles qui,

s'entr'ouvrant, laissaient apercevoir une irréprochable dentition, des

narines mobiles, un embonpoint léger qui était un charme de plus, enfin

le fruit très sain dans tout l'éclat et la saveur de sa maturité.

Et son souvenir le reportant dix ans en arrière, il se rappela la

réputation de Louise, du temps qu'on l'appelait encore la belle Loïsa.

En même temps qu'il avait été la coqueluche des belles dames, elle aussi

avait fait courir tout Paris... Et une légende avait couru sur son

compte.

Elle avait été faible et l'on racontait sur le Voyage qu'elle méritait

son succès par son expérience consommée des choses de l'amour... On ne

l'oubliait plus quand on avait une fois obtenu ses faveurs...

Boyau-Rouge, avec qui sa liaison avait été publique et qui se

connaissait en femmes, n'avait-il pas déclaré maintes fois, avec son

habituelle fatuité--car il ne brillait pas par la délicatesse--qu'il

n'avait jamais eu maîtresse si experte!... Cependant elle était jeune,

dans ce temps-là, à un âge où la femme n'est pas encore en pleine

possession de ses facultés...

Et soudain le désir naquit en lui, persistant, tenace, de posséder cette

femme, qui semblait s'offrir à lui... un désir de brute, pareil à celui

qu'il avait éprouvé jadis, en province, le jour où il avait tenté de

prendre Amélie, avant son mariage...

Une comparaison s'imposa à son esprit qu'il ne put vaincre, entre cette

créature plantureuse et bien en chair et ce maigrichon d'Amélie,

toujours malade depuis la venue de Zézette, déjà vieillotte, malgré ses

vingt-deux ans.

Jean Tabary avait bien eu raison, jadis, lorsqu'il l'avait mis en garde

contre l'entraînement auquel il avait cependant cédé... il avait bien

raison lorsqu'il lui reprochait sa faiblesse...

Non! Amélie n'était certes pas la femme qu'il lui fallait, à lui,

l'homme d'action avant tout...

Elle n'avait pas su comprendre son caractère; il n'avait pas trouvé

auprès d'elle la satisfaction qu'il était en droit d'attendre.

Eh bien! il secouerait le joug, montrerait qu'il était le maître et tant

pis pour elle, puisqu'elle le forçait à chercher ailleurs quelqu'un dont

le tempérament pût répondre aux besoins de sa nature!...

Sa pensée vagabondait... il n'était plus au jeu et commettait fautes sur

fautes...

A une heure, il avait perdu vingt-cinq francs.

--On étouffe ici! dit tout à coup Louise, en faisant signe à son fils

d'entrebâiller la porte de la caravane.

En même temps, elle entr'ouvrit son peignoir.

--Ah! madame Louise, dit Romillard en plaisantant, prenez garde, ils

vont se sauver.

--Pas de danger! répliqua-t-elle, ils sont bien attachés, et pourtant

ils ont la partie belle... Je n'ai pas de corset...

Et elle mit de la coquetterie à découvrir sa gorge très blanche.

--Vous voyez, je n'ai dessous que ma chemise!

A la vue de la peau mate de sa voisine, de ces seins fermes qui

pointaient sous la batiste, le désir de Chausserouge s'accrut.

--Fermez cela, madame Louise! dit-il avec un rire forcé, vous me donnez

des idées!

--Voyez-vous ça! mais puisque vous avez chez vous une gentille femme qui

vous attend... il ne peut pas y avoir de danger!

--Non! non! Ce n'est pas la même chose!

La partie continua sans que Chausserouge pût rattraper l'argent qu'il

avait perdu.

A deux heures, Oiselli se leva.

--Il ne faut pas oublier que nous avons à travailler demain... Ce n'est

pas que je m'ennuie dans votre société, mais je crois qu'il est plus

sage...

--Alors, vous faites Charlemagne...

--Non, je vous jure, mais je suis forcé, et puis ma caravane est tout au

bout de la fête.

--A côté des nôtres! firent en se levant Romillard et Troubat. Eh bien!

venez-vous, Chausserouge?

--Non! Moi, je demeure à deux pas, j'ai le temps.

--Prends garde! dit Jean, en éclatant de rire; tu vas te faire gronder

par ta femme!

--Tu m'ennuies à la fin! Et pour le prouver que non, je reste! Madame

Louise, voyons, y a-t-il encore un verre de vin chaud?

--Alors, nous te laissons, fit le jeune homme, à qui sa mère venait de

faire un signe.

--Tu t'en vas?

--Oh! dit Jean, n'ayez pas peur, je reviendrai. Je vais seulement

accompagner les amis au bout du chemin. Tu n'es pas à plaindre, toi! Tu

vas tenir compagnie à maman en attendant mon retour.

--Si elle consent?

--Moi, tout ce qu'on voudra. Je ne suis pas bégueule et jamais un homme

ne m'a fait peur.

Pourtant, quand les invités et son fils furent sortis et qu'elle se

trouva seule en face du dompteur, elle baissa les yeux et prit un air

gêné.

Tous deux se regardèrent en silence. Enfin, Chausserouge rompit le

silence le premier.

--Alors, c'est vrai, madame Louise, ce que vous disiez tout à l'heure?

C'est vrai que vous vous intéressez à moi?

--Dame oui!... fit Louise, je m'intéresse à toi... comme à quelqu'un

qu'on connaît depuis longtemps, qu'on a vu grandir...

--Mais pas autrement? insista le dompteur, qui prit dans ses mains les

mains de sa voisine.

--Qu'entends-tu par là?

--Écoutez, madame Louise! dit François, laissez-moi vous dire tout ce

que je pense... Depuis que je vous ai revue, depuis l'autre jour, je ne

sais pas ce qui s'est passé en moi... je ne sais ce que j'éprouve...

Tout à l'heure, quand je sentais votre genou qui s'appuyait contre le

mien, je n'étais plus au jeu... Madame Louise, je crois que je vous

aime...

Louise Tabary repoussa doucement les mains de Chausserouge.

--Oh! Est-ce que tu es fou... voyons! Aimer une vieille femme comme

moi... toi, l'ami de mon fils... Je pourrais presque être ta mère!

--Y a-t-il une si grande différence?... J'ai cinq ans de plus que

Jean... Ça fait douze ans entre nous... C'est pas une affaire!... Ah!

tenez, je comprends qu'on vous ait aimée, vous! Y a pas de femme plus

engageante que vous...

--Ne me dis pas ça, François... ne me tente pas... D'abord, je suis

mariée... Toi aussi... tu as une femme jeune, gentille... tu as un

enfant...

--Ah! oui! Amélie! fit François avec emportement, est-ce que c'est une

femme comme ça qu'il me fallait... Un gnangnan, qui ne sait que geindre

et se plaindre, toujours malade... et qui me rend l'existence

insupportable. Ah! si je vous avais mieux connue plus tôt, madame

Louise! Avec vous j'aurais été heureux... Et puis, c'est pas tout ça,

aujourd'hui j'ai envie de vous... Vous me plaisez... je ne vous déplais

pas trop, n'est-ce pas?

--Il me demande s'il me déplaît! soupira Louise, ah! c'est bien un

malheur pour nous deux que nous nous soyons rencontrés... parce que ça

ne sera pour nous qu'une source de souffrances... Mon pauvre François!

Oui, je t'assure! Oui, je me sens attirée vers toi!... Mais je ne suis

pas libre, je ne voudrais pas rougir devant mon fils! Ah! certes, c'est

bien un homme comme toi qu'il m'aurait fallu! A nous deux, nous aurions

gagné une fortune... Mais qu'est-ce que tu veux, puisque c'est

impossible, puisque nous ne pouvons être l'un à l'autre!... C'est pas la

peine d'insister! Tiens! Tiens! je t'en prie, ne me parle plus...

Va-t'en! Ça vaudra mieux!

Mais cette résistance, à laquelle François ne s'attendait pas, ne fit

qu'exaspérer son désir.

Il se leva, prit Louise Tabary dans ses bras et, avec la même furie qui

l'avait jadis jeté sur Amélie, il lui appliqua goulûment ses lèvres sur

la bouche:

--- Je te veux, je te dis! J'ai envie de toi!

Mais Louise se défendait:

--Laisse-moi, je t'en prie! C'est impossible!

Impossible! Ce mot fouetta le sang du dompteur. Il serra à les briser

les poignets de Louise Tabary, puis, penchée sur elle, et la regardant

bien dans les yeux:

--Je te défends de prononcer ce mot-là! Tu n'en as pas le droit!

Pourquoi as-tu été coquette avec moi?... Pourquoi m'as-tu encouragé?

Pourquoi as tu excité mes sens?... Tout à l'heure, ces mots

caressants... ces frôlements de genou, pourquoi?... Et à l'heure où je

te demande de m'accorder ce que ta voix, tes gestes, ton attitude m'ont

promis, tu te refuses! Tu me réponds:

--Impossible! Je ne suis pas libre! Pour qui me prends-tu? Penses-tu

que j'ignore la vie? Dans un temps où tu étais encore moins libre,

puisque Tabary était là, t'a-t-il été impossible de prendre Boyau-Rouge

pour amant, à la barbe de tout le Voyage, et sous le nez même de

l'autre. Et ensuite, quand tu as tenu toute seule ton entresort...

t'es-tu gênée... Je ne veux pas que tu fasses la fière avec moi... Je

t'en prie, Louise, je t'en prie!

Louise Tabary était une femme forte. Elle se dégagea de l'étreinte du

dompteur et d'une voix dure et sèche:

--Eh bien! j'ai toujours fait ce que j'ai voulu! Mais jamais personne

n'a rien obtenu de moi en s'y prenant comme toi... Oui, tout à l'heure,

je ne sais quelles idées m'ont passé par la tête... Tu me plaisais et

peut-être, si au lieu d'être brutal... Maintenant c'est trop tard..

c'est fini...

--Louise! Louise! implora le dompteur, ne me dis pas ça! Je ne savais

plus ce que je faisais... Quand je suis près de toi... que je te

respire... je ne suis plus maître de moi-même.

--Non, va-t'en! Il est tard et ta femme t'attend! D'ailleurs Jean va

rentrer, va-t'en, je te dis.

--Mais plus tard!... Demain?

--Plus tard! demain, on verra! Mais aujourd'hui va-t'en!

Elle était debout; elle releva Chausserouge, qui entourait ses genoux de

ses bras et le poussa dehors.

A travers la petite fenêtre de la caravane, elle le regarda s'éloigner

tête nue se dirigeant du côté de la ménagerie.

Puis elle revint à la table et enleva le couvert. Quelques instants

après, Jean était de retour.

--Eh bien? fit-il en regardant sa mère.

--Eh bien! ça y est, nous le tenons!

--Il t'a demandé?... Et tu as consenti?

--Ah! non, pas le premier jour, mais sois tranquille, mon garçon,

Amélie ne t'ennuiera plus et la ménagerie est à nous.

Dehors, Chausserouge arpentait fiévreusement le terrain. Ses tempes

bourdonnaient. Mais de quoi était faite cette femme pourtant mûre,

presque vieille, pour l'avoir à ce point bouleversé?

Il revint sur ses pas, rôda encore une fois autour de l'entresort, puis,

quand la dernière lumière fut éteinte, il rentra chez lui.

Amélie ne dormait pas. Elle considéra un instant son mari qui se

déshabillait sans mot dire, puis:

--Tu rentres tard, mon ami?

--Je n'ai pas été libre plus tôt, répliqua-t-il durement.

Il se coucha, mais le sommeil le fuyait. Jusqu'à l'aube il resta

éveillé, tout à ses pensées.

Il se sentait une sorte de répulsion, presque de la haine pour Amélie,

pour cette femme à qui il avait lié sa vie, qui lui avait donné un

enfant, qui allait peut-être demeurer pour lui un obstacle

insurmontable.

Il ne retrouvait en elle aucun des attraits qui l'avaient poussé jadis

dans ses bras; il s'étonnait d'avoir pu trouver quelque plaisir auprès

d'elle.

Et elle s'offrait à lui, elle était sa chose... tandis que l'autre,

cette femme, qui avait excité tant de désirs, allumé tant de

convoitises... cette autre dont la chair l'avait grisé subitement, se

refusait obstinément!

--Tu ne dors pas, François? dit tout à coup Amélie en se rapprochant de

lui; tu sais, Zézette a beaucoup toussé, maintenant elle va mieux!

Elle entoura de ses deux bras la tête de son mari, se fit câline.

--Laisse-moi! dit Chausserouge brutalement. Je suis fatigué.

Amélie comprit que quelque chose de grave s'était passé dans la soirée.

Elle n'osa pas insister, se retira et pleura silencieusement. Le temps

des épreuves venu pour elle.

Longuement, François repassa dans son esprit les incidents de cette

nuit. La résolution qu'il prit le calma un peu. Oui, décidément, il

irait jusqu'au bout... Il posséderait Louise!

Au petit jour, il s'endormit.

Zézette : moeurs foraines · 第 9 / 18 题