gain ou de perte, mais le résultat général demeurait satisfaisant, à ce
point que sur la proposition d'un barnum, qui fit miroiter à ses yeux
l'espérance d'une campagne fructueuse, le dompteur se décida à pousser
jusqu'en Italie.
Aussi bien, un mieux sensible s'était déclaré chez sa femme depuis
qu'ils voyageaient dans le Midi.
Si Amélie n'était pas revenue à la santé, du moins son état s'était
maintenu stationnaire et n'inspirait plus les mêmes inquiétudes.
Jean Tabary avait acquis dans le métier une expérience qui le mettait
désormais a l'abri contre les imprudences des premiers jours,
imprudences qui eussent mis l'établissement à deux doigts de sa perte,
si Chausserouge ne se fût résigné à avoir recours à Vermieux.
Le souvenir de la dette contractée était du reste le seul souci qui
altérât le contentement du dompteur, sans l'inquiéter toutefois outre
mesure.
Il avait pu payer sans trop de gêne les premiers billets venus à
échéance et l'espoir de la forte somme qu'avait fait luire à ses yeux le
barnum italien augmentait encore sa confiance dans l'avenir.
Malheureusement, il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était là qu'un
temps d'arrêt dans l'adversité.
Il eut un brusque et douloureux réveil.
L'impresario s'était engagé à faire face aux frais considérables que
nécessitait le transport de la ménagerie de l'autre côté de la
frontière.
Il devait subvenir aux dépenses journalières jusqu'au jour de la
première représentation.
C'était encore par ses soins qu'une immense publicité par affiches et
dans la presse devait être faite dans toutes les villes où le dompteur
devait séjourner.
Il devait ensuite encaisser et diviser en deux parties égales le montant
des recettes.
C'était pour Chausserouge une excellente opération; pas un sou à
débourser et des bénéfices assurés.
Aussi n'hésita-t-il pas à signer le traité que le signor
Baldini--c'était le nom de l'impresario--avait préparé.
Du reste, cet Italien, aux manières patelines, au parler grasseyant,
flatteur et cauteleux, inspirait à tous une égale confiance, sauf
toutefois à Jean Tabary.
--As-tu bien pris tes renseignements sur ce bonhomme-là? demanda-t-il au
dompteur.
--Tu es bête! répliqua Chausserouge. Il a déjà fait affaire jadis,
m'a-t-il dit, avec mon collègue Perdel, qu'il a transporté à ses frais
et par mer avec toute sa troupe, de Marseille en Espagne. Ce n'est pas
sa première entreprise... Il a réussi déjà, il n'y a pas de raison pour
qu'il ne réussisse pas avec moi!
--C'est égal, à ta place j'aurais demandé un cautionnement... quelque
chose enfin, une garantie!
--Par exemple! c'eût été lui faire injure! C'est un homme trop loyal
pour cela. Avant de toucher un sou, il n'hésite pas à avancer des sommes
considérables, puisqu'il prend la charge de tous nos frais... Tu vois
bien que nous n'avons rien à craindre.
--Je le souhaite, mais prends bien tes précautions... Il me parait bien
poli pour être honnête et puis, en principe, je n'aime pas les
Italboches!
--N'aie donc pas peur! Il ne se sauvera pas..., il a trop d'argent
dehors.
--Oui, mais s'il nous laisse en plan...
--Je pense que tu es fou! Nous sommes là d'ailleurs!... Et puis, c'est à
nous d'y veiller. Tu es le seul à avoir de ces ridicules préventions.
Tiens, Amélie, qui est une femme très entendue, me disait encore
hier:--C'est un coup de fortune qui nous tombe!
--Amélie n'est qu'une femme qui ne connaît pas grand'chose aux affaires.
Il ne faut jamais s'illusionner et toujours voir les choses au pire. Si
le mal que l'on redoute n'arrive pas, tant mieux, seulement il faut
s'arranger pour n'être pas pris, le cas échéant, au dépourvu.
En attendant, pour ne pas rester au-dessous de sa réputation,
Chausserouge songea à corser son spectacle.
Outre les vieux numéros traditionnels dans la ménagerie, il fallait
trouver une attraction inédite, un exercice nouveau capable d'exciter la
curiosité et de passionner le public.
Chausserouge savait que les Italiens, fort friands de ce genre de
spectacle, ont chez eux des dompteurs renommés. Il ne voulut pas qu'il
pût résulter de la comparaison, une infériorité pour les dompteurs
français.
En un mot, pour réussir il convenait de mettre tous les atouts dans son
jeu, mais il avait beau chercher, il ne pouvait rien trouver qui n'eût
déjà été fait.
Et le temps pressait, l'époque arrivait où il allait falloir se mettre
en route.
Ce fut le signor Baldini qui eut le premier une idée qui, disait-il,
devait révolutionner l'Italie.
--Vous avez, dit-il à Chausserouge, dans son patois moitié français
moitié italien, une petite fille bien intelligente et dont vous pourriez
tirer un parti excellent.
--Ma fille! s'exclama Chausserouge, qui comprit et qui frémit à la
pensée d'exposer Zézette à un pareil danger. Vous n'y pensez pas! Me
servir de mon enfant! Ça, jamais!
--Pourquoi? Elle est très brave, elle adore les animaux et vous avez sur
eux une puissance telle que votre seule présence suffira pour la mettre
à l'abri de tout péril. N'avez-vous pas maintes fois fait entrer avec
vous dans vos cages des étrangers avides d'émotions inédites?...
--Oui, des étrangers! mais, ma fille! je ne me sentirais plus la même
sûreté!
--Au contraire, votre autorité sera décuplée... Et dès l'instant que
vous êtes sûr de n'avoir pas à redouter de défaillance de la part de
votre petite fille, qui est inconsciente du danger, qu'avez-vous à
craindre?
--Sa mère n'y consentira jamais, dit Chausserouge, qui faiblissait.
Baldini haussa les épaules.
--Madame Chausserouge vous connaît trop pour douter de vous. Et elle ne
peut pas; par son entêtement, vous forcer à refuser une occasion de
fortune. Je vous assure, c'est la fortune assurée.
--Mais alors, quelle sorte d'exercice ferons-nous?
--Je pensais d'abord à la restitution d'une scène biblique: Daniel dans
la fosse aux lions, par exemple... L'enfant figurerait Daniel, jeté en
pâture aux animaux et délivré par l'ange... L'ange, ce serait vous...
Avec un joli décor, de beaux costumes, une mise en scène soignée, ça
ferait beaucoup d'effet.
--Oui, mais il faudrait laisser Zézette quelques instants seule dans la
cage?
--Naturellement.
--Alors, n'y pensons plus! Ce sera déjà bien beau si je consens à la
faire entrer en même temps que moi... La laisser seule, ce serait une
témérité... Ce serait courir au-devant d'une catastrophe...
--Alors, une idée plus moderne. Vous pénétrez comme d'habitude dans la
cage centrale, où sont rassemblés vos animaux, et vous êtes accompagné
de la petite Zézette, costumée en clown. Vous accomplissez vos exercices
ordinaires que répète comiquement votre petite fille, dans la mesure qui
vous paraîtra possible...
--J'aime déjà mieux cette combinaison...
--Alors, c'est entendu?... Je vais m'occuper de la confection des
affiches.
--Attendez!... Pas avant que je n'aie consulté ma femme...
Chausserouge se heurta, comme il s'y attendait, à la résistance
d'Amélie.
Comme si elle n'avait pas assez des transes continuelles dans lesquelles
elle vivait tous les jours, chaque fois que son mari entrait dans les
cages!
Ah! oui, bien sûr, elle se refusait à ce qu'on tentât une expérience si
périlleuse, qui mettrait en danger la vie de sa fille.
Si, plus tard, il devenait impossible d'empêcher Zézette de suivre sa
vocation, elle se résignerait, mais, au moins, à ce moment-là, sa fille
ne serait plus une enfant; elle comprendrait le danger auquel sa
profession l'exposerait chaque jour, et elle serait de taille à tenir
tête à ses terribles élèves.
Mais pour le présent, elle, la mère, s'opposait à ce qu'il fut donné
suite à un projet qui constituait à la fois une imprudence et une
mauvaise action.
Le dompteur, que les raisons de Baldini avaient pourtant à moitié
vaincu, fut ébranlé de nouveau.
Toutefois, avant de s'arrêter à un parti définitif, il jugea utile,
selon son habitude et comme il le faisait chaque fois qu'il s'agissait
de prendre une décision importante, de consulter Jean Tabary.
Peut-être même au fond, son dilettantisme et son amour de l'imprévu, son
désir de faire parler de lui le poussaient-ils tout bas à accepter?
En somme, n'avait-il pas jadis triomphé d'une difficulté bien plus
grande, lorsqu'en Belgique, il avait, sans qu'il fut jamais survenu
aucun accident, laissé exécuter dans la cage centrale des expériences
d'hypnotisme?
Il se souvenait de l'effet immense produit, de l'enthousiasme qu'avaient
excité ses lions, rugissant et bondissant sous la cravache, par-dessus
la barrière que formait une femme raidie par la catalepsie, étendue en
travers sur deux chaises.
Il trouva, ainsi que Baldini, un appui solide chez Jean Tabary.
--Mais c'est une idée de génie, s'écria le jeune homme, et pour la
première fois je suis de l'avis de ton Italien. Mais, mon vieux, avec
cela, nous allons dégôter les dompteurs passés, présents et futurs!
--Il y a eu déjà, objecta Chausserouge, le mouton que Perdel
introduisait avec lui dans sa cage centrale et qu'il parvenait à faire
respecter par ses animaux.
--Eh bien! c'est à cela que Perdel doit sa renommée! Que sera-ce quand
on saura que Chausserouge a remplacé le mouton par son propre enfant!
--Oui, mais songes-tu quel sang-froid il me faudra, quelle émotion je
ressentirai...
--Parbleu! si j'y songe, et c'est justement cela qui doublera ton
énergie et assurera le succès.
--C'est ce que Baldini me disait.
--Il a raison! Tu as tenté tout ce que tes collègues ont tenté... Tu les
a surpassés par l'audace que tu as déployée et c'est ainsi que tu es
parvenu à te faire un nom... Il s'agit aujourd'hui d'arriver à faire ce
qu'aucun d'eux n'a jamais essayé et n'essaiera jamais... Je vais faire
comprendre à ta femme que c'est à la fois ta gloire et ta fortune qui
est en jeu... Songe donc, mon cher ami, tu auras réalisé l'impossible!
--Jean, ne me dis pas cela! Tu ne sais pas quel combat se livre en
moi... Je ne crains rien pour moi... Mais songe donc, s'il allait
arriver un accident, quel remords!
--Je ne dis pas, s'il s'agissait de travailler avec la première enfant
venue! Mais il s'agit de Zézette... une gamine qui fait mon
admiration... une gamine qui tient de toi... et qui, avec ses neuf ans,
est aussi brave que père et mère. Elle a du sang de dompteur dans les
veines... Te souviens-tu quand tu l'a surprise en train de caresser
Néron? Et puis, on lui trouvera un petit numéro bien tranquille et bien
drôle. Elle va être aux anges, ta môme! D'ailleurs toutes les bêtes la
connaissent... elle s'est élevée au milieu d'elles... Il n'y en a pas
une qui voudrait lui faire du mal? conclut en riant Jean Tabary.
--Les bêtes, dit Chausserouge, n'ont ni reconnaissance, ni tendresse
aveugle... Elles ont leur nature, qui prend trop souvent le dessus et
quand on s'y attend le moins. Il ne faut pas te le dissimuler, si je
n'avais ni l'habitude, ni surtout une bonne ficelle entre les doigts, il
y a probablement longtemps que j'aurais été boulotté. Et pourtant, il
n'y a pas de dompteur qui soit plus familier que moi avec ses animaux.
Le malheur vient quand on n'y pense pas... Vois mon père, qui, pendant
trente ans de sa vie, n'a jamais eu une égratignure... Il a suffi pour
l'enlever d'une circonstance bête.
--Enfin, qui ne risque rien n'a rien! Veux-tu que je t'indique un moyen
de triompher sûrement, des résistances de ta femme... Demande à Zézette,
si elle a envie de t'accompagner dans les cages?
--Oh! je suis sûr de la réponse, dit Chausserouge en souriant.
--Essayons toujours, ça ne coûte rien!
Le Dompteur fit venir sa petite fille.
Zézette, déjà grandette pour son âge, accourut joyeuse à l'appel de son
père.
--Écoute, mignonne, lui dit François, très tendre, tu sais que je t'ai
promis de te faire un grand, grand plaisir, si tu étais sage... et si tu
travaillais bien... Eh bien! je suis content de toi. Veux-tu entrer avec
moi dans les cages... Je te ferai faire un beau costume et tu feras
travailler les animaux, en même temps que moi!
La petite fille regarda fixement son père, les yeux brillants de
plaisir.
Un instant elle resta sans parole, comme si elle ne croyait pas qu'un
tel bonheur pût sitôt lui être réservé.
--C'est vrai, dis, petit père, demanda-t-elle enfin la voix tremblante
d'émotion, tu voudrais bien?... C'est pour de bon?...
--Je te le demande... Mais aussi, je veux être sûr que tu n'auras pas
peur.
--Moi, peur? De quoi? Je n'aurai pas plus peur que toi! Les bêtes, elles
ne sont pas méchantes... elles me connaissent! Dis! alors c'est vrai que
tu veux bien que j'entre avec toi, partout...
--Pas partout, mais dans la grande cage avec les lions...
--Et puis, la Grandeur... et puis Loustic? Hein! Ça va? Si tu veux, ça
sera moi qui ferai danser la Grandeur!
Et la petite fille, sans attendre la réponse, s'échappa des bras de son
père et courut au fond de la ménagerie.
--La Grandeur! cria-t-elle, c'est avec moi que tu vas travailler,
maintenant! Tu verras, mon petit, si tu n'obéis pas!
--Qu'est-ce que je te disais? dit Chausserouge à Jean.
--Écoute, petit père! dit l'enfant en revenant vers François, si tu veux
être sur que je n'aurai pas peur, essaye-moi tout de suite! Tiens!
veux-tu que j'entre tout de suite avec la Grandeur?
--Ah! une idée! dis Jean, fais ce que demande ta fille. Si ça va bien,
j'appelle ta femme. Quand elle verra comment manoeuvre Zézette, elle
finira par consentir. Et avec l'ours...
--Oh! celui-là, j'en réponds! interrompit Chausserouge. Je me
promènerais dans la rue avec lui sans rien craindre.
Séance tenante, le dompteur se fit ouvrir la cage de la Grandeur. Il
entra le premier et introduisit l'enfant derrière lui.
A la vue de Zézette, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière et
marcha au-devant d'elle.
Le père, son fouet à la main, se tenait prêt à intervenir.
--Passe-moi la ficelle, dit la gamine, et laisse-moi faire. Ah!
donne-moi du sucre!
Alors, l'enfant, avec un sérieux et une crânerie admirables, répéta pour
son compte tous les exercices qu'elle avait vu mille fois exécuter par
son père.
Quand elle fut à deux pas de l'animal, droite et la tête haute, elle lui
donna sur les pattes un léger coup du manche de son fouet, puis, élevant
de la main gauche un morceau de sucre:
--- Voici pour vous, monsieur la Grandeur, mais il faut le gagner!
Dansez!
Mais au lieu d'obéir, l'animal fit entendre un sourd grondement,
avançant le museau vers la friandise promise...
--Voulez-vous danser tout de suite! répéta l'enfant en tapant du pied.
Et se souvenant du procédé de son père pour le contraindre à
travailler, elle lui cingla de sa lanière les jambes de derrière,
jusqu'à ce que, vaincu par la douleur, il se résignât à sauter d'un pied
sur l'autre avec le balancement particulier aux animaux de son espèce et
qu'il accompagnait d'une série de grognements plaintifs.
--Allez! Allez... toujours! criait Zézette, tu vois, papa, il ne manque
plus que la musique!
--Courez chercher madame Chausserouge! dit Jean tout bas à un des
garçons de piste, qui, debout devant la cage, s'émerveillaient de
l'audace et de l'adresse de l'enfant.
Amélie arriva rapidement, sans se douter de rien. Elle resta stupéfaite.
Au moment où elle apparaissait devant les barreaux, Zézette avait
interrompu l'exercice et elle tendait du bout des dents à la Grandeur un
morceau de sucre que l'animal vint docilement et toujours «chantant»
cueillir entre ses lèvres.
--Et ce n'est pas plus difficile que cela! fit Zézette en battant des
mains, tandis que l'ours retombait sur ses quatre pattes. Tu vois,
maman, avec la Grandeur, nous sommes une paire d'amis!... Maintenant à
un autre!
--Ah! non, ça suffit! dit Chausserouge tout à fait rassuré maintenant.
Il saisit l'enfant, l'enleva dans ses bras et l'embrassa sur les deux
joues.
--Maintenant sortons! fit-il, en voilà assez pour aujourd'hui.
--Déjà! dit Zézette d'un ton chagrin, déjà! Je m'amuse tant! Je n'ai
donc pas été assez sage?
Et avant que son père ait pu s'y opposer, elle ressaisit son fouet,
courut vers l'ours qui, dans un coin de la cage, se léchait les babines.
--Couchez-vous! allons, couchez-vous, monsieur la Grandeur!
Elle l'empoigna par une oreille, le bouscula jusqu'à ce qu'il se fût
étendu à terre.
Alors, elle s'assit tranquillement entre ses pattes, la tête appuyée sur
le ventre de la bête, tandis que de la main droite, elle lissait le
plastron jaune et soyeux qui est la caractéristique de l'ours des
cocotiers, puis, après une demi-minute de repos, elle se souleva sur un
coude, baisa brusquement la Grandeur sur le museau et se releva
prestement.
--Es-tu content, papa, et as-tu encore peur pour ta fille?
--Je n'aurai plus jamais peur! dit Chausserouge, les larmes aux yeux.
Il se fit ouvrir la porte et sortit avec sa fille.
Amélie, encore toute tremblante, embrassa longuement l'enfant, sans
pouvoir articuler un mot.
--Oh! maman! maman! Comme je serai sage! Si tu savais comme c'est
amusant! On recommencera, dis papa, et tu me feras entrer dans toutes...
toutes les cages?
--Eh bien! madame Amélie! craindrez-vous encore? demanda Jean Tabary,
triomphant.
La jeune femme ne répondit pas. Elle leva les yeux de l'air de quelqu'un
qui se soumet, quoique bien à contre-coeur.
--Le sort en est jeté! fit-elle, puisqu'il doit en être ainsi, advienne
que pourra!
A partir de ce jour-là, Chausserouge commença officiellement l'éducation
de sa fille.
Toutes les après-midi, il descendait avec elle dans la ménagerie et
successivement il la fit entrer avec lui dans les cages des différents
animaux.
Non seulement Zézette montrait un courage extraordinaire, mais encore
elle prenait un plaisir extrême à ces tentatives.
Elle attendait chaque jour avec impatience l'heure de les renouveler et
elle enchantait son père par son entrain et sa bonne volonté.
Baldini assista à plusieurs séances et, comme tout le monde, il fut
frappé de l'aplomb et de l'énergie que déployait la petite fille.
--Mon cher, dit-il à Chausserouge, souvenez-vous de ce que je vous dis,
vous aurez un grand succès!
Quand on apporta pour la première fois à Zézette le costume pailleté
d'argent qu'elle devait revêtir, son enthousiasme ne connut plus de
bornes.
Elle eût voulu débuter le lendemain.
On eût quelque peine à calmer son ardeur. On y parvint en lui assurant
que l'heure approchait où bientôt elle pourrait paraître devant le
public. En effet, Baldini, qui était parti en fourrier, ayant
télégraphié de Turin pour annoncer que tout était prêt, que l'arrivée de
la ménagerie était annoncée et préparée, Chausserouge donna l'ordre du
départ.
Amélie n'avait pu prendre son parti de cette double décision: elle ne se
résignait que bien à contre-coeur à quitter la France et à voir son
enfant aborder si brusquement une carrière si aventureuse. Elle avait
rêvé pour elle une autre existence.
Mais puisque le bonheur de Zézette d'une part, le succès de
l'établissement de l'autre semblaient attachés à la tentative nouvelle,
elle fit taire ses regrets comme ses craintes et elle suivit son mari,
sans hasarder même une observation.
Baldini avait bien fait les choses. Depuis huit jours, tous les journaux
étaient pleins du récit des actes de bravoure de Chausserouge.
La curiosité était vivement excitée et on annonçait l'arrivée dans la
ville de plusieurs dompteurs italiens, désireux de voir de près leur
illustre collègue français.
Le soir du jour où la ménagerie fit son entrée à Turin, au milieu d'une
affluence considérable accourue de tous les points de la cité, et
procéda à son installation, le dompteur fit, avec sa fille, une
promenade dans la ville.
Sur tous les murs étaient placardées des affiches multicolores en
français et en italien, avec le nom de Chausserouge en lettres d'un
demi-pied.
--Vois-tu, dit François à sa fille, combien il est utile de savoir lire.
Et, s'arrêtant devant une affiche:
--Tiens, comment y a-t-il, là?
Et Zézette, émerveillée, épela lentement:
CE SOIR ET LES JOURS SUIVANTS
à 8 h. 1/2 du soir
AVEC LA PERMISSION DES AUTORITÉS DE LA VILLE.
GRANDE REPRÉSENTATION
du célèbre dompteur
=FRANÇOIS CHAUSSEROUGE=
POUR LA PREMIÈRE FOIS
=LA FILLE DU DOMPTEUR, MADEMOISELLE=
=ZÉZETTE=
âgée de 9 ans
=ENTRERA DANS LA CAGE AVEC SON PÈRE=
Suivait l'ordre des exercices et la nomenclature de tous les
pensionnaires de la ménagerie.
En voyant son nom imprimé en gros caractères, au-dessous de celui de son
père, Zézette sauta de joie.
--Tu verras, papa, tu seras content de moi, je te promets!
Et de retour à la ménagerie:
--Maman, cria-t-elle, je suis sur l'affiche! Si tu voyais... grand comme
ça!
Le soir, elle ne mangea pas. Aussitôt après dîner, deux heures avant la
représentation, il fallut lui laisser endosser son costume, tant elle
avait hâte de s'en revêtir.
Avec une tristesse mêlée de fierté, Amélie remplit les fonctions
d'habilleuse.
Zézette était charmante dans son maillot bleu et collant, sa veste très
courte soutachée d'argent qui laissait passer les paillettes de sa
ragrafe, et sa perruque à toupet de clown.
Son apparition en parade, au milieu du fracas de l'orchestre, à côté de
son père, cambré dans son dolman à brandebourgs, causa une émotion.
Elle se promenait, très crâne, devant le contrôle, une minuscule
cravache à pommeau d'or passée sous le bras droit.
Parfois elle s'arrêtait, faisait quelques agaceries à Loustic, perché au
haut d'un piquet, passait sa main sur le bec du cormoran Gustave et
mêlait sa voix grêle à celle du bonisseur, chaque fois que les cuivres
se taisaient.
--Entrez! messieurs! mesdames! La représentation va commencer! Entrez!
La salle était comble quand son tour arriva de paraître dans les cages.
Déjà son père, dans les périlleux exercices par lesquels il avait
débuté, avait obtenu un grand succès, mais l'on peut dire que toute la
curiosité s'était portée sur elle.
Qu'allait pouvoir faire en face de ces fauves terribles, qu'un homme
comme Chausserouge avait peine à mater, une enfant de neuf ans?
L'oeil brillant de plaisir, elle attendit derrière la cage que le
bonisseur aidé du garçon de piste eut terminé la sélection des animaux.
Amélie était là; elle prit sa fille dans ses bras et la serra contre
elle avec tendresse.
--Il ne faut pas trembler, maman, il n'y a pas de quoi, regarde!... Moi,
je n'ai pas peur?
--Vrai! demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le paraître, tu
n'as pas peur?
--Ah! tu vas bien voir, par exemple! dit la petite fille en levant la
tête d'un air de défi.
--Après la répétition d'hier, fit Baldini, vous pouvez être tranquille,
Chausserouge, et vous allez entendre les applaudissements.
--François!... La gosse!... demanda Jean Tabary, qui apparut derrière la
cage. Êtes-vous prêts? Peut-on annoncer?
--Allez-y! cria la triomphante Zézette.
Alors, d'une voix de stentor qui retentit d'un bout à l'autre de la
ménagerie, Jean clama:
--Le dompteur Chausserouge et sa fille Zézette dans les cages!
François frappa trois coups du pommeau de sa cravache à la porte
intérieure, qui s'ouvrit, et il entra, souriant et le front haut,
donnant la main à sa fille.
Une salve d'applaudissements les accueillit. Tous deux saluèrent et
firent deux pas en arrière, tandis que Jean Tabary tirait un portant et
livrait passage aux deux lionnes Rachel et Saïda.
--La barrière! commanda Chausserouge.
Puis, quand il eut fait en personne exécuter à ses bêtes les exercices
ordinaires et comme il feignait de donner l'ordre de les faire sortir:
--Monsieur Chausserouge! dit Zézette, je ne trouve pas que ce soit bien
fort, votre entrée de cage! J'en ferais bien autant!
--Vous, mademoiselle!
--Parfaitement, monsieur Chausserouge!
--Est-ce que par hasard, vous prétendriez faire mieux que moi?
--Certainement! si vous voulez bien le permettre!
--Si je permets?... Eh bien! je serais curieux de voir...
Zézette prit une pose, comme jadis le légendaire Chadwick au Cirque
d'Hiver quand il s'adressait à M. Loyal, et interpellant Jean Tabary:
--Dites-moi, monsieur le bonisseur! Vous n'auriez pas dans votre
ménagerie une bête, un ours, ce que vous voudrez... à me confier pour
quelques instants?
--Un ours, si! J'aurais la Grandeur... Mais vous allez le faire croquer
par les deux lionnes, mademoiselle!
--Nous verrons bien!... Envoyez toujours!
--Faut-il, monsieur Chausserouge?
--Allez! allez! Rira bien qui rira le dernier!
Et Jean Tabary introduisit la Grandeur.
A peine entré et sur un signe de Zézette, l'ours se dressait sur ses
pattes de derrière et avançait, marchant presque à reculons l'oeil fixé
sur les deux lionnes, qui, tapies dans un angle de la cage, les oreilles
basses et l'oeil sanglant, découvraient en grondant leurs terribles
mâchoires.
--Est-ce que vous auriez peur, monsieur la Grandeur? demanda Zézette.
Voyons! allez dire bonjour à ces deux aimables personnes, qui vous
sourient si agréablement.
Mais comme la Grandeur secouait la tête en ronchonnant, peu soucieux
d'aller donner le baiser de paix aux deux fauves:
--Ah! c'est cela, monsieur la Grandeur! je ne me trompais pas. Vous avez
peur! Eh bien, il faut au moins que vous vous rendiez utile à quelque
chose. Puisque vous ne voulez pas aller au devant de Rachel et de Saïda,
ce seront elles qui feront les premiers pas... Regardez bien, monsieur
Chausserouge! La barrière vivante!
Par la porte de sortie, on passait deux tabourets que l'enfant disposait
tout près des barreaux.
Elle faisait alors monter la Grandeur sur ces piédestaux improvisés, de
façon qu'il posât également sur les deux sièges.
Elle retirait ensuite doucement le second tabouret jusqu'au milieu de la
cage de façon à ce que l'ours, dont la tête restait face au public,
formât une sorte de barrière vivante, puis elle marchait sur les deux
lionnes, la cravache haute:
--Sautez, mes belles!
Et les deux fauves, rugissant, répétaient par dessus le dos de la
Grandeur l'exercice que leur avait fait exécuter l'instant d'avant
François Chausserouge.
--Je suis obligé de me rendre, proclamait alors le dompteur, dès que les
applaudissements qui saluaient Zézette avaient cessé, vous êtes plus
forte que moi, mademoiselle!
--Quand je vous le disais; mais ce n'est pas tout?
Sur un signe, Jean Tabary tirait un portant et réintégrait les deux
lionnes.
L'enfant faisait alors descendre la Grandeur, visiblement soulagé,
couchait en travers les deux sièges, passait un mors en bois dans la
gueule de l'animal, lui sautait sur le dos et, à cheval sur cette
monture d'un nouveau genre, elle trottait autour de la cage, aussi vite
que le lui permettait les jambes courtes de la bête pesante qu'elle
actionnait de sa houssine.
Elle la faisait sauter par dessus les tabourets, puis l'arrêtait court
et saluait en envoyant des baisers à l'assistance.
L'aisance avec laquelle Zézette manoeuvrait son ours enleva le public,
qui ne lui ménagea pas les acclamations, et elle termina la
représentation en dansant une bourrée d'Auvergne en face de la Grandeur,
heureux de sentir enfin la fin de ses épreuves et l'heure de la
récompense, le morceau de sucre traditionnel, qu'il devait cueillir sur
les lèvres de sa petite maîtresse.
L'effet fut tel que l'avait prévenu Baldini, c'est-à-dire immense. Le
bruit se répandit rapidement du début triomphal du petit prodige.
Il fut de mode d'aller l'applaudir et, pendant trente jours,
l'impresario encaissa des recettes que la ménagerie n'avait jamais
connues, même au temps de sa plus grande vogue.
--Eh bien! dit Chausserouge à Jean Tabary, ai-je eu raison de passer
outre, de ne pas t'écouter?... Je sentais bien que le succès était au
bout de notre entreprise! Ah! Baldini est un malin...
--Trop malin peut-être! dit Tabary, toujours sceptique. T'a-t-il rendu
des comptes?
--Non! il faut bien d'abord qu'il se rembourse de la part qu'il a
avancée pour moi, puisqu'il a fait face, jusqu'à ce jour, à tous les
frais... Après, nous compterons!...
--Alors, compte donc le plus tôt possible!
Mais quand Chausserouge, que la défiance du jeune homme avait rendu
soupçonneux à son tour, voulut parler intérêts à Baldini:
--Mon cher, répliqua l'Italien, une affaire comme celle-là ne se règle
pas du jour au lendemain. J'ai toute une comptabilité à mettre en
ordre... Laissez-moi donc faire! Aussi bien, vous n'avez pas eu à vous
plaindre de moi jusqu'à ce jour... Il faut que j'établisse une balance
exacte des frais considérables dont j'ai dû faire l'avance... que je
prépare en outre notre prochaine campagne, car voici le moment arrivé où
il nous faudra quitter Turin... Je suis d'avis qu'il ne convient pas de
s'arrêter en si beau chemin... A Milan, nous avons encore des recettes
pareilles à réaliser... Nos bénéfices actuels vont nous permettre de
jouer sur le velours sans rien risquer... Quand j'aurai fait dans la
capitale de la Lombardie une publicité semblable, que nos premières
représentations nous auront fait rentrer ces nouveaux débours, il sera
temps de compter et, ce jour-là, vous ne vous plaindrez pas, je vous
jure, de m'avoir laissé la disposition des fonds qui, dès à présent,
vous reviennent.
Il parla longtemps pour esquiver un règlement de comptes, et si bien que
Chausserouge se laissa convaincre...
Il fut d'ailleurs d'autant plus facile à persuader que son succès
l'avait grisé. Il y avait si longtemps qu'il était déshabitué des
comptes rendus flatteurs et des acclamations d'un public enthousiaste.
Quant à Zézette, chaque nouvelle représentation augmentait son
assurance. Maintenant son père voyait sans inquiétude approcher l'heure
de son entrée en cage, les animaux s'étaient accoutumés à elle et, pour
un peu, il l'eût à présent laissée seule exécuter ses exercices.
Pour renouveler la curiosité, Jean avait imaginé un nouveau numéro: la
présentation en liberté de Loustic, costumé en gymnaste, à qui l'enfant
faisait faire des rétablissements au trapèze et des sauts périlleux.
Moquart était également mis à contribution. Sous la direction et au
commandement de Zézette, l'intelligente bête, qu'on avait affublée d'une
couverture rouge brodée d'or, d'une gigantesque paire de lunettes, d'une
collerette tuyautée et d'un chapeau pointu de clown, jouait de la grosse
caisse, de l'orgue de Barbarie, comptait jusqu'à dix, désignait la
personne la plus ivrogne de la société,--il s'arrêtait toujours devant
Jean Tabary,--la plus amoureuse et la plus jolie de l'assistance.
Le tout scandé d'un accompagnement de cymbales que manoeuvrait Loustic
avec une virtuosité et une dextérité sans pareilles.
On inaugura également, pour la plus grande joie de Zézette, les grandes
promenades dans la ville, en costumes, et c'était toujours Zézette qui
clôturait la marche, montée tantôt sur Moquart, tantôt sur l'Etourdi, le
poney de Chausserouge.
La petite prenait au sérieux son rôle d'étoile et c'était avec le plus
grand calme et la plus sérieuse conviction qu'elle recueillait sur son
passage les témoignages de sympathie de ses admirateurs.
Seule, Amélie conservait toujours une angoisse dont elle n'était pas
maîtresse, chaque fois qu'elle assistait une représentation et qu'elle
voyait sa fille aux prises avec les lionnes.
La présence de Chausserouge, attentif au moindre mouvement de l'enfant
et prêt, en cas de danger, à intervenir vigoureusement, ne suffisait pas
pour la rassurer.
L'énergie de Zézette, qui puisait dans l'habitude une nouvelle
hardiesse, loin de la tranquilliser ne faisait qu'augmenter son effroi.
Qui sait si un jour un animal mal disposé n'accueillerait pas mal un
coup de houssine, appliqué imprudemment, et alors si le père allait ne
pas arriver à temps!
Et elle voyait son enfant, étendue, râlant sur le plancher de la cage,
ses membres grêles broyés par les mâchoires puissantes des fauves!
Zézette, de plus en plus insouciante, s'amusait des terreurs que sa mère
manifestait, bien à tort, selon elle.
--Mais puisque je te dis, maman, qu'il n'y a pas de danger!... Je le
sais bien, moi!
--Ma chérie, je t'en prie, sois bien prudente..., prends bien garde!
Et il fallait que Chausserouge intervint d'un ton bourru:
--Ma parole, si la petite n'était si sûre d'elle, si elle n'était pas si
crâne, il y en aurait assez pour lui ficher le trac!... Laisse-la donc
faire... elle n'est pas en peine. Tu vas voir, à Milan, ça va bien être
autre chose. Nous sommes en train d'imaginer une nouvelle attraction,
Tabary et moi!
Après un mois de séjour, Chausserouge donna sa représentation d'adieux
et, sur l'avis que Baldini lui envoya, l'informant que la publicité
était faite, il partit pour la Lombardie.
Une déception terrible l'attendait. Au lieu de rencontrer, comme il s'y
attendait, son impresario à la porte de la ville, il tomba dans une cité
où, non seulement sa venue n'était point préparée, mais où son nom était
même inconnu.
Pas une affiche sur les murailles; nulle curiosité de la part des
habitants. De l'étonnement seulement à la vue de ce matériel imposant,
débarquant on ne savait d'où, arrivant à l'improviste.
A l'Hôtel de Ville, nul ne put renseigner Chausserouge. Baldini y était
inconnu et personne n'était venu demander une permission de séjour, ni
un emplacement pour la ménagerie.
On parut même assez mal disposé pour ces étrangers, à la déconvenue
desquels on n'ajoutait aucune créance.
Toutefois, on consentit, bien que d'assez mauvaise grâce, à les laisser
stationner sur un des cours éloignés de la ville.
Chausserouge revint désespéré, la rage au coeur. Jean Tabary avait eu
raison de se méfier. Ses prévisions ne l'avaient pas trompé!
Il avait flairé dans Baldini un aventurier, un filou adroit, préparant
de longue main ses escroqueries, sachant amadouer ses dupes.
Pourquoi n'avait-il pas pris, lui, Chausserouge, ses précautions, comme,
si souvent, Jean l'avait invité à le faire? Par quel aveuglement
avait-il donc été frappé pour ne rien voir, pour n'avoir pas eu une
minute de doute?
Ainsi, il était maintenant en pays étranger, réduit à ses propres
ressources, ayant perdu le bénéfice d'un mois de triomphe, où il avait
réalisé les plus grosses recettes de sa vie!
Si maintenant ce succès allait l'abandonner, il allait se trouver dans
l'obligation de dépenser tout ce qui lui restait, ou à peu près, de la
somme prêtée par Vermieux, et uniquement pour se rapatrier!
--Tu vois, dit Tabary avec un sourire forcé, tu vois si je m'étais
trompé! Ton Baldini!... Eh bien, nous voilà propres maintenant!
--Si je le tenais, hurla Chausserouge, je le fouterais à bouffer à mes
bêtes!
--Sais-tu ce que ça fait, continua Tabary, c'est vingt-cinq mille francs
tout net qu'il nous emporte!... tout simplement... Il paraît que ça
t'amuse de travailler pour les autres.
--Tiens! tais-toi! tais-toi! dit le dompteur en cassant en deux, d'un
mouvement nerveux, la canne qu'il tenait à la main. Mais maintenant,
qu'allons-nous faire?... Puisque tu es si fort, donne-moi un conseil...,
je le suivrai aujourd'hui...
--C'est un peu tard... Mais, enfin, mieux vaut tard que jamais...
Puisque nous sommes ici, m'est avis qu'il faut en profiter. Ce n'est pas
le moment de s'endormir... Tu vas d'abord aller déposer la plainte chez
le procureur du roi, écrire à celui de Turin. Moi, pendant ce temps-là,
je vais réparer le temps perdu, installer la ménagerie et commencer le
potin dans les journaux... Cette fois-ci, il n'y aura pas de Baldini et
la galette sera bien à nous...
Séance tenante, et pendant que Chausserouge courait au tribunal, Tabary
se mit à l'oeuvre, mais il se heurta à des difficultés qu'il ne
soupçonnait même pas.
Son ignorance de la langue italienne lui rendait extrêmement difficiles
les relations avec les gens qu'il était obligé de voir, avec lesquels il
lui fallait traiter.
Autant la population, la presse, la municipalité, bien préparées,
chauffées à blanc par un compatriote, s'étaient montrées sympathiques à
Turin, autant elles manifestaient de méfiance et de mauvaise volonté à
Milan.
On eût dit que brusquement le charme s'était rompu.
Toutefois, il parvint tant bien que mal à organiser une série de
représentations, mais le dompteur ne trouva plus ce public chaud devant
lequel il avait fait débuter sa petite fille.
Il fut, au contraire, accueilli avec une sorte de prévention.
Des applaudissements maigres récompensèrent mal ses efforts, et les
exercices de Zézette, accomplis pourtant par la petite fille avec la
même maestria, excitèrent plus de pitié que d'enthousiasme.
On s'indigna contre la barbarie de ce père, qui contraignait une enfant
si jeune à ceindre la ragrafe traditionnelle et à affronter sans
défense des animaux aussi redoutables.
Des journaux se firent les interprètes de la pensée publique en
s'élevant contre ce spectacle, qu'ils qualifiaient d'exhibition malsaine
et attentatoire à la morale.
Ils firent appel à la conscience des magistrats de la ville, les
invitant à ne pas tolérer plus longtemps que des saltimbanques étrangers
donnassent l'exemple d'un semblable scandale...
A la suite de cette campagne, dont se ressentirent les recettes, un
commissaire délégué par le Parquet vint faire une descente dans la
ménagerie, accompagné d'un médecin.
Après s'être fait représenter les papiers du dompteur et s'être assuré
que l'installation de la ménagerie était telle qu'il ne pouvait, en cas
d'alerte ou de négligence, en résulter aucun danger pour les
spectateurs, il interrogea longuement Zézette.
Il avait pleins pouvoirs, au cas où la moindre infraction aux règlements
de police en vigueur dans le pays serait constatée, pour interdire
impitoyablement toute représentation, mais il dut s'en retourner comme
il était venu.
Outre qu'il ne put relever aucune contravention, les réponses de la
petite fille le convainquirent que non seulement il n'était exercé à son
égard aucun sévices, mais qu'au contraire l'empêchement qui pouvait lui
être notifié de paraître dans les cages serait pour elle la plus dure
des privations.
--Mais, monsieur, moi... j'aime mes bêtes... et mes bêtes m'adorent...
Papa me permet de les faire travailler sous ses yeux, parce que j'ai été
très sage... et que je l'ai mérité par mon application...
Demandez-lui!... Oh! non; dites, n'est-ce pas, vous ne voulez pas
m'empêcher de continuer...
Et comme le fonctionnaire, très étonné, ne répondait pas, elle fondit en
larmes.
--Mais qu'est-ce que ça peut vous faire? Ce n'est pas vous qui entrez
dans les cages!
Puis, se réfugiant dans les bras de son père, qui avait assisté à cet
interrogatoire:
--Mais, explique donc, papa... qu'il n'y a pas de danger!
L'autorisation fut maintenue, mais il demeura évident qu'on n'attendait
qu'une occasion propice pour la retirer. Une circonstance sans
importance, mais qui eût pu avoir des conséquences graves, ne tarda pas
à la fournir.
Un soir,--c'était à la cinquième soirée--Zézette était en train de faire
manoeuvrer les lionnes.
L'une d'elles, Saïda, montrait une indocilité qui ne lui était pas
habituelle. Tapie dans un angle de la cage, elle refusait d'obéir.
Zézette voulait approcher, mais son père l'arrêta.
--Je veux qu'elle saute! criait la petite, en tapant du pied. Donne ton
fouet, papa!
Le père se fit immédiatement passer une petite fourche pour se tenir
prêt à parer à tout accident, et il marcha à côté de l'enfant, qui
s'avançait, le fouet levé, vers la bête.
A ce moment, Saïda, entraînée par l'exemple de sa compagne qui
obéissait, bondit à son tour, mais, dans son élan, elle renversa la
petite fille, qui avait fait imprudemment un pas en avant au moment même
où la bête s'enlevait.
Rapidement, Chausserouge fit volte-face, la fourche en arrêt, pour tenir
en respect la lionne et l'empêcher de revenir à la charge.
Déjà Zézette s'était relevée, mais dans sa chute, son front avait
rencontré l'angle d'un des tabourets sur lesquels était juché La
Grandeur et un mince filet de sang coulait le long de ses narines.
--La porte! cria le dompteur, incertain si son enfant n'avait pas reçu
une blessure plus grave, un coup de griffe peut-être...
Jean Tabary tira le portant, les deux lionnes bondirent hors de la cage
centrale et le dompteur ayant salué, ainsi que Zézette restée souriante,
malgré la douleur, sortit, entraînant sa fille.
--- Tu es blessée? Où te sens-tu mal? demanda-t-il d'une voix altérée.
Maintenant que le danger était passé, il tremblait de tous ses membres.
--Moi! je n'ai rien... je me suis cogné le front simplement! fit
stoïquement la gamine, c'est ma faute... je n'avais qu'à faire
attention.
Puis, remarquant que par hasard sa mère était absente:
--Heureusement que maman n'est pas là! Elle m'aurait crue morte.
Un docteur qui se trouvait dans l'assistance vint offrir ses services.
Il bassina avec de l'eau froide le front de l'enfant, y appliqua une
compresse.
--Ça ne sera rien, dit-il, une contusion... Plus peur que de mal,
heureusement...
--Mais, monsieur! riposta Zézette, je n'ai pas même eu peur!
Cependant la foule, inattentive désormais aux nouveaux exercices,
restait dans la ménagerie, toujours sous le coup de l'émotion que ce
commencement de drame avait fait éprouver.
La petite Zézette était-elle blessée grièvement? Qu'était-il résulté de
l'accident?
Il n'y avait qu'un moyen de rassurer les spectateurs, c'était de faire
reparaître Zézette.
Le médecin remplaça la compresse par un morceau de diachylum, qu'il prit
dans la pharmacie portative de la ménagerie, et l'enfant revint saluer
le public.
D'unanimes applaudissements accueillirent sa rentrée. Mais l'incident
fit du bruit; grossi par l'imagination des assistants, il prit des
proportions inattendues dont s'émurent les autorités.
Dès le lendemain, on notifiait à Chausserouge une interdiction en règle
et l'ordre de quitter la ville au plus tôt.
Cette mésaventure mit le comble au désastre provoqué par l'escroquerie
de l'impresario et atterra Chausserouge.
Il fallut alors carrément avoir recours au fonds de réserve, à ce qui
restait du prêt consenti par Vermieux.
Jean Tabary fut le seul qui conservât dans cette débâcle un peu de
sang-froid.
--Eh bien! voila tout, c'est la guigne! Une première imprudence en amène
fatalement une autre. Après t'être confié ridiculement à cet Italien de
malheur, tu t'es laissé griser par ton succès à Turin, et tu n'as même
pas pensé à demander des garanties avant de partir pour Milan. Ici, tu
t'es trouvé le bec dans l'eau, avoue que c'est pain bénit... Puis, nous
avons eu la déveine de tomber sur des gens à cerveau étroit, qui
n'avaient qu'un désir, nous être désagréables... Nous avons écopé...
C'était dans l'ordre des choses... Quant, à moi, on ne m'ôtera jamais de
l'idée que nous devons cette hostilité à la jalousie des dompteurs
italiens, à qui, si nous avions réussi une seconde fois, nous enlevions
le pain de la bouche.
--Et maintenant, que nous faut-il faire? Nous sommes à cinquante lieues
de la frontière. Ça va nous coûter les yeux de la tête pour nous
rapatrier... Si nous faisions des démarches pour obtenir la levée de
l'interdiction?
--C'est inutile. Nous ne l'obtiendrions pas... A présent l'Italie est
brûlée. Nous n'avons plus qu'une ressource... Revenir comme nous
pourrons et par les voies les plus rapides. Une fois en France, nous
verrons à nous débrouiller... Nous les avons trop vus, pour notre
malheur, ces sales macaronis!
--Pourtant, c'est chez eux que Perdel a obtenu ses plus grands succès,
la consécration définitive de sa renommée... On l'a décoré en grande
pompe de l'Ordre national du pays... On peut dire qu'il y a fait sa
fortune!
--Il n'y a pas à discuter... Perdel a eu la chance... et nous avons la
guigne... Voilà qui est clair. Et toutes les réflexions que nous
pourrions faire à ce sujet ne changeraient rien à la situation.
Comme si toutes les déveines se fussent conjurées pour accabler le
malheureux dompteur, une aggravation subite se manifesta dans l'état
d'Amélie. Une véritable rechute, qui rendait bien difficile la
continuation du voyage.
Il y avait à peine une semaine, qu'à marches forcées, la ménagerie avait
repris le chemin de la France et chacun de ces jours sans recettes
coûtait gros.
Amélie fit preuve, en cette occasion, d'un courage et d'une abnégation
admirable.
--Qu'importe, dit-elle, ma santé et ma vie! Le salut de l'établissement
avant tout!
Et comme Chausserouge déclarait qu'il encourrait plutôt la ruine totale
que de laisser, faute de soins, l'état de sa femme empirer, elle reprit:
--Nous n'avons pas les moyens de nous arrêter, après les pertes que nous
venons de subir... Me laisser en route pour me faire soigner dans un
hôpital, je n'y consentirai jamais... je suis née sur le Voyage. C'est
sur le Voyage que je mourrai... Donc, pas d'hésitations! Marchons!...
Une fois de retour à Paris, je verrai à réparer les forces perdues, à
moins que d'ici-là, je n'aie succombé. Mais au moins en mourant, j'aurai
la consolation de me dire que j'aurai lutté jusqu'au bout! C'est ma
volonté!
Il fallut obéir au voeu de la moribonde...
Ce fut dans une situation d'esprit bien triste et en proie à un réel
découragement que Chausserouge atteignit la frontière française.
Il poussa ce jour-là un soupir de soulagement, comme si le sol de la
patrie qu'il foulait de nouveau lui eût communiqué une nouvelle force.
Il était à présent en pays ami; Il n'avait plus à redouter les
préventions qui accueillaient à l'étranger toute exhibition d'origine
française.
A Grenoble, où il fit son premier séjour, il organisa des
représentations, espérant faire des recettes qui lui permettraient aussi
de payer les derniers billets souscrits, lesquels avaient dû être
retournés impayés a l'usurier.
Car c'était là un souci de plus ajouté à tous ceux qui le torturaient
déjà. Quel accueil lui réservait l'ancien forain? Ne fallait-il pas
s'attendre à ce que ses demandes de renouvellement fussent repoussées?
Vermieux avait bien pris ses précautions; il était armé contre lui et il
pouvait à son gré lui causer, dès son retour, des embarras terribles...
ou lui faire de nouvelles conditions telles qu'elles le mettraient
complètement dans sa main.
Heureusement, il rentrait en France avec un numéro inédit à sensation,
et dont il avait expérimenté à Turin l'excellence.
Il allait faire pâlir, avec le début nouveau de Zézette, l'étoile de ses
concurrents, et il savait par expérience combien la vogue, même
passagère, vous recale rapidement un homme.
Il ne prévoyait pas que le bruit de son affaire fût parvenu jusqu'à
Grenoble et qu'il put avoir à se heurter de nouveau à des chicanes
administratives.
Ce fut cependant ce qui lui arriva.
L'autorisation de séjour lui fut accordée sans difficulté, mais quand il
présenta au visa son programme, on biffa au crayon rouge le numéro sur
lequel il comptait tant.
Comme il s'étonnait et demandait des explications, l'employé de
préfecture auquel il s'adressait se retrancha derrière l'article de la
loi sur le travail des enfants, qui défend d'employer dans des exercices
dangereux des enfants au-dessous de quinze ans.
Il eut beau arguer que sur tout le Voyage, dans les troupes
d'acrobates, ou au théâtre, on utilisait des enfants très jeunes.
Il lui fut répondu qu'il était loisible aux municipalités de fermer les
yeux ou de montrer une certaine tolérance, à leurs risques et périls,
mais que dans le cas spécial, le maire et le préfet, d'un commun accord,
se refusaient absolument à laisser paraître en public dans une cage de
lions, une enfant de neuf ans; que déjà, à Milan, pareille interdiction
avait été faite, à laquelle il avait dû se soumettre, à la suite d'un
accident, et que, dans ces conditions, l'administration ne pouvait
encourir une responsabilité aussi grave.
--Allons! pensa Chausserouge, c'est décidément une série à la noire!
Passer outre, il n'y fallait pas songer; mieux valait se résigner. Il
donna donc des représentations où Zézette ne parut, à son grand
désespoir, qu'en parade et dans ses exercices les plus anodins, avec
Loustic et l'éléphant Moquart.
De ville en ville, les mêmes embarras se répétaient.
A plusieurs reprises, la santé d'Amélie nécessita des arrêts dans des
bourgades infimes qu'il eût fallu brûler, car les frais d'installation
n'eussent pas été couverts par la recette.
Et cependant il fallait chaque jour assurer la subsistance des animaux,
payer le personnel, subvenir aux dépenses de toutes sortes.
Dans une grande ville du centre de la France, il eut enfin le secret de
la difficulté, qu'il éprouvait a obtenir, depuis son départ de Milan,
l'autorisation de s'installer.
L'histoire du pseudo-accident survenu à Zézette, grossi démesurément par
la presse locale, avait été reprise par les journaux français, et nulle
part on ne voulait assumer de responsabilité.
Il était arrivé à Nevers un matin et il avait été solliciter la
permission d'ouvrir au public sa ménagerie.
Il ne reçut d'abord aucune réponse positive, mais l'indiscrétion d'un
employé de l'hôtel de ville lui ayant fait connaître que le maire tenait
à s'assurer par lui-même qu'il ne pouvait résulter de son exhibition
dans les cages aucune espèce de danger, il donna l'ordre de surveiller
l'arrivée du magistrat.
A deux heures, le maire se présenta et demanda Chausserouge. On
l'introduisit dans la ménagerie et il trouva le dompteur dans la cage de
Néron, debout sur la tête de l'animal, qui lui servait d'escabeau, et
s'occupant à clouer une tenture.
--Voici la réponse à votre objection, monsieur le maire, dit
Chausserouge, quand le magistrat lui eût fait connaître l'objet de sa
visite; Néron est mon plus dangereux pensionnaire. Allons, lève-toi, mon
vieux, dit-il en descendant et en flattant de la main le muffle du
fauve.
Le soir même, il pouvait donner sa première représentation.
Néanmoins et en dépit de ses efforts, quand la ménagerie atteignit enfin
Paris, Chausserouge, à bout d'expédients, avait épuisé son fonds de
réserve.
Pour vivre et éteindre son passif, il était désormais réduit aux seules
ressources que comportait son travail.
Il retrouva Louise Tabary, vieillie, enlaidie et rendue acariâtre par
son persistant insuccès. Si, de son côté, elle n'avait pas mangé
complètement l'argent qui lui avait servi à remonter son établissement,
elle était dans l'absolue impossibilité de le rendre.
Il était nécessaire au fonctionnement de l'entresort qu'il eût fallu
réaliser pour restituer en partie la somme que lui avait laissée le
dompteur.
Du reste, sur le Voyage, personne n'avait fait de bonnes affaires, et il
n'était bruit que des exécutions de Vermieux, rendu impitoyable par la
gêne générale, qui empêchait ses débiteurs de tenir leurs engagements.
Dès lors, Chausserouge connut tout les déboires et toutes les amertumes
de la pire des misères, la misère en caravane.
Aussitôt après son arrivée, Vermieux s'était présenté, non plus en
bonhomme heureux de se sacrifier pour être utile à son semblable, mais
en créancier à qui on a fait tort et qui tient à sauvegarder ses
intérêts.
Il n'avait trop rien dit tant que Chausserouge absent avait échappé par
son éloignement même à toute action judiciaire, mais maintenant qu'il
l'avait sous la main, il fit valoir ses droits avec la dernière énergie.
Pour donner au dompteur le temps de se refaire, il consentit à proroger
l'échéance des prochains billets, mais à la condition que tous ceux
échus seraient payés immédiatement, et Chausserouge dut se résigner à la
vente de quelques-uns de ses pensionnaires.
Moquart fut le premier animal dont il se sépara, Moquart pour l'achat
duquel il avait reçu jadis des propositions d'un de ses collègues.
Le dompteur n'en tira pas le prix qu'il en espérait, mais il put
néanmoins, grâce à ce sacrifice, apaiser l'usurier et obtenir du répit.
Ce fut un deuil pour tous et surtout pour Zézette, qui perdait son
«grand ami», mais elle comprit à quelle nécessité son père obéissait, et
elle sut se taire pour ne pas augmenter le chagrin de François.
--Que veux-tu, ma pauvre Zézette, nous sommes maintenant trop pauvres
pour conserver Moquart, et puis, il faut bien soigner maman, dit
Chausserouge à sa fille, le jour où il donna livraison de l'éléphant.
Va! nous avons toujours Loustic, la Grandeur et tous les autres. Quand
tu seras plus grande, que de nouveau on te permettra de travailler, nous
gagnerons encore beaucoup d'argent, tu verras!...
--Et nous le rachèterons, dis, papa!
--Oui, ma fille, je te le promets.
En effet, Amélie que les fatigues du voyage avaient exténuée,
contribuait pour une large part à augmenter les dépenses ordinaires de
l'établissement.
Elle était si malade à son arrivée, qu'il avait fallu la transporter à
l'hospice Dubois; là, les bons soins l'avaient remise sur pied et elle
avait insisté pour ne pas prolonger dans la maison de santé un séjour
coûteux, mais de continuelles rechutes mettaient périodiquement sa vie
en danger.
--Le coffre est usé..., la phtisie accomplit lentement, mais sûrement
son oeuvre, avait déclaré le médecin à Chausserouge, tout ce que la
science peut faire maintenant, c'est d'alléger les souffrances de votre
femme, qui est perdue irrémédiablement.
--Je tiens, avait répondu le dompteur, à ce que vous ne négligiez
rien... Je veux n'avoir rien à me reprocher.
On eût dit qu'il voulait faire oublier à la malade, par les soins dont
il l'entourait, toutes les amertumes dont il l'avait abreuvée.
Sous le coup de tant de préoccupations et d'ennuis de toutes sortes, sa
passion pour Louise Tabary avait reçu une rude atteinte, et s'il avait
renoué avec elle, du moins depuis son retour, il apportait dans ses
relations une discrétion à laquelle il n'avait pas accoutumé sa femme.
Amélie, elle, avait tout oublié, et ne voulait rien voir. Elle se
rendait compte de son état, et elle ne retenait que les preuves
d'affection que son mari ne cessait de lui prodiguer.
Elle savait la gène dans laquelle il se débattait, les privations qu'il
s'imposait pour faire face à toutes ses obligations et elle admirait
trop ce dévouement pour lui tenir rigueur et lui reprocher ses
faiblesses.
Cette existence pénible, au jour le jour, se prolongea des mois, sans
qu'aucune amélioration se produisit, sans que Chausserouge pût
concevoir, dans un avenir même éloigné, l'espérance de relever ses
affaires.
Zézette grandissait et prenait de l'âge; elle restait l'unique et
dernière consolation de la moribonde.
Bien que ne pouvant être d'aucune utilité, puisque le dompteur s'était
vu refuser, par la Préfecture, l'autorisation de la faire paraître, elle
travaillait sous l'oeil de son père, acquérant tous les jours une
expérience et une hardiesse nouvelle. Elle était raisonnable comme une
grande personne, ne montrait aucun des caprices des enfants de son âge
et sa vocation, depuis qu'elle avait débuté, s'était affirmée.
--N'aie pas peur, va, maman, disait-elle à Amélie, durant les longues
heures qu'elle passait à la veiller, je saurai vous récompenser tous les
deux de toutes vos peines... Quand je serai plus grande, je me charge de
vous faire oublier vos chagrins d'aujourd'hui... Nous redeviendrons
riches... Tu verras et tu seras fière de ta fille...
--Quand tu seras plus grande, je serai morte et je ne pourrai te voir,
ma chère petite, répondait la pauvre mère avec un sourire douloureux.
--Il ne faut pas dire cela, c'est mal!... Nous te soignerons si bien,
papa et moi, que tu reviendras à la santé... Je ne veux pas, entends-tu,
t'entendre dire de ces vilaines choses.
Mais Amélie secouait la tête:
--A l'automne, tu n'auras plus de petite mère... Promets-moi alors de
rester bien sage, et en souvenir de moi de rendre heureux ton père. Il
ne faut pas qu'il ait jamais à se plaindre de toi.
Amélie avait en effet le pressentiment de sa fin prochaine. Il vint un
moment où les alternatives de mieux qui venaient à chaque instant rendre
à Chausserouge une lueur d'espoir, cessèrent tout à fait.
La malade maigrissait à vue d'oeil, sentant de jour en jour ses forces
décroître. Bientôt, son affaiblissement devint tel qu'elle ne dût plus
songer à se lever et, d'heure en heure, le dompteur et sa petite fille
redoutaient une issue fatale.
Des crises abominables secouaient la mourante et la laissaient froide et
quasi-inanimée des heures durant. Quand elle revenait à elle, elle
promenait autour de son lit un regard éteint, comme si elle fût étonnée
elle-même de revoir le jour.
Elle prenait alors doucement la main de sa petite fille et:
--Ce sera pour la prochaine fois, murmurait-elle, d'une voix à peine
perceptible.
Pourtant, un jour que les rayons du soleil d'automne filtraient à
travers la petite fenêtre de la caravane, elle se sentit plus forte,
plus désireuse de vivre que jamais.
--J'ai faim, dit-elle, et j'aurais envie de manger un fruit... une poire
ou un raisin...
Zézette se leva et présenta une superbe grappe à sa mère, qui commença à
manger avec avidité.
--Comme c'est bon! dit-elle, comme c'est frais! Ça fait du bien où ça
passe! Ça éteint l'incendie que je sens là-dedans!
Mais dès qu'elle eût fini, une oppression la saisit; suivie d'une quinte
de toux terrible:
--Oh! mon Dieu! que je souffre, cela me déchire la poitrine!
On manda le médecin, qui examina la malade...
Puis il prit Chausserouge à part:
--Armez-vous de courage! dit-il, c'est fini, elle ne passera pas la
journée.
Lut-elle l'arrêt qui venait d'être prononcé sur le visage de son mari,
ou bien sentit-elle la mort étendre ses voiles sur elle, toujours est-il
qu'Amélie comprit que son heure était venue.
Elle fit venir sa petite fille, François, les deux seuls êtres qu'elle
aimât au monde, elle les regarda longuement, comme si elle eût voulu
fixer à jamais leur image dans sa mémoire.
Des larmes jaillirent enfin de ses yeux... elle attira sa fille à elle,
elle l'embrassa, puis d'une voix pareille à un souffle:
--Aime-la bien! dit-elle à Chausserouge, soigne-la bien!... Et toi, mon
enfant, ajouta-t-elle en s'adressant à la petite fille, sois le bon ange
de ton père... Console-le dans ses peines... Que j'aie au moins en m'en
allant... la pensée... que quelqu'un veille et me remplace auprès de
lui... Adieu!
Elle ferma les yeux, tourna la tête, ses doigts se détendirent et elle
fut prise d'un hoquet qui s'affaiblit graduellement.
A cinq heures du soir, tandis que le soleil disparaissait à l'horizon,
Amélie Collinet s'éteignit doucement, après une agonie de deux heures.
Bien que ce fût là un dénouement prévu, attendu depuis longtemps,
Chausserouge ressentit une douleur profonde.
Par le vide qu'il se sentit tout à coup au fond du coeur, il comprit
quelle grande place, malgré le rôle effacé que paraissait jouer la jeune
femme, Amélie tenait dans son existence.
C'était au fond son égoïsme d'homme faible qui se révoltait. Ce qu'il
perdait aujourd'hui, c'était la compagne fidèle qui trouvait toujours
une parole d'encouragement après chacun de ses malheurs, qui s'était
toujours efforcée de lui rendre facile et aimable la vie commune, en lui
épargnant mille soucis.
Maintenant qu'il allait être réduit à ses propres forces, seul pour
penser à tout, même aux détails intimes de la vie de forain, puisque
Zézette, qui atteignait à peine sa douzième année, était trop jeune pour
qu'il pût s'en remettre complètement à elle, la caravane allait lui
sembler bien grande et il allait comprendre seulement l'étendue de sa
perte.
Repassant ensuite dans sa mémoire la conduite qu'il avait tenue, depuis
son mariage, il se demanda, comment il avait pu infliger à une créature
si douce, si dévouée, un pareil martyre...
Il se souvint avec horreur de ce jour où il avait osé lever la main sur
elle, là-bas, sur cette esplanade des Invalides où elle avait, en plein
hiver, passé des heures à l'attendre?
N'était-ce pas là qu'elle avait pris les germes du mal qui l'emportait
aujourd'hui?
Ainsi il était la cause de cette mort, qui venait mettre le comble à
tous les malheurs qui fondaient sur lui sans relâche...
Certes, elle le lui avait répété bien souvent, durant le cours de sa
longue maladie; elle lui pardonnait ses faiblesses, ses brutalités...
Mais en bonne conscience avait-il fait assez pour mériter ce pardon?...
Il fut distrait de ces tardifs remords, de ces réflexions sombres
auxquelles il se laissait aller, en face de ce lit où reposait la pauvre
Amélie, dont il avait pieusement fermé les yeux, par l'arrivée de
Zézette.
La petite fille avait les yeux rouges, mais elle s'était cachée pour
pleurer. Par un effort de volonté, elle était parvenue à recouvrer un
peu de calme, et se souvenant de la promesse qu'elle avait faite à sa
mère, elle venait consoler François Chausserouge.
Il l'assit sur ses genoux, appuya contre son épaule la tête de l'enfant,
et longtemps confondus dans une muette douleur, le père et la fille
restèrent embrassés.
Dès que le bruit de la mort d'Amélie se fut répandu sur le Voyage, Jean
Tabary, après avoir rendu ses devoirs à la morte, ainsi que tout le
personnel de la ménagerie, courut prévenir sa mère.
Quelle conduite allait-on avoir à tenir désormais?
Depuis longtemps, Louise avait louvoyé, fait des concessions pour ne pas
paraître entrer en lutte avec la femme légitime, dont elle avait prévu
la fin prochaine. En agissant ainsi, elle avait réussi à faire taire les
derniers scrupules de François Chausserouge, avec la faiblesse duquel il
avait fallu compter.
Mais maintenant que la mort avait fait son oeuvre, maintenant qu'elle
avait déblayé la route, la Tabary n'avait plus à redouter l'influence
hostile. C'était à elle de regagner le terrain perdu.
Louise Tabary avait réfléchi depuis longtemps à l'éventualité qui se
présentait aujourd'hui. Aussi avait-elle un nouveau plan de campagne
tout dressé.
--Maintenant, dit-elle, nous n'avons plus qu'à marcher, Chausserouge
est à nous, nous devenons ses amis uniques, ses seuls conseillers. Il
s'agit simplement, et cela c'est facile et je m'en charge, de ne laisser
prendre à personne la place que nous occupons. Une fois maîtres de la
place, la ménagerie marchera, je t'en réponds... Tu sais que je m'y
entends.
--Mais, moi, que dois-je faire? Que dois-je dire?
--Rien. Règle ta conduite sur la mienne. Ne crains rien... je suis de
bon conseil.
Elle s'habilla et se rendit à la ménagerie.
--Eh bien! mon pauvre ami, c'est fini! dit-elle en tendant la main au
dompteur.
Chausserouge, accablé, lui montra sans répondre la couche mortuaire.
--Je suis venue, continua Louise, d'un ton hypocritement pitoyable, pour
t'offrir mes services. C'est dans ces occasions qu'on reconnaît ses
amis.
--Merci! balbutia François.
--Eh bien! Va-t'en, occupe-toi des derniers devoirs à rendre à la
défunte...
Puis remarquant Zézette qui pleurait silencieusement dans un coin.
--Chère enfant! dit-elle en l'attirant à elle, ne pleure pas... Nous
aurons soin de toi!
Mais la petite fille, comme si elle eût conscience d'avoir affaire à une
ennemie, se recula instinctivement, en balbutiant:
--Laissez-moi, madame!
Les obsèques eurent lieu le lendemain.
Rien n'est triste comme une mort au milieu d'un campement de forains.
Les diverses formalités qui accompagnent ordinairement les funérailles
ne pouvant avoir lieu à l'intérieur, vu l'exiguïté des caravanes, se
font dehors, au milieu d'un cercle inévitable de curieux.
Chausserouge avait fait tendre de noir la façade de sa roulotte et,
tandis que les employés transformaient la voiture en chapelle ardente,
le cercueil de chêne gisait à terre, près de l'escalier mobile,
attirant tous les regards. Il resta là, exposé à la vue des passants,
jusqu'à l'heure de la mise en bière.
Tous ces aménagements, tous ces préparatifs se faisaient en hâte, sans
recueillement, comme une besogne qu'on expédie.
Quand vint le moment où, l'heure approchant, il fallut prendre les
dernières dispositions, un des croque-morts se pencha hors de la
roulotte et, s'adressant à un collègue resté en bas:
--Passe-moi la boite! cria-t-il!
Et un instant après, on entendait très distinctement, au milieu des
sanglots étouffés, les coups de marteau assujettissant le couvercle pour
permettre de le visser ensuite plus facilement.
Puis à un signal du maître des cérémonies, le cortège, composé de tous
les forains présents sur le Voyage, s'ébranla, fit une station à
l'église prochaine, et se mit en marche de nouveau, après une cérémonie
écourtée, se dirigeant vers le cimetière de Bagneux.
La course était longue; la tête du convoi pressait le pas, en sorte que
la queue s'allongeait indéfiniment, les derniers suivant avec peine.
Quant la cloche du gardien annonça l'entrée, dans le champ funèbre, du
corbillard, qui disparaissait presque sous les couronnes et les fleurs,
la foule des assistants était réduite de moitié.
L'autre moitié était restée en route; on la retrouva à la sortie, déjà
attablée à la porte des marchands de vin.
Chausserouge, qui avait voulu accompagner Amélie à sa dernière demeure,
revint, appuyé sur le bras de Jean Tabary et donnant la main à sa fille
Zézette, qui, elle aussi, avait tenu à conduire le deuil à côté de son
père.
Toutefois, à partir du moment ou il n'eut plus devant les yeux le
spectacle attristant de sa femme agonisant, puis étendue morte sur ce
lit où elle avait souffert de si longs mois, il recouvra un peu
d'énergie.
Cet homme fort, brutal, était un impressionnable. De là, sa versatilité,
sa faiblesse, sa tendance continuelle à subir l'influence d'autrui.
C'était ce qu'avait si bien compris Louise Tabary.
Essayer d'entrer en lutte avec Amélie à l'heure où déjà condamnée, elle
ne pouvait plus qu'exciter la pitié du dompteur et par là provoquer des
remords dans l'âme du mari, c'eût été une mauvaise tactique.
Maintenant que cette ennemie d'autant plus dangereuse qu'elle était plus
misérable avait disparue, elle restait seule maîtresse de la volonté de
son amant qui, n'ayant rien compris à ce manège savant, lui savait gré
de l'abnégation qu'elle avait semblé montrer. Il était prêt maintenant à
lui prouver sa reconnaissance.
Et ce que Louise avait prévu et espéré arriva; plus que jamais, il
devint son esclave.
Quinze jours après l'enterrement d'Amélie, à son insu et sans qu'il s'en
rendit compte, il n'était déjà plus le véritable maître de son
établissement.
Tout d'abord, et sous prétexte de le soustraire à des souvenirs
douloureux, Louise Tabary l'avait décidé a élire domicile dans sa
caravane à elle.
Cette cohabitation, dont Chausserouge, qui redoutait la solitude,
accueillit l'idée avec empressement, ne devait avoir dans le principe
qu'un caractère provisoire; l'habitude ne tarda pas à la rendre
définitive.
Zézette fut logée dans la caravane réservée aux «sujets» de l'entresort
et confiée spécialement aux soins de l'une des pensionnaires.
Louise Tabary se montrait affectueuse, tendre, prévenante; Jean
recherchait tous les moyens d'effacer le passé du souvenir de son ami,
si bien qu'un mois ne s'était pas écouté que le dompteur avait recouvré
sa bonne humeur, oublié la défunte et se fût trouvé le plus heureux des
hommes si les affaires eussent été plus florissantes.
Mais la gêne persistait et il ne parvenait qu'avec peine à joindre les
deux bouts.
--Enfin, disait-il, je suis tout de même heureux, au milieu de mes
peines, d'avoir trouvé à point nommé une nouvelle famille qui me soigne,
me dorlote... La tranquillité intérieure, ça aide joliment à supporter
les ennuis. C'est maintenant seulement que je m'en aperçois, moi, dont
la vie s'est écoulée, depuis la mort de mon père, dans des tracas de
toutes sortes.
De là, à accuser Amélie d'avoir été la cause indirecte de tout ce qui
lui était arrivé de malheureux jusqu'à ce jour, il n'y avait qu'un pas
et ce pas fut rapidement franchi.
Mais alors, s'il perçait quelque amertume dans ses paroles, il était
aussitôt interrompu par Louise;
--Tais-toi! C'est mal ce que tu dis là! déclarait-elle d'un ton sévère,
la pauvre femme avait bon coeur... Elle t'aimait... Elle était plus à
plaindre qu'à blâmer... Ce n'était pas sa faute si elle était née
incapable de rien... Elle a fait son possible... Ce serait un crime de
lui reprocher quelque chose.
--Tu es indulgente, reprenait Chausserouge, on voit bien que tu ne la
connaissais pas... Tu ne pourras jamais te rendre compte de son apathie
et de son insignifiance.
--Je ne suis pas indulgente... je suis juste, voilà tout!... Tout ce
qu'on peut dire, c'est que vous vous êtes trompés en vous épousant... Ce
n'était pas une femme pour toi, simplement... Ajouter quelque chose de
plus ce serait insulter à sa mémoire et c'est ce que tu ne dois pas
faire, car après tout, elle est la mère de ton enfant. C'est comme si,
moi, je disais du mal de Tabary, qui n'a été pourtant qu'un embarras
dans ma vie. Est-ce que ça m'empêche de faire mon devoir à son égard?...
--Tu es une femme parfaite, répliquait Chausserouge en embrassant sa
maîtresse, plein d'admiration pour ces sentiments si nobles.
Maintenant l'entresort dans lequel le dompteur avait des intérêts ne
quittait plus la ménagerie. Les deux baraques se complétaient.
C'était un même établissement sous une direction unique, celle de
Chausserouge en apparence, celle des Tabary en réalité.
On discutait en commun les mesures à prendre, et c'était toujours l'avis
de Louise qui prévalait, François se rangeant inévitablement à l'opinion
de cette dernière, dont il admirait l'entente et l'habileté.
--Moi, déclarait-il, si j'avais eu la chance de te connaître plus tôt,
avec les veines que j'ai eues dans mon existence, je serais
millionnaire, positivement, au lieu de me trouver dans la purée.
Le plus grand souci de Louise Tabary était la conduite à tenir vis-à-vis
de Vermieux.
Certes, grâce aux sacrifices consentis, on avait pu éviter tout accroc
et contenter ses exigences. Mais on avait obéré l'avenir, qui se
présentait gros de menaces, si la chance ne tournait pas.
--Il est évident, disait-elle, et je t'en avais prévenu, que Vermieux,
comme il le fait toujours, a profité du besoin urgent dans lequel tu te
trouvais, pour te mettre le pistolet sous la gorge. Il t'a volé, il n'y
a pas de doute, mais il t'a volé adroitement... Le prochain billet ne
vient que dans trois mois... A ce moment là, nous serons à la foire du
Trône et il faut bien espérer que nous y gagnerons quelqu'argent et que,
par conséquent, nous serons en mesure de faire face à l'échéance. Le
vieux sera là à l'heure, il faut s'y attendre... Quand il s'agit de
palper, il n'est jamais en retard, mais si d'ici ce temps-là, nous
pouvions lui jouer un tour de sa façon, un joli tour de cochon... avouez
que ça serait pain bénit!
--Ah! pour sûr! dit Jean.
--C'est justement le moyen d'en arriver là que je cherche et que je ne
trouve pas... pour le moment du moins... Mais patience! Ça peut me venir
tout d'un coup, et alors, gare dessous... nous serions deux!
--Tu veux dire trois! interrompit Chausserouge en riant. Je compte
aussi pour quelque chose là-dedans.
--C'est donc bien ton avis, à toi aussi? demanda Louise.
--- Ah! pour sûr! Et vous verrez si je boude à l'ouvrage, quand il
s'agira de faire rendre gorge à ce vieux grigou, qui extermine le
Voyage.
--Et que j'ai connu jadis sans le sou! ajouta la Tabary. En voilà un qui
a su faire suer ses confrères pour arriver à la position qu'il a! Ah! il
n'est pas Auvergnat pour rien.
--Ah! ne dis pas de mal des gens de l'Auvergne... Tu sais que j'en suis!
--Toi!... Auvergnat! Par ton père, ça ne compte Pas! On est plus fils de
sa mère que de son père! Tu es un vrai ramoni... Tu en as toutes les
qualités, l'audace, la force, la brutalité même, et aussi toutes les
faiblesses... tu es sensible, impressionnable, superstitieux... et trop
bon!... Ce sont ces défauts-là qui t'ont fait perdre ce que tes qualités
t'avaient gagné... Avec moi, n'aie pas peur, ça n'arrivera plus... Je
suis du faubourg Antoine et je ne m'emballe pas!
Dès lors, pour Chausserouge, commença une existence pour ainsi dire
contemplative. En dehors de ses entrées de cage, il ne prenait plus
aucune part à l'administration de la ménagerie.
N'avait-il pas pour le seconder une femme de tête qui s'acquitterait de
ce soin, mieux qu'il n'eût pu le faire lui-même? Néanmoins toute la
rouerie et toutes les finesses de Louise ne firent pas affluer le
public.
Du reste, tout le Voyage était logé à la même enseigne. Dans quelque
quartier qu'il fût installé, nulle de ses attractions n'attirait la
foule.
C'était une plainte générale de tous les propriétaires de baraques
contre cette mauvaise chance persistante que tous leurs efforts ne
pouvaient parvenir à lasser.
Et l'époque avançait où il allait falloir trouver de l'argent pour
l'impitoyable Vermieux.
--Pourvu que nous puissions arriver à Pâques sans encombre! disait Jean
Tabary, qui, chargé des approvisionnements, se voyait réduit à la plus
stricte économie s'il voulait tous les jours donner de quoi manger aux
pensionnaires de la ménagerie.
Un matin, Chausserouge fut réveillé en sursaut par le veilleur, qui vint
frapper la porte de la caravane.
Il se leva en hâte.
--Qu'y a-t-il? demanda le dompteur en passant sa tête par la petite
fenêtre de la voiture.
--Patron, je ne sais pas, mais c'est Sultane qui semble toute drôle.
Elle est couchée et elle se plaint... Je suis sûr qu'elle est malade.
--Nom de Dieu! fit Chausserouge, pourvu que ce ne soit pas son lait.
Sultane avait mis bas deux mois avant et on l'avait immédiatement
séparée de ses trois lionceaux qu'on avait donné à élever à une chienne
terre-neuve.
--Où vas-tu? interrogea Louise, en voyant son amant s'habiller
rapidement.
--Où je vais? Je vais à la ménagerie, pardieu! où Sultane est en train
de crever! C'est fait pour nous, ces choses-là!
--Sultane!... je te suis!
Un instant après, Chausserouge et les deux Tabary étaient devant la cage
de la lionne, une bêle superbe, pour laquelle le dompteur avait une
prédilection.
Elle était étendue sur le plancher de la cage, qu'elle labourait de ses
griffes, en grondant...
Ses yeux révulsés exprimaient la douleur et de temps en temps, son
ventre avait des sursauts.
--Elle a les coliques... C'est sûr! Y a-t-il longtemps qu'elle est comme
cela?
--Je m'en suis aperçu à deux heures du matin, répliqua le veilleur.
--Préparez du lait, vivement! commanda le dompteur. Est-ce qu'elle a
mangé comme à l'ordinaire, à minuit?
--Oui, patron! Elle était très bien portante hier soir.
Tout à coup, une idée subite traversa la cervelle de Chausserouge.
--La viande! Je parie que c'est la viande! En reste-t-il encore de la
dernière distribution!
--Oui, patron! dit l'homme, il y en a encore deux gros quartiers.
Le dompteur courut à l'étal et examina les morceaux suspects. Il les
sentit, les palpa.
--Ce n'est pas étonnant, fit-il, la viande n'est pas saine, ni
fraîche... Ah ça, nom de Dieu, où as-tu été pocher cette carne-là?
ajouta-t-il en se tournant vers Jean Tabary.
--Comme d'habitude, au Marché aux chevaux... Un carcan que j'ai acheté
trente francs...
--Et qui va nous en coûter dix mille ou cinquante mille!... Il était
malade, ton sale canasson, et si toutes les bêles en ont mangé, ça va
être une crevaison générale... Ah! une fameuse économie que tu as faite
là!... Allons! fous le camp! va chercher le vétérinaire... il n'est que
temps!
Tandis que Jean, atterré, disparaissait, il se fit éclairer et passa
rapidement la revue de tous ses animaux.
Sans exception, les pensionnaires de la ménagerie étaient couchés, mais,
sauf les ours, à qui on ne donnait pas de viande, tous paraissaitent
fatigués, accablés par le même malaise, quoiqu'à un degré bien moindre.
--C'est bien ça... ils sont tous atteints... Mais c'est la lionne qui a
eu le morceau le plus attaqué... le siège du mal... Elle est
empoisonnée... Si nous la sauvons, nous aurons de la veine!... Allons,
le pisteur, ouvre-moi la cage!
--N'entre pas! cria Louise, tu vas te faire dévorer!
--Elle n'a guère envie de manger, la pauvre bête... Tu ne veux pas que
je la laisse crever!...
Tout d'abord la lionne ne prit pas garde à la présence du dompteur,
mais au moment où il voulut l'approcher, elle fut saisie de tranchées
telles qu'elle devint inabordable.
Renversée sur le dos, elle battait l'air de ses pattes en rugissant de
douleur, puis tout à coup, elle se redressa, bondit, retomba, et courbée
en deux se mordit le vente comme pour en arracher le mal.
A la fin, épuisée par ses efforts répétés, vaincue par la souffrance,
elle s'allongea, faisant entendre une plainte continue et déchirante.
Le dompteur gui s'était tenu tapi dans un angle de la cage, put alors
s'agenouiller auprès de la bête malade.
Il la caressa, tâta son rentre gonflé et brûlant, puis comme on
apportait du lait, il en fit remplir une jatte qu'il posa devant elle.
La lionne en lapa quelques gorgées, puis sa tête retomba inerte.
En ce moment le vétérinaire apparut.
On lui expliqua rapidement ce qui s'était passé; il examina à son tour
la viande qu'il déclara malsaine, puis après un rapide coup d'oeil jeté
à la lionne:
--Cette bête est perdue, fit-il, et je vous donne le conseil de quitter
la cage... Tout à l'heure, avant de mourir, elle aura une série de
crises qui mettraient votre vie en danger... D'ailleurs, c'est fini, il
n'y a plus rien à faire.
--Mais... si on la saignait? insista Chausserouge, qui ne pouvait se
résigner.
--Trop tard! je vous dis, ça ne servirait à rien! Allons, sortez, sortez
vite! Soyez prudent! Et occupons-nous des autres, qui ne sont peut-être
pas aussi pincés!
--Je l'espère bien! dit le dompteur, que cette dernière observation
décida à obéir.
Il était à peine hors de la cage que la lionne, les yeux injectés, une
bave sanglante aux lèvres, entra en agonie.
Elle bondissait dans l'étroit espace où elle avait été enfermée, se
frappant la tête aux barreaux, roulant à terre, tordue par d'atroces
convulsions.
A ses rugissements répondaient les rugissements des autres fauves et
pendant un instant un concert effroyable résonna dans la ménagerie.
--Ah! non! je ne pourrai pas voir ça plus longtemps! fit Chausserouge.
--Alors, finissez-en, tuez-la! dit le vétérinaire, je vous dis qu'elle
est perdue.
Le dompteur courut chercher sa carabine et, profitant d'un moment où la
lionne ne bougeait pas, il passa le canon à travers les barreaux, le lui
appuya contre une oreille et pressa la détente.
Le coup partit... la lionne frappée à mort fit un dernier bond, poussa
un dernier rugissement, puis son corps retomba inerte...
--Et voilà dix mille francs de foutus! dit Chausserouge, le sourcil
froncé par l'émotion, tout ça pour quelques kilos de charogne! Ah! un
fameux métier que le métier de dompteur d'animaux!... Ma meilleure bête
de reproduction!
Immédiatement on s'occupa des autres animaux. Heureusement, il était
encore temps.
Le vétérinaire était adroit; il prodigua le contrepoison que
Chausserouge parvint à leur administrer et au petit jour, tout danger
paraissait conjuré.
--Voilà une nuit comme il n'en faudrait pas beaucoup pour me finir!
grommelait François désespéré, oh! voir souffrir ses bêtes, c'est pire
que si on souffrait soi même!
A ce moment, il sentit une langue chaude qui léchait sa main. Il se
retourna.
C'était Mirza, sa chienne Terre-Neuve.
--Pourquoi n'est-elle pas avec ses lionceaux, celle-là? Oui, c'est
vrai... les lionceaux de Sultane... Est-ce qu'ils seraient malades, eux
aussi?
Il courut à la caisse qui servait de niche à la petite famille et,
presque aussitôt des miaulements rauques se firent entendre.
Penché sur la boite, il ne put d'abord rien distinguer dans l'obscurité,
puis, peu à peu, ses yeux s'accoutumèrent. Les cris étaient poussés par
l'un des trois lionceaux qui remuait encore au milieu de ses frères,
dont les cadavres étaient déjà raidis.
--Alors, c'est entendu, cria-t-il, on a donné de la charogne à toutes
les bêtes, même aux lionceaux!
--Mais est-ce que tu n'as pas recommandé de leur donner chaque jour un
peu de filet...
--De la viande saine!... hurla Chausserouge, de la viande saine!... Pas
de la charogne!... Ça va faire quinze mille francs!
Il retira le lionceau encore vivant, mais tous les soins qu'on lui
prodigua ne réussirent pas à le ramener à la vie. Il expira une heure
plus tard.
En présence d'un tel désastre, Louise Tabary elle-même n'osait risquer
aucune consolation.
En somme, c'était son fils le coupable; c'était lui qui avait commis
cette gaffe, qui mettait la ménagerie à deux doigts de sa perte.
--Allez vous aligner avec des seconds comme cela! Voilà ce qui arrive
quand on ne fait pas tout soi-même, ne cessait de répéter le malheureux
Chausserouge.
A cet état de surexcitation, qu'il ne fallait pas pour le moment songer
à calmer, succéda un abattement, une prostration dont profita Louise
Tabary.
--Après tout, à qui n'arrive-t-il pas malheur? La même chose eût pu lui
arriver, à lui Chausserouge, en personne!
--Ah! non, jamais! répliquait le dompteur, j'aime trop mes bêtes! On ne
plaisante pas avec ça. Je me serais passé de manger plutôt que de leur
donner de la carne! Ça coûte trop cher!
Le lendemain cependant, une réaction s'était produite et bien que
toujours attristé par ce malheur, il reprit le cours de ses ordinaires
occupations.
Mais il ne permit plus à Jean de faire le marché et il se réserva
désormais ce soin.
Sur ces entrefaites, Louise Tabary reçut une lettre du directeur de
l'hospice où était soigné son mari.
Le bonhomme était fort malade et on invitait sa femme à se hâter si elle
voulait le revoir vivant.
--Est-ce que tu y vas? demanda Jean d'un air de détachement
extraordinaire.
--Oui, répliqua la mère d'un ton calme. Je sais bien que ça ne fera ni
chaud, ni froid, mais enfin, il est de la famille. Je ne veux pas avoir
de torts envers lui... J'irai demain matin, car, ce soir, j'ai trop à
faire.
Mais lorsqu'elle arriva le lendemain à l'hôpital, le corps de Tabary,
mort dans la nuit, était déjà étendu sur une dalle d'amphithéâtre.
--Le pauvre homme! dit Louise froidement. A-t-il bien souffert pour
mourir?
--Oh! oui, dit l'infirmier qui l'avait conduit. Toute la nuit il
appelait: «Louise! Louise!»
--Il pensait à moi, c'est bien cela!
Et ce fut toute l'oraison funèbre de l'ancien photographe.
Elle racheta son corps, ne voulant pas, disait-elle, que quelqu'un de sa
famille fut déchiqueté, paya les frais du convoi, qu'elle suivit en
grand deuil, accompagnée de son fils, furieux de cette corvée, et de
quelques vieux forains qui avaient connu jadis Jean Tabary et travaillé
avec lui.
--Ça m'a fait beaucoup de peine, dit-elle en revenant de l'enterrement.
C'est toujours comme ça! N'est-ce pas, un homme qu'on a connu tout
jeune. Mais enfin, depuis le temps qu'il souffrait... et à son âge...
Ah!, vaut mieux pour lui que ce soit fini..
Le soir, elle dit en dînant à Chausserouge.
--Tu ne te figures pas le poids que ça m'ôte de dessus l'estomac! Quand
je t'ai connu, t'étais marié, moi aussi... J'avais beau t'aimer, j'avais
pas la conscience tranquille! Je me disais, comme cela, que ce n'était
pas bien ce que nous faisions là... que nous n'avions pas le droit
d'être l'un à l'autre... Aujourd'hui, nous sommes veufs tous les deux...
Ça me tranquillise, il me semble que je t'en aimerai mieux.
Et, très froidement, elle fit la description du corps de Tabary, maigre
comme un squelette, qu'elle avait à peine reconnu là-bas, sur la dalle
froide...
--Je me suis demandé comment j'avais pu m'attacher à ce magot-là!..
C'est vrai ça, vois-tu, quand je le compare à toi!...
Et elle entourait de ses deux bras le cou de son amant, qui laissait
dire et laissait faire, flatté au fond de cette comparaison bizarre de
la mégère.
La situation de la ménagerie ne s'était pas améliorée, au contraire,
quand on arriva à Pâques. Il avait fallu accomplir des prodiges pour
faire face aux frais journaliers.
Chausserouge congédia une partie de son personnel et promut Zézette, qui
venait d'avoir douze ans, aux fonctions de caissière. C'était elle qui
tenait le contrôle pendant les représentations.
Pendant la semaine sainte, il s'installa à sa place habituelle sur
l'avenue de Vincennes. La saison était avancée, et le soleil brilla
pendant tout le temps que dura le montage de la ménagerie. Les arbres
avaient déjà des jeunes pousses et tout faisait prévoir que la fête
serait favorisée par une température exceptionnelle.
--Qu'est-ce que je te disais, déclara triomphalement Jean Tabary, c'est
la foire du Trône qui va nous recaler...
--Je le souhaite, répondait Chausserouge, car nous en avons rudement
besoin.
Mais dès le jour de Pâques, Jean dut convenir qu'il s'était trop hâté
dans ses prévisions.
Une pluie torrentielle éloigna le public et c'est à peine si les
baraques, durant une accalmie, purent donner une seule représentation.
--Pas de chance pour le premier jour, dit Jean: mais, bah! Ce n'est
qu'une pluie d'orage, il fera meilleur demain!
Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le temps ne se remit au
beau. On passait par des alternatives de chaleur écrasante et de
véritables déluges. L'eau transperçait les bâches, détériorait
l'installation intérieure et toujours le public rétif s'obstinait à ne
pas tenir compte des réclames habiles que répandait à profusion dans
Paris le syndicat des forains.
Bref, ce fut la campagne la plus désastreuse qu'eut jamais entreprise
Chausserouge.
La misère régnait sur tout le Voyage et l'on vit de pauvres
saltimbanques obligés de s'adresser à l'Assistance pour donner du pain à
leurs familles.
De plus, on touchait à une époque redoutée de tous les débiteurs de
Vermieux; l'usurier avait l'habitude d'arriver le second dimanche de la
fête, chaque année, pour réaliser celles de ses créances, venues à
échéance. Et cette fois, personne n'était en mesure de faire face aux
obligations contractées.
Et comme on savait le vieil Auvergnat intraitable, plus d'un forain
s'attendait à se voir obligé d'abandonner en paiement un matériel
chèrement acquis et peut-être la caravane paternelle...
Et après que faire?
On se souvenait de l'aventure de Romillard, le directeur du
Théâtre-des-Marionnettes, que Vermieux avait exécuté, lors de sa
dernière apparition sur le Voyage il qui mourait littéralement de faim
avec ses petits.
Le second dimanche de Pâques survint, puis le lundi s'écoula, puis le
mardi, puis le mercredi...
Les forains intéressés restèrent pleins de stupeur.
L'échéance était passée et pour la première fois de sa vie, Vermieux
n'avait pas paru!