Quand ils arrivèrent, Chausserouge était seul dans la caravane.
--Bonjour, madame Louise! bonjour, Jean! fit le dompteur en les voyant
entrer, c'est bien gentil à vous d'avoir accepté mon invitation.
--Bonjour, François! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils sont dans le
malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon pauvre garçon, j'ai
su cela, tu as été bien éprouvé!
--Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une perte
irréparable et dont je ne me consolerai pas de si tôt... Mais que
voulez-vous, dans notre sacré métier, il faut s'attendre à tout; hier,
c'était mon père... demain, ça sera peut-être mon tour... mais vous
savez, c'est dur tout de même, mourir comme ça, bêtement, quand, pendant
trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrapé une égratignure!
Et dire que depuis deux ans, il n'entrait plus dans les cages. Enfin!
Et le dompteur dut raconter, faire connaître en détail, les
circonstances de l'accident.
--Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qu'elle n'est pas
avec toi?
--Si! si! elle est à côté, elle va venir.
--Il paraît que tu as une petite fille, un amour d'enfant?
--Oui, ma petite Zézette! Sa mère va nous l'apporter tout à l'heure.
Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; vous êtes
aussi fraîche, aussi jeune que la dernière fois que je vous ai vue, le
jour de mon mariage, si je me souviens bien.
--Ça n'empêche pas que je frise la quarantaine... Tiens, regarde-moi
celui-là, ajouta-t-elle, en lui désignant son fils, en voilà un qui ne
me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de bonne heure... Ça
fait que comme ça, il n'a pas trop honte de sa mère. Et pourtant ce
n'est pas faute d'avoir eu des misères... Ah! c'est dur, un métier comme
le nôtre!
--Oui, Jean m'a dit un mot de tout ça... Vous n'avez pas eu de chance?
--Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver où j'en suis,
étant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne connaissais que le
beau côté de la chose. Depuis, j'ai payé ma veine... Il paraît qu'on ne
peut pas toujours être heureux... Ça a d'abord été cette canaille de
Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la situation, pour qui je me suis
sacrifiée, c'est le mot... qui me quitte, m'enlève mes pensionnaires et
organise une concurrence à deux pas de moi. Puis, mon bonhomme de
mari... encore un qui sans moi serait resté dans la crotte et à qui le
bon Dieu ferait une belle grâce en l'appelant à lui... Le voilà
maintenant paralysé, impotent, placé dans un hospice, où il me coûte les
yeux de la tête. Je ne regrette rien, parce qu'après tout il est mon
homme, et je ne fais que mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la
Préfecture, à qui il est venu des scrupules sur le tard, et qui me fait
mistoufle sur mistoufle. Non, là, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste
et je n'ai pas mérité tout ça! Je fais un métier reconnu, je paye
patente... Ne dirait-on pas, à entendre ces messieurs, que je débauche
les petites filles de douze ans!
--Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et nous vous y
aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dînons!
En ce moment la porte s'ouvrit et Amélie parut, les yeux un peu rouges,
très simplement mise et portant la petite Zézette dans ses bras.
Elle s'arrêta sur le seuil et son regard se porta immédiatement sur
Louise Tabary.
Un instant les deux femmes se toisèrent; enfin Louise se leva et
s'avança au-devant de la jeune femme.
--Bonjour, ma chère amie! fit-elle en lui tendant les bras. Ça me fait
bien plaisir de vous voir... J'espère que vous avez un joli bébé!
Et elle embrassa tour à tour la mère et l'enfant.
Amélie la laissa faire, puis sans répondre aux effusions de l'invitée de
son mari:
--La table est mise à côté! dit-elle simplement. Si vous voulez venir!
François offrit galamment son bras à Louise et tous se rendirent dans la
caravane voisine qui servait de salle à manger.
Il y eut d'abord un instant de gêne entre les convives.
Amélie gardait une attitude pleine de réserve, évitant de prendre aucune
part à la conversation.
Dès le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face
d'elle une ennemie et elle s'efforça par son entrain, ses prévenances,
ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dîner, de
dissiper la prévention de la mère de Zézette.
Elle affecta d'être gaie et comme Chausserouge faisait la remarque que
le malheur n'avait altéré en rien sa belle humeur:
--La gaieté, répliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne conscience...
Quand on a été honnête toute sa vie... qu'on n'a rien à se reprocher...
on n'est jamais triste...
Puis, comme elle surprenait au coin de la lèvre d'Amélie un pli
ironique, elle ajouta:
--A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le coup d'un ennui récent,
comme cette pauvre Amélie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, ma chère
enfant? Est-ce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas heureuse?
--Si! répliqua la jeune femme, très heureuse! Mais c'est l'avenir qui
m'inquiète... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai eu trop de
bonheur pendant longtemps... j'ai peur que ça ne continue pas...
Cette déclaration jeta un froid, surtout à l'heure où le but avoué de la
réunion était de prendre des résolutions pour assurer cet avenir qui
semblait si menaçant, et Chausserouge se hâta de changer la
conversation.
Au dessert, il prit la parole:
--Ma chère amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la mort de
notre père a causé chez nous un vide qui n'est pas près d'être rempli...
Rester seul pour veiller à tant d'intérêts, ce serait, de ma part,
afficher une présomption et une confiance dans mes propres forces que je
suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer que Jean Tabary
accepte de devenir mon second.
--C'est décidé? demanda Amélie.
--C'est décidé... absolument! déclara François en regardant fixement sa
femme, à moins que madame Louise ne s'y oppose?
--Moi! s'exclama Louise Tabary, m'opposer à ce que mon fils rende
service à un ami!... Ah! grands dieux! vous me connaissez bien peu! Et
d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas chez vous
une situation meilleure que celle que je puis lui offrir chez moi, par
le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule à faire marcher mon petit
truc!... Les affaires vont si mal!
--Il nous reste à régler les conditions... à arrêter le chiffre des
appointements, dit le dompteur.
Mais Louise Tabary l'arrêta d'un geste:
--Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons fort bien
que vous ne voulez pas abuser de nous... Vos conditions seront les
nôtres!
Amélie se leva, s'excusa, auprès de ses convives... il était l'heure de
coucher Zézette, l'enfant étant peu habituée à veiller, et elle sortit,
laissant à sa femme de ménage, le soin de desservir.
Dès qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre sa
poitrine et éclata en sanglots.
Ainsi, c'était fini! Malgré ses prières, ses supplications, son mari
avait passé outre!
Jusqu'à l'heure du dîner elle avait espéré...
Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question sous
toutes ses faces et elle aurait trouvé des arguments pour qu'il ne fût
donné aucune suite au projet de François.
Mais voici qu'on ne lui avait même pas fait l'honneur de la consulter.
Les arrangements avaient été pris hors de sa présence et tout au plus
avait-on consenti à l'informer officiellement de la chose, quand la
résolution avait été irrévocable!
Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet être
que le père Chausserouge détestait tant qu'il ne parlait rien moins que
de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait seulement d'entrer
dans la ménagerie!
Et c'était à lui que François allait déléguer son autorité! Et cette
femme, la mère, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, elle
était destinée à la voir tous les jours... elle devrait lui faire bon
visage pour complaire à son mari!
Dieu sait pourtant quelles coupables pensées, quelles intentions
malfaisantes devaient s'agiter derrière ce visage, beau encore à la
vérité, mais dont l'expression méchante et vicieuse l'épouvantait!
Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne
l'attribuât à la cause véritable qui l'avait provoquée.
Elle essuya ses yeux, et, ayant couché son enfant, elle se disposa à
aller retrouver ses convives.
Quand elle rentra dans la salle à manger, les deux hommes, la pipe aux
dents, très allumés, prenaient le café, tandis que, renversée sur sa
chaise, Louise Tabary fumait une cigarette.
--Je vous demande pardon, ma chère. C'est une vieille habitude. J'espère
que vous ne voyez aucun inconvénient...
--Aucun! balbutia Amélie; mais ce simple détail, le ton même de la
phrase de Louise, l'effrayèrent sans qu'elle pût imaginer pourquoi.
--C'est moi, dit François, qui ai prié Madame Louise de faire comme chez
elle... Si on se gêne avec les amis... il n'y a plus de raison.
Il s'arrêta, considéra un instant la fumeuse:
--Vous avez dû être tout de même une rude belle fille dans votre temps,
ajouta-t-il la langue légèrement pâteuse, car vous en avez de fameux
restes, y a pas à dire! Cré mâtin! vous faites plaisir à voir!
--François! prononça Amélie toute pâle, François, tu as bu!
--De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un compliment
maintenant... je la trouve bien, moi, madame Louise! je lui dis, voilà
tout! Je lui dirais peut être pas si je n'avais pas si bien dîné! C'est
de ta faute!
--Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, ça fait toujours plaisir...
quand on a mon âge...
--Tu sais, continua François, tout est arrangé, conclu et bâclé... Jean
aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour rien!... Pense
donc! je n'aurai plus à m'occuper de ça... A ce propos, faut pas
oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que nos
bêtes--et il appuya sur nos--ne manquent de rien... D'ailleurs, il faut
bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu sais, y en a pas mal de
nouvelles... Tu vas voir...
Il se leva avec peine et descendit dans la ménagerie, suivi de ses
convives.
--Hep! le pisteur! a-t-on préparé le boulotage?
--Oui! m'sieu Chausserouge, le boucher a fait les parts! On attend
l'heure pour la distribution!
--C'est bon! éclaire-nous!
Et tandis que les animaux, réveillés par la lumière et reconnaissant
leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux des cages, il
fit faire aux Tabary le tour de la ménagerie, appelant au passage chaque
bête par son nom, donnant des explications sur leurs moeurs, leurs
habitudes, leur travail, comme s'il avait affaire à son habituelle
clientèle.
--Voilà Néron... mon vieux Néron, le plus beau lion qu'il y ait sur tout
le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Saïda... Voici Turc, une
sale bête qu'il faut tenir tout le temps à l'oeil si on ne veut pas être
égratigné... Voici Jim et Toby, les deux premiers tigres royaux qui
aient été dressés... encore deux camarades pas bien commodes... puis
quatre loups russes que je viens d'acheter et que je vais faire
travailler... Voilà mon léopard Agésilas, bon garçon quand il veut, mais
hypocrite endiablé... la Grandeur, un petit amour d'ours des cocotiers,
rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa gueule, quand je le
fais entrer dans la cage de Néron... Et puis voilà Moquart, mon
éléphant... toujours à côté de son ami Gustave... tu vois, là-bas, le
cormoran!
Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec
affectueusement:
--Bonjour, mon vieux déplumé!
Puis il se retourna et montrant une cage vide:
--C'est de là que s'est échappé Pacha... le lion qui a tué mon père! En
face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je fasse
abattre l'autre, la pauvre bête, que Pacha avait à moitié étranglé.
Maintenant, mon vieux Jean, à part mes serpents, tu as tout vu; à partir
d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... même dans les cages!
--Je ne dis pas non! riposta Jean.
--Ah! si tu veux, je te prends pour élève... à l'oeil! Dis-donc, sais-tu
que tu pourrais plus mal faire! En attendant, c'est convenu, je compte
sur toi à partir de demain, pour l'ouverture!
--C'est dit! répondit Jean en serrant la main de son ami.
--Il me reste à te remercier, garçon, ainsi que ta femme, dit Louise, de
la bonne soirée que tu viens de nous faire passer... Ce ne sera pas la
dernière et tu sais, ajouta-t-elle en lui prenant à son tour la main et
en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me feras l'amitié de
venir me voir... en voisin... tu me feras plaisir!
--Alors vous me verrez souvent! répliqua François sur le même ton.
Il reconduisit ses hôtes jusqu'à la porte et rentra dans sa caravane.
--Eh bien? demanda-t-il à sa femme, comment les trouves-tu?
--Je n'ai pas changé d'opinion, répondit Amélie tristement.
--Tu ne les aime pas?
--Non! ils me font peur!
--Ah! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un bon
camarade... sa mère une femme charmante... Ah! pour sûr, charmante!...
Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficelée comme ça... On la
prendrait quasiment pour la soeur de son fils... On doit pas s'ennuyer
avec une femme pareille!
--François, tu as bu, ce soir. Peut-être demain te repentiras-tu de ce
que tu as fait aujourd'hui. Écoute, il est encore temps, ne prends pas
Jean avec toi!
--Nos paroles sont échangées.
--Retire la tienne, je t'en supplie!
Le dompteur se leva, blême de colère:
--Alors, ça va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne puis plus
être tranquille et gai une journée entière! Faut que j'entende tout le
temps pleurnicher autour de moi! Je te prie de ne plus me parler de
cela! Tu as compris?
--François!
--Flanque-moi la paix et couche-toi.
Amélie soupira et obéit.
Jean Tabary avait accompagné sa mère jusqu'à sa caravane.
--Comment penses-tu que François m'ait trouvée? lui demanda Louise en se
débarrassant de ses bijoux.
--Mais très bien... il te l'a dit, du reste.
--Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouvée... à son goût... mieux que sa
femme?
Jean Tabary regarda sa mère bien en face, puis il sourit:
--Tu es rudement forte tout de même... Eh bien! puisque tu veux le
savoir, mon idée est que s'il ne t'a pas trouvée mieux que sa femme...
ça ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de rire!
Bonsoir, m'man!