VII

Quand ils arrivèrent, Chausserouge était seul dans la caravane.

--Bonjour, madame Louise! bonjour, Jean! fit le dompteur en les voyant

entrer, c'est bien gentil à vous d'avoir accepté mon invitation.

--Bonjour, François! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils sont dans le

malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon pauvre garçon, j'ai

su cela, tu as été bien éprouvé!

--Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une perte

irréparable et dont je ne me consolerai pas de si tôt... Mais que

voulez-vous, dans notre sacré métier, il faut s'attendre à tout; hier,

c'était mon père... demain, ça sera peut-être mon tour... mais vous

savez, c'est dur tout de même, mourir comme ça, bêtement, quand, pendant

trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrapé une égratignure!

Et dire que depuis deux ans, il n'entrait plus dans les cages. Enfin!

Et le dompteur dut raconter, faire connaître en détail, les

circonstances de l'accident.

--Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qu'elle n'est pas

avec toi?

--Si! si! elle est à côté, elle va venir.

--Il paraît que tu as une petite fille, un amour d'enfant?

--Oui, ma petite Zézette! Sa mère va nous l'apporter tout à l'heure.

Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; vous êtes

aussi fraîche, aussi jeune que la dernière fois que je vous ai vue, le

jour de mon mariage, si je me souviens bien.

--Ça n'empêche pas que je frise la quarantaine... Tiens, regarde-moi

celui-là, ajouta-t-elle, en lui désignant son fils, en voilà un qui ne

me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de bonne heure... Ça

fait que comme ça, il n'a pas trop honte de sa mère. Et pourtant ce

n'est pas faute d'avoir eu des misères... Ah! c'est dur, un métier comme

le nôtre!

--Oui, Jean m'a dit un mot de tout ça... Vous n'avez pas eu de chance?

--Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver où j'en suis,

étant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne connaissais que le

beau côté de la chose. Depuis, j'ai payé ma veine... Il paraît qu'on ne

peut pas toujours être heureux... Ça a d'abord été cette canaille de

Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la situation, pour qui je me suis

sacrifiée, c'est le mot... qui me quitte, m'enlève mes pensionnaires et

organise une concurrence à deux pas de moi. Puis, mon bonhomme de

mari... encore un qui sans moi serait resté dans la crotte et à qui le

bon Dieu ferait une belle grâce en l'appelant à lui... Le voilà

maintenant paralysé, impotent, placé dans un hospice, où il me coûte les

yeux de la tête. Je ne regrette rien, parce qu'après tout il est mon

homme, et je ne fais que mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la

Préfecture, à qui il est venu des scrupules sur le tard, et qui me fait

mistoufle sur mistoufle. Non, là, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste

et je n'ai pas mérité tout ça! Je fais un métier reconnu, je paye

patente... Ne dirait-on pas, à entendre ces messieurs, que je débauche

les petites filles de douze ans!

--Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et nous vous y

aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dînons!

En ce moment la porte s'ouvrit et Amélie parut, les yeux un peu rouges,

très simplement mise et portant la petite Zézette dans ses bras.

Elle s'arrêta sur le seuil et son regard se porta immédiatement sur

Louise Tabary.

Un instant les deux femmes se toisèrent; enfin Louise se leva et

s'avança au-devant de la jeune femme.

--Bonjour, ma chère amie! fit-elle en lui tendant les bras. Ça me fait

bien plaisir de vous voir... J'espère que vous avez un joli bébé!

Et elle embrassa tour à tour la mère et l'enfant.

Amélie la laissa faire, puis sans répondre aux effusions de l'invitée de

son mari:

--La table est mise à côté! dit-elle simplement. Si vous voulez venir!

François offrit galamment son bras à Louise et tous se rendirent dans la

caravane voisine qui servait de salle à manger.

Il y eut d'abord un instant de gêne entre les convives.

Amélie gardait une attitude pleine de réserve, évitant de prendre aucune

part à la conversation.

Dès le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face

d'elle une ennemie et elle s'efforça par son entrain, ses prévenances,

ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dîner, de

dissiper la prévention de la mère de Zézette.

Elle affecta d'être gaie et comme Chausserouge faisait la remarque que

le malheur n'avait altéré en rien sa belle humeur:

--La gaieté, répliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne conscience...

Quand on a été honnête toute sa vie... qu'on n'a rien à se reprocher...

on n'est jamais triste...

Puis, comme elle surprenait au coin de la lèvre d'Amélie un pli

ironique, elle ajouta:

--A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le coup d'un ennui récent,

comme cette pauvre Amélie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, ma chère

enfant? Est-ce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas heureuse?

--Si! répliqua la jeune femme, très heureuse! Mais c'est l'avenir qui

m'inquiète... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai eu trop de

bonheur pendant longtemps... j'ai peur que ça ne continue pas...

Cette déclaration jeta un froid, surtout à l'heure où le but avoué de la

réunion était de prendre des résolutions pour assurer cet avenir qui

semblait si menaçant, et Chausserouge se hâta de changer la

conversation.

Au dessert, il prit la parole:

--Ma chère amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la mort de

notre père a causé chez nous un vide qui n'est pas près d'être rempli...

Rester seul pour veiller à tant d'intérêts, ce serait, de ma part,

afficher une présomption et une confiance dans mes propres forces que je

suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer que Jean Tabary

accepte de devenir mon second.

--C'est décidé? demanda Amélie.

--C'est décidé... absolument! déclara François en regardant fixement sa

femme, à moins que madame Louise ne s'y oppose?

--Moi! s'exclama Louise Tabary, m'opposer à ce que mon fils rende

service à un ami!... Ah! grands dieux! vous me connaissez bien peu! Et

d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas chez vous

une situation meilleure que celle que je puis lui offrir chez moi, par

le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule à faire marcher mon petit

truc!... Les affaires vont si mal!

--Il nous reste à régler les conditions... à arrêter le chiffre des

appointements, dit le dompteur.

Mais Louise Tabary l'arrêta d'un geste:

--Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons fort bien

que vous ne voulez pas abuser de nous... Vos conditions seront les

nôtres!

Amélie se leva, s'excusa, auprès de ses convives... il était l'heure de

coucher Zézette, l'enfant étant peu habituée à veiller, et elle sortit,

laissant à sa femme de ménage, le soin de desservir.

Dès qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre sa

poitrine et éclata en sanglots.

Ainsi, c'était fini! Malgré ses prières, ses supplications, son mari

avait passé outre!

Jusqu'à l'heure du dîner elle avait espéré...

Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question sous

toutes ses faces et elle aurait trouvé des arguments pour qu'il ne fût

donné aucune suite au projet de François.

Mais voici qu'on ne lui avait même pas fait l'honneur de la consulter.

Les arrangements avaient été pris hors de sa présence et tout au plus

avait-on consenti à l'informer officiellement de la chose, quand la

résolution avait été irrévocable!

Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet être

que le père Chausserouge détestait tant qu'il ne parlait rien moins que

de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait seulement d'entrer

dans la ménagerie!

Et c'était à lui que François allait déléguer son autorité! Et cette

femme, la mère, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, elle

était destinée à la voir tous les jours... elle devrait lui faire bon

visage pour complaire à son mari!

Dieu sait pourtant quelles coupables pensées, quelles intentions

malfaisantes devaient s'agiter derrière ce visage, beau encore à la

vérité, mais dont l'expression méchante et vicieuse l'épouvantait!

Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne

l'attribuât à la cause véritable qui l'avait provoquée.

Elle essuya ses yeux, et, ayant couché son enfant, elle se disposa à

aller retrouver ses convives.

Quand elle rentra dans la salle à manger, les deux hommes, la pipe aux

dents, très allumés, prenaient le café, tandis que, renversée sur sa

chaise, Louise Tabary fumait une cigarette.

--Je vous demande pardon, ma chère. C'est une vieille habitude. J'espère

que vous ne voyez aucun inconvénient...

--Aucun! balbutia Amélie; mais ce simple détail, le ton même de la

phrase de Louise, l'effrayèrent sans qu'elle pût imaginer pourquoi.

--C'est moi, dit François, qui ai prié Madame Louise de faire comme chez

elle... Si on se gêne avec les amis... il n'y a plus de raison.

Il s'arrêta, considéra un instant la fumeuse:

--Vous avez dû être tout de même une rude belle fille dans votre temps,

ajouta-t-il la langue légèrement pâteuse, car vous en avez de fameux

restes, y a pas à dire! Cré mâtin! vous faites plaisir à voir!

--François! prononça Amélie toute pâle, François, tu as bu!

--De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un compliment

maintenant... je la trouve bien, moi, madame Louise! je lui dis, voilà

tout! Je lui dirais peut être pas si je n'avais pas si bien dîné! C'est

de ta faute!

--Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, ça fait toujours plaisir...

quand on a mon âge...

--Tu sais, continua François, tout est arrangé, conclu et bâclé... Jean

aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour rien!... Pense

donc! je n'aurai plus à m'occuper de ça... A ce propos, faut pas

oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que nos

bêtes--et il appuya sur nos--ne manquent de rien... D'ailleurs, il faut

bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu sais, y en a pas mal de

nouvelles... Tu vas voir...

Il se leva avec peine et descendit dans la ménagerie, suivi de ses

convives.

--Hep! le pisteur! a-t-on préparé le boulotage?

--Oui! m'sieu Chausserouge, le boucher a fait les parts! On attend

l'heure pour la distribution!

--C'est bon! éclaire-nous!

Et tandis que les animaux, réveillés par la lumière et reconnaissant

leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux des cages, il

fit faire aux Tabary le tour de la ménagerie, appelant au passage chaque

bête par son nom, donnant des explications sur leurs moeurs, leurs

habitudes, leur travail, comme s'il avait affaire à son habituelle

clientèle.

--Voilà Néron... mon vieux Néron, le plus beau lion qu'il y ait sur tout

le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Saïda... Voici Turc, une

sale bête qu'il faut tenir tout le temps à l'oeil si on ne veut pas être

égratigné... Voici Jim et Toby, les deux premiers tigres royaux qui

aient été dressés... encore deux camarades pas bien commodes... puis

quatre loups russes que je viens d'acheter et que je vais faire

travailler... Voilà mon léopard Agésilas, bon garçon quand il veut, mais

hypocrite endiablé... la Grandeur, un petit amour d'ours des cocotiers,

rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa gueule, quand je le

fais entrer dans la cage de Néron... Et puis voilà Moquart, mon

éléphant... toujours à côté de son ami Gustave... tu vois, là-bas, le

cormoran!

Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec

affectueusement:

--Bonjour, mon vieux déplumé!

Puis il se retourna et montrant une cage vide:

--C'est de là que s'est échappé Pacha... le lion qui a tué mon père! En

face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je fasse

abattre l'autre, la pauvre bête, que Pacha avait à moitié étranglé.

Maintenant, mon vieux Jean, à part mes serpents, tu as tout vu; à partir

d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... même dans les cages!

--Je ne dis pas non! riposta Jean.

--Ah! si tu veux, je te prends pour élève... à l'oeil! Dis-donc, sais-tu

que tu pourrais plus mal faire! En attendant, c'est convenu, je compte

sur toi à partir de demain, pour l'ouverture!

--C'est dit! répondit Jean en serrant la main de son ami.

--Il me reste à te remercier, garçon, ainsi que ta femme, dit Louise, de

la bonne soirée que tu viens de nous faire passer... Ce ne sera pas la

dernière et tu sais, ajouta-t-elle en lui prenant à son tour la main et

en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me feras l'amitié de

venir me voir... en voisin... tu me feras plaisir!

--Alors vous me verrez souvent! répliqua François sur le même ton.

Il reconduisit ses hôtes jusqu'à la porte et rentra dans sa caravane.

--Eh bien? demanda-t-il à sa femme, comment les trouves-tu?

--Je n'ai pas changé d'opinion, répondit Amélie tristement.

--Tu ne les aime pas?

--Non! ils me font peur!

--Ah! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un bon

camarade... sa mère une femme charmante... Ah! pour sûr, charmante!...

Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficelée comme ça... On la

prendrait quasiment pour la soeur de son fils... On doit pas s'ennuyer

avec une femme pareille!

--François, tu as bu, ce soir. Peut-être demain te repentiras-tu de ce

que tu as fait aujourd'hui. Écoute, il est encore temps, ne prends pas

Jean avec toi!

--Nos paroles sont échangées.

--Retire la tienne, je t'en supplie!

Le dompteur se leva, blême de colère:

--Alors, ça va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne puis plus

être tranquille et gai une journée entière! Faut que j'entende tout le

temps pleurnicher autour de moi! Je te prie de ne plus me parler de

cela! Tu as compris?

--François!

--Flanque-moi la paix et couche-toi.

Amélie soupira et obéit.

Jean Tabary avait accompagné sa mère jusqu'à sa caravane.

--Comment penses-tu que François m'ait trouvée? lui demanda Louise en se

débarrassant de ses bijoux.

--Mais très bien... il te l'a dit, du reste.

--Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouvée... à son goût... mieux que sa

femme?

Jean Tabary regarda sa mère bien en face, puis il sourit:

--Tu es rudement forte tout de même... Eh bien! puisque tu veux le

savoir, mon idée est que s'il ne t'a pas trouvée mieux que sa femme...

ça ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de rire!

Bonsoir, m'man!

Zézette : moeurs foraines · 第 8 / 18 题