_Premières: 30 centimes._
_Secondes: 20 centimes.--Les militaires: 10 centimes._
Boyau-Rouge avait présidé à l'aménagement intérieur de la baraque.
Sur une estrade établie dans un des angles, Louise Tabary trônait,
moulée dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonnés dans de
hautes bottines lacées.
Ses cheveux très noirs, coupés courts et frisés avec soin, donnaient un
cachet original à sa frimousse toujours en éveil, et son corsage
largement échancré laissait voir les trésors arrondis d'une gorge très
blanche et très ferme.
Sans être une des sept merveilles de la création ainsi que l'annonçait
au dehors Boyau-Rouge, dans l'étourdissant boniment qu'il avait
spécialement composé pour la circonstance, Louise était l'attraction la
plus agréable à voir de tout le Voyage.
Au pied de l'estrade, deux rangées de chaises pour les premières;
derrière une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes de
moleskine pour les secondes. Aux troisièmes, le public restait debout.
Boyau-Rouge, costumé en clown, recommençait sa parade et ses roulements
dix fois par heure...
On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur
argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de
pacotille... Cette demoiselle, célèbre dans son pays pour sa beauté et
sa grâce sans pareille, s'exhiberait «en pleine nature». D'où
l'interdiction de pénétrer faite aux femmes et aux jeunes gens de moins
de seize ans... Ce n'est qu'à prix d'or et pour un temps limité qu'on
avait pu déterminer la belle Loïsa à paraître en public... Il fallait
donc profiler de cette occasion unique...
--Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent à ceux qui ne
seront pas contents!
A l'intérieur, Loïsa, dès qu'une assistance suffisante avait pris place
commençait son petit discours, le récit de sa lamentable aventure, sur
un ton monotone de mélopée.
Elle était née aux colonies, et ses parents avaient été assassinés par
un nègre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait dû venir en
France pour gagner sa vie... etc.
Puis, bien stylée par Boyau-Rouge, elle détaillait elle-même avec une
complaisance naïve les charmes de sa personne, tendant son mollet
qu'elle laissait palper par les messieurs des premières, puis, comme le
public un peu désappointé murmurait, peu satisfait de ne point voir «la
pleine nature» promise:
--Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer mon petit
chat... mais ceci étant réservé à mes bénéfices personnels... je vais me
permettre de faire le tour de la société.
Elle recueillait généralement des spectateurs alléchés une ample moisson
de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier dissimulé
sous son fauteuil un petit chat noir, dont le cou était orné d'une
faveur rose, et le posait sur ses genoux.
--Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... C'est pour
avoir l'honneur de vous remercier, et si vous êtes contents et
satisfaits, vous voudrez bien en faire part à vos amis et connaissances.
Cette plaisanterie d'un goût douteux obtenait le succès qu'elle
méritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir été
victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf
toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse réelle
de la belle Créole avaient particulièrement séduits...
Ceux-là prenaient généralement pour confident Boyau-Rouge, qui, bien
payé, acceptait de se faire auprès de la jeune fille l'interprète de ses
admirateurs. C'était en vain, Louise n'accordant aucune attention à ces
déclarations.
D'un autre côté, Tabary, livré à lui-même, n'obtenait plus que des
résultats insignifiants.
Depuis le départ de la marcheuse, la photographie ne faisait plus ses
frais et il vint un moment où l'entreprise commune ne rapportant pas les
bénéfices qu'on en espérait, Boyau-Rouge montra les dents.
L'activité qu'il dépensait ne portait pas ses fruits et il regrettait à
présent son ancienne situation. Il exposa ses griefs à la jeune femme
qui, de son côté, commençait à réfléchir, et tous deux tinrent conseil.
On négligea de demander son avis à Tabary, qui, depuis qu'il n'était
plus surveillé, noyait régulièrement son ennui dans les pots.
--Ma chère amie, dit le bonisseur, nous perdons notre temps... et si ça
continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir comme moi le
génie de la réclame, ça ne suffit pas... Dans une industrie comme la
notre, notre métier consiste à nous moquer du public... En somme, on lui
demande son argent et on ne lui donne en retour rien d'intéressant... Il
se laisse bien empiler une fois, mais il ne revient plus et il empêche
les autres de venir. Que de fois déjà n'ai-je pas vu des gens en
ballade sur la foire et sur le point d'entrer, être arrêtés par l'un
d'eux:--«Ah! non, pas là-dedans, je vous en prie, c'est des farceurs!»
Dans un entresort, vois-tu, il faut savoir trouver et offrir des
compensations qui font passer sur la pauvreté du spectacle.
--Je ne comprends pas, dit Louise.
--Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour où les beaux messieurs,
les rigolos qui viennent pour s'amuser aux fêtes sauront trouver ici une
jolie fille... pas bégueule, il n'y aura plus besoin d'aller les
chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... et ils
mettront à la mode ton établissement... Ce n'est pas autrement que la
mère Voiret a fait fortune...
--Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait admirablement, mais
qui voulait au moins avoir l'air de résister.
--Charles!... Charles!... qu'est-ce que ça peut lui faire... Ça ne
l'empêche pas de le garder...
--Oh! oui, tu sais, dit Louise avec dignité, car il est le père de mon
fils!
--Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton enfant...
avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc qui nous fera
bouffer jusqu'à notre dernière galette. Dès l'instant que tout ira bien,
Charles n'aura rien à dire...
--Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme si elle
venait de prendre subitement une résolution. Qui veut la fin veut les
moyens, et si nous avons envie de devenir riches.
--Parfaitement... Et tu n'as qu'à te fier à moi... J'ai l'expérience de
ces sortes d'affaires... Quand je te dirai: «Tu peux marcher!» c'est
qu'en effet tu pourras y aller les yeux fermés... Tout sera débattu
d'avance... Maintenant, pour rétablir un peu l'équilibre du budget, nous
allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte rien et engager
des «chiqués»... Ça m'aidera pour les parades et ça ne nous coûtera que
trente sous par jour et le dîner... Tu as remarqué... même quand il y a
beaucoup de monde devant la baraque, personne ne mange... Dès qu'il
entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est l'affaire des «chiqués» de
faire suivre le trèpe, quand je l'ai engrainé.
Toutes ces dispositions prises et approuvées, Louise fit le soir même,
part à Tabary de sa nouvelle décision.
Elle rencontra d'abord une certaine résistance; le photographe tenait à
son établissement, ne voulant pas se résigner à s'en séparer... Mais
Louise finit comme toujours par obtenir gain de cause.
Elle lui expliqua que l'intérêt commun était en jeu, qu'il fallait être
pratique et que des scrupules bêtes étaient déplacés dans la
circonstance.
On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du
service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se chargeait
du reste.
Tabary consentit à tout sans demander plus de détails. Il comprenait
qu'une existence nouvelle, libre et indépendante, lui était réservée en
récompense de son effacement. Il pourrait à sa volonté se livrer à son
penchant favori, sans que nul y trouvât à redire.
C'était l'idéal.
Dès ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il sut
toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associés lui surent
beaucoup de gré.
Tel fut le début de cette vie à trois, qui devint légendaire sur le
Voyage et qui pendant les longues années qu'elle dura ne reçut jamais un
accroc.
Les prévisions de Boyau-Rouge s'étaient réalisées.
A partir du jour où l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours
facile... du moins jamais cruelle, ni indifférente aux galanteries, le
public afflua dans le salon de la belle Loïsa, en dépit de
l'insignifiance ridicule du spectacle.
Elle devint même tellement à la mode, que le directeur d'un grand
établissement de Paris l'engagea et fit d'elle sa principale attraction.
Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe danseuses vaguement
exotiques, au milieu desquelles trônait Loïsa, qui était décidément
devenue une fille superbe.
Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'était prise d'une véritable
affection pour ce grand garçon, dont les conseils et l'appui lui avaient
été si utiles.
Elle lui était reconnaissante du dévouement et de l'abnégation qu'il lui
montrait, car lui aussi s'était attaché à elle et lui avait donné des
preuves nombreuses de son attachement.
Gamine avec Tabary, déjà trop vieux et trop usé pour elle, elle s'était
réveillée femme aux bras du bonisseur et femme dans toute l'acception du
mot, en proie à des passions aussi vives, à des désirs aussi ardents que
si elle fut née réellement sous le ciel brûlant des Antilles, que si
elle eût été une véritable créole.
Peut-être fallait-il chercher dans cette révolution de tout son être, le
secret de cette beauté et de cet attrait, qui lui valaient tant
d'adorateurs.
Toujours est-il que cinq ans après ses débuts, Loïsa était célèbre et
déjà riche. Dans les vitrines s'étalaient ses photographies; les échos
des journaux mondains célébraient sa gloire.
Elle resta toutefois fidèle à son origine et se refusa toujours à
abandonner le Voyage.
Après chaque fugue, à la fin de chacun de ses engagements en province ou
à l'étranger, elle revenait à son point de départ.
Elle avait conservé auprès d'elle la troupe de danseuses qu'on avait
formée à son intention et elle était devenue patronne.
Propriétaire de trois immenses caravanes, d'un matériel très complet et
très luxueux, elle rêva d'organiser sous son unique direction, la série
complète de toutes les attractions des entresorts.
C'était encore une idée suggérée par Boyau-Rouge.
C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle était l'étoile,
elle eût une femme torpille, une femme colosse, une femme tigrée...
Elle liait à elle ses pensionnaires par des engagements très durs, leur
enlevant toute liberté, afin de les avoir toujours sous la main...
Son installation devenait plus que jamais le rendez-vous du Paris qui
s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volonté de
Boyau-Rouge trouvèrent leur emploi.
Comme Loïsa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames
mirent à profil ses bons offices, toujours rendus avec tant de
discrétion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put
jamais les trouver en défaut, et la belle créole gagna en argent tout ce
que la morale perdait en cette affaire.
Cependant Charles Tabary vieillissait à vue d'oeil, non qu'il fut très
âgé--il avait dépasse à peine la quarantaine--mais l'oisiveté dans
laquelle on le faisait vivre avait développé en lui l'amour de la
boisson.
Son intelligence s'était épaissie, et un jour Boyau-Rouge constata que
l'ami Charles avait un commencement de tremblotte.
Il en avisa Louise Tabary. La belle créole s'émut de cet état.
Elle réfléchit longtemps et l'hypothèse de la mort de Charles lui
apparut menaçante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi
Tabary et elle était toujours demoiselle.
Elle devait à sa dignité de ne pas rester plus longtemps dans une
situation qu'elle trouva équivoque, et, puisqu'elle avait le père sous
sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'épouser, il fallait réaliser ce
projet au plus vite.
La situation fausse de Charles, mari et père _in partibus_, deviendrait
normale et honorable dès qu'il serait mari légitime.
Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis, elle n'aurait plus
à craindre d'ennuis de la part de sa mère. Ses frères et soeurs devaient
être grands.
Au besoin, maintenant qu'elle était établie, riche et considérée, elle
prendrait sa famille avec elle.
Elle eut quelque peine à en retrouver la trace. Sa mère était morte,
ainsi qu'un de ses frères.
Il restait un garçon de dix-huit ans et une soeur de seize ans,
aujourd'hui tous les deux employés dans une fabrique de chaussures.
Elle leur fit quitter leur emploi, confia à son frère la surveillance
d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux soins de son
ménage particulier.
Fière d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne soeur, elle
songea à se montrer bonne mère.
--Vois-tu, dit-elle à Tabary, nous avons pu, dans notre jeunesse,
commettre quelques inconséquences... Aujourd'hui que nous sommes en
passe de devenir les forains les plus calés du Voyage... nous n'avons
pas le droit de vivre en dehors de la règle commune...
Et elle ajouta sérieusement:
--Pour notre dignité et pour notre considération, il faut que nous
soyons mariés...
--On a bien vécu toujours comme ça, objecta Tabary.
--Ça ne fait rien, vois-tu, ça fait causer! répliqua l'inconsciente
Loïsa. On se dit en parlant de toi:--En v'là un fainéant, ce Tabary, qui
se fait nourrir par sa femme! Tandis qu'étant mon mari, on te respectera
et on ne dira plus rien.
--Alors, dit Tabary, si tu crois que c'est mieux comme ça, je veux
bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense?
--Il pense comme moi... D'ailleurs, voilà que notre fils grandit. Nous
allons le reprendre avec nous... Il sera pas long à comprendre
maintenant, ce petit-là... intelligent comme il est!... Tu ne voudrais
pas qu'il rougisse de ses parente.
Cette considération sentimentale fit grand effet sur Tabary.
--Oui... décidément, tu as raison. A cause de notre fils, il faut que
nous soyons mariés.
L'inconscience de Loïsa était sincère.
Elle n'apercevait pas ce que sa conduite privée avait de parfaitement
scandaleux et ne se doutait pas du caractère ignoble de son industrie.
Elle avait fondé un entresort. Elle avait accepté de s'exhiber. Elle
avait dû, pour obtenir un résultat, se conformer aux obligations qui
constituent la seule chance de réussite d'un établissement de ce genre.
A sa vue, elle avait exercé son métier habilement, voilà tout. Mais son
honnêteté n'avait pour cela reçu aucune atteinte.
Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considérable de
forains et d'amis que la décision cocasse de Louise amusait autant que
l'attitude recueillie et sérieuse qu'elle garda pendant les deux
cérémonies, à la mairie et à l'église.
Boyau-Rouge remplissait le rôle de garçon d'honneur.
Quant à Tabary, il était tout heureux des marques de sympathie, trop
chaleureuses pour n'être pas ironiques, qu'on prodiguait à sa femme, et
il serra consciencieusement toutes les mains qui se tendaient vers lui.
Dans la soirée, après le repas, il fut pris d'un accès d'attendrissement
et il serra sur son coeur sa chère femme, ce modèle des épouses, mais
Louise se dégagea doucement et elle l'envoya se coucher dans la caravane
particulière où il vivait depuis déjà longtemps, seul, avec les
appareils photographiques dont il n'avait pas consenti à se séparer.
Quant à elle, elle continua à présider la petite fête, sans qu'elle se
sentît autrement émotionnée par la gravité de l'acte qu'elle avait
accompli le matin.
Toutefois, à partir de ce jour, elle renonça à figurer sur l'estrade, au
milieu de ses pensionnaires.
Elle était la patronne, une femme établie, légitimement mariée, ayant
de la surface, il ne lui convenait plus de se mêler à un tas de
figurantes...
Néanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succès de
marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec
Boyau-Rouge, et la prospérité de son établissement s'en accrut tant,
qu'elle ruina du coup l'industrie de la mère Voiret, trop vieille pour
pouvoir lutter.
On n'allait plus que chez la belle créole, dont l'installation devenait
de jour en jour trop petite pour contenir toutes les attractions qu'elle
avait su grouper.
Sous son intelligente direction, sa grande baraque était devenue un
conservatoire où l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour des
Miracles où l'on rencontrait tous les phénomènes.
Mais elle n'exhiba jamais que des «personnes du sexe».
Ce fut elle, notamment, qui lança la femme-poisson, un monstre
authentique, qui n'avait à chaque main que deux doigts en forme de
pinces de homard; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous
l'eau.
Ce fut elle qui perfectionna les trucs célèbres, mais un peu usés, de la
femme-torpille et de la femme tigrée.
Pour cette dernière exhibition, il suffisait de se procurer un sujet de
bonne volonté de dix-huit à vingt-cinq ans, jolie autant que possible,
mais qui consentit à se défigurer.
Par des brûlures au pétrole ou à l'aide de la pierre infernale, on
marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une
jambe--toujours la même, celle qu'elle déchaussait à la demande du
public et moyennant un petit supplément--et le tour était joué.
Il ne restait qu'à «remaquiller» la pauvre fille aux mêmes endroits et
tous les deux jours.
Pour les femmes colosses, elle avait inventé tout un système de mollets
élastiques, de chaises très hautes, de tabourets dissimulés sous des
tapis, ce qui donnait une apparence de géantes aux femmes vêtues de
longues robes, traînantes et rembourrées, et assises sur une estrade
élevée, entourée de glaces de tous côtés, les sujets fussent-ils de
taille moyenne.
Elle maintenait tout son monde sous une discipline très dure. Le
personnel entier, parqué dans deux voitures transformées en dortoirs,
était soumis à une surveillance sévère. Défense d'en sortir sans une
permission spéciale.
Le salaire était unique pour toutes: la nourriture et trois francs par
jour. Le _rouleau_, autrement dit la quête obligatoire à chaque séance,
était un des bénéfices de la direction.
Quant aux avantages extérieurs que ses pensionnaires pouvaient tirer de
leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que Boyau-Rouge,
d'intermédiaire officieux, était seule juge de la suite qu'il convenait
de donner aux propositions.
Cette ingérence dans les affaires privées de ses élèves, loin de nuire à
celles qui en étaient l'objet, était au contraire une sauvegarde pour
elles et au bout de quelques années d'exercice, l'on citait telles
horizontales de grande marque qui avaient débuté dans l'entresort des
Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux conseils de Louise.
Aussi, tout en sachant très bien que celle-ci avait dû en retirer un
bénéfice, lui savaient-elles néanmoins gré de son intervention.
Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement fut
facile.
Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se
présentaient, puis, peu à peu, l'engouement passa.
Les anciennes pensionnaires, rebutées par les exigences croissantes de
la patronne, dégoûtaient les nouvelles venues d'un métier aussi dur et
dans lequel, à tout prendre, les occasions vraiment avantageuses étaient
rares, Louise, que l'âge était loin d'avoir fatiguée, sachant fort bien
se réserver les aubaines.
--Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois qu'elle
entrait en parade, disaient les envieuses, avaient été acquis la plupart
du temps au détriment de pensionnaires plus jeunes et souvent plus
jolies.
C'était le diable, pour les gens bien intentionnés, de parvenir jusqu'à
elles; il fallait franchir la double barrière élevée entre le public et
l'estrade par la patronne et son fidèle Boyau-Rouge, un gaillard qui
veillait au grain et dont les intérêts, ajoutaient les mauvaises
langues, se confondaient décidément trop, en dépit du mari, avec ceux de
Louise Tabary.
Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux oreilles
de l'intéressée, ne parvenait pas à altérer sa sérénité.
Elle était sûre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait son
magot s'arrondir.
Que lui importait le reste?
Elle se contentait seulement de tenir à l'oeil les mécontentes et à la
première incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours profiter du
moment où leur renvoi mettait les récalcitrantes dans le plus grand
embarras.
Puis, par un discours bien senti, elle prévenait charitablement celles
qui étaient tentées de suivre un si déplorable exemple:
--Je vous avertis qu'avec moi il y a tout à gagner ou tout à perdre...
Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle à la porte la
première qui rebiffe, le cul tout nu et les manches pareilles!... J'ai
commencé comme vous, et je ne m'en porte pas plus mal.» Seulement, j'ai
toujours été sérieuse... Faites comme moi, si vous voulez que nous
restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin de moi que je n'ai
besoin de vous!
Et elle disait vrai.
Même lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pénurie de sujets dans les
entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand il le
fallait.
Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers commerçants
et consultait les petites affiches faites à la main, sur papier écolier
et collées à hauteur d'homme à tous les angles de rue.
C'étaient des offres d'emploi:--_On demande des culottières, des
finisseuses de chaussures, etc._, ou des demandes d'ouvrage:--_Une jeune
fille connaissant bien la couture demande à entrer au pair... S'adresser
à Mlle X..., rue..., n°..., etc._, toujours invariablement ornées d'un
timbre de quittance de dix centimes.
Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait
soigneusement les adresses et se rendait immédiatement au domicile de
celles qui demandaient de l'ouvrage.
C'étaient la plupart du temps de pauvres filles, pressées par le besoin,
tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de dignité
avait préservées jusque-là de l'irrémédiable chute...
Elle se présentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui ne
demandait que de la bonne volonté et un peu d'intelligence, sans
toutefois s'expliquer davantage.
Si la personne était vieille ou difforme, ou seulement laide, après un
bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se
retirait.
--Décidément, non... à mon grand regret, vous ne pouvez convenir pour
l'emploi que j'aurais désiré vous confier... Je vous demande pardon...
Ce sera pour une autre fois...
Si elle était jolie, bien faite, Louise Tabary appréciait d'un coup
d'oeil le dénuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre
fille et aussitôt commençait son boniment.
Mon Dieu! elle n'était ni couturière, ni blanchisseuse, ni culottière,
mais elle était à la tête d'une maison prospère, comptant beaucoup
d'employées, qu'elle traitait comme ses enfants... Chez elle, on
retrouvait une famille et c'était vraiment une chance, pour une jeune
personne comme il faut et qui veut gagner honnêtement sa vie, de tomber
sur une femme comme elle.
--Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... Vous serez
logée, vêtue, nourrie... Vous n'aurez que peu de chose à faire... Cela
vous va-t-il?
--Mais encore faudrait-il savoir?...
--C'est bien simple. Je suis à la tête d'un établissement très
important, d'un théâtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrôle de
jeunes personnes avenantes et sûres... des caissières enfin! Quatre
heures d'un travail où vous n'aurez qu'à sourire et à être polie avec le
public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne vous
convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne coûte rien
d'essayer!
Neuf fois sur dix, alléchée par les promesses et le ton maternel de
Louise Tabary, la jeune fille acceptait.
Pendant les premiers jours, en effet, l'associée de Boyau-Rouge faisait
tenir le contrôle à la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci était un
peu apprivoisée, lorsqu'elle paraissait habituée à ce nouveau genre de
vie, la patronne revenait à la charge.
Il était vraiment déplorable de voir une aussi jolie fille se contenter
d'un gain aussi dérisoire, quand d'autres qui ne la valaient pas
paradaient sur l'estrade, réalisant des bénéfices qu'elle n'atteindrait
jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa troupe une place
vacante.
--Vous n'avez pas à vous inquiéter du costume... ni du linge... Je vous
fournirai tout... à crédit... Si vous restez à la maison, tout ce qui
vous aura servi vous sera acquis sans que vous ayez bourse à délier...
La caissière, qui parfois avait regardé avec envie ses compagnes plus
favorisées, ornées d'oripeaux éclatants, tentait l'expérience et la
baraque s'augmentait d'une pensionnaire régulière de plus.
Louise Tabary comptait justement sur l'influence du milieu, les
liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers préjugés
et insensiblement elle la faisait rentrer sous la règle commune.
Au bout de quelques années de cette exploitation raisonnée, elle trouva
dans son fils Jean un nouvel auxiliaire.
Aussitôt après son mariage avec Tabary, qui de mois en mois, devenait
plus gâteux, elle avait retiré de nourrice son enfant et l'avait gardé
avec elle jusqu'à l'âge de dix ans.
Elle l'avait ensuite placé en pension, mais bientôt le gamin avait
déclaré qu'il entendait rester avec sa mère, et cette femme autoritaire,
brutale jusqu'à la cruauté, ne s'était pas senti la force d'imposer sa
volonté.
Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait et à qui
elle exigeait qu'on laissât une liberté entière. Aussi donnait-il un
libre cours à ses mauvais instincts.
Personne ne trouvait grâce devant lui et il devint bientôt le maître
absolu de l'établissement.
Sa mère riait aux éclats chaque fois que Jean commettait une mauvaise
farce.
Loin d'être à l'abri des méchancetés de son fils, le vieux Tabary devint
sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des tracasseries
du petit tyran.
Il partageait ses journées maintenant entre ses stations chez les
mastroquets et le découpage à l'aide de scies minuscules de petites
planchettes dont il confectionnait des étagères ou des coffrets. Il
avait monté, à cet effet, un tour dans la caravane qui lui était
affectée.
Le plus grand plaisir de Jean était de démonter ou de briser les objets
qui avaient souvent coûté à son père de longues heures de travail.
Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants:
--M'man! c'est ton soulaud de mari qui vient encore nous embêter avec
ses découpages.
--Et la mère, indulgente, souriait et congédiait l'ancien photographe.
--Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il s'amuse! C'est
de son âge!
Le seul, qui trouvât grâce devant l'affreux galopin, était Boyau-Rouge,
dont l'autorité d'associé et les violences lui en imposaient. Il se
souvenait toujours d'une correction que lui avait infligée le bonisseur,
un jour qu'il avait voulu toucher à son tambour.
Mais il en garda sournoisement rancune à cette espèce de géant, qui seul
avait conservé quelque influence sur Louise.
A mesure qu'il grandissait, la méchanceté et le cynisme de Jean
s'affinaient, encouragés par l'aveuglement maternel.
A dix-huit ans, il était réputé sur tout le Voyage comme le plus fieffé
garnement. Habitué de bals publics, coureur de guilledou, batailleur,
débauché, joueur, il mettait toute son intelligence au service du mal.
Il avait lié connaissance avec les pires individus, et il s'était formé
une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et à laquelle on
pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les méfaits
dont les auteurs restaient inconnus.
Il exerçait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, une
influence réelle et dont il se montrait fier. Malheur au garçon honnête
et imprudent qui s'aventurait en sa société; entraîné par l'exemple, il
devenait rapidement aussi taré que ses compagnons de plaisir.
C'est ce qui était arrivé à François Chausserouge, et au bout de
quelques mois d'intimité, il n'avait fallu rien moins que l'énergique
résolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour
arracher le jeune homme à cet entourage funeste.
Cependant François était de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; mais
son esprit faible et irrésolu avait vite capitulé devant le caractère
allier et tout d'une pièce de son cadet.
Mais là où Jean Tabary exerçait sa tyrannie avec le plus d'âpreté,
c'était dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mère l'avait rendu
maître absolu.
Il était positivement l'effroi de toutes les pensionnaires.
Une de ces malheureuses refusait-elle d'obéir à ses caprices,
repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle était
impitoyablement chassée, non sans avoir essuyé mille avanies préalables.
Elle n'avait qu'une ressource, réclamer l'appui de Boyau-Rouge,
l'associé de la patronne, qui voyait de très mauvais oeil l'importance
croissante que prenait le jeune homme dans la maison.
Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait réussi, était devenu un homme
sérieux et il pensait justement qu'il est aussi difficile de conserver
une situation acquise péniblement que de se la préparer.
Il en résultait des scènes terribles entre son associée et lui, dans
lesquelles il donnait libre cours à sa mauvaise humeur et à sa violence
naturelle.
Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplacé l'étroite
intimité qui avait régné entre lui et Louise Tabary.
Honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, décidé à tout, même à rompre,
s'il en était besoin, sa colère n'attendait pour éclater qu'une occasion
favorable. Ce fut plus tôt qu'il ne le pensait.
Un jour que Jean réclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui avait
résisté, il s'y opposa carrément.
--Cette femme, dont je suis très satisfait, restera chez nous, et il n'y
a aucune raison pour que nous nous privions de ses services.
--Puisqu'elle a été inconvenante à l'égard de mon garçon... puisque Jean
le désire?
--Je m'en fous! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans son droit,
cette fille... elle a été engagée ici pour travailler et non pas pour
servir de passe-temps à un morveux, qui aurait encore besoin d'une bonne
pour le moucher!... Je suis ici le maître autant que toi!... Ton Jean,
je lui interdis à partir d'aujourd'hui l'entrée de la caravane des
femmes... Il n'a rien à y faire! Sinon, c'est moi qui le sortirai, et
sans mettre de mitaines!
--Jean me représente, riposta Louise Tabary, il a donc les mêmes droits
que moi. J'ai besoin de lui pour défendre mes intérêts...
--Et moi je suis assez de tout seul pour défendre les miens...
Seulement, comme je suis trop vieux pour céder, que je ne veux pas me
laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui
partira ou bien moi... Choisis!
--Mon fils ne me quittera pas!
--Eh bien! ce sera moi! D'après notre traité, nos parts sont égales...
la liquidation sera donc bien simple. La moitié du tout pour chacun de
nous...
--Joseph!... Tu n'y penses pas... Nous quitter après quinze ans d'une
association si heureuse?
--Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas à devenir
désastreuse, si je n'étais résolu à y mettre bon ordre... Je te le
répète, choisis... lui ou moi!
--Mon choix est fait! répliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime que mon
fils au monde... Il te gêne! je refuse de te le sacrifier... Il restera
avec moi... Quant à toi, fais ce que tu voudras.
--C'est ton dernier mot.
--Oui.
--Eh bien! nous nous séparerons, et nous verrons la suite quand je ne
serai plus là pour réparer ses sottises. Moi, je ne suis pas inquiet, je
suis, au contraire, très satisfait d'une circonstance qui me permettra
enfin d'être seul maître chez moi. Au revoir!
Et dès le lendemain, les deux associés procédaient à la liquidation
générale de l'établissement.
Le partage des fonds amassés en commun fut facile, Boyau-Rouge ayant
exigé depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs.
Quant au matériel, on s'en rapporta à l'estimation d'un voyageur, choisi
comme arbitre, pour éviter des frais.
Restait à régler la question du personnel, mais une première désillusion
attendait là Louise Tabary.
Les engagements contractés par la Société Tabary-Debucher étaient
résiliés de droit. On mit les pensionnaires, libres désormais, en
demeure de choisir entre les deux associés.
Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optèrent en
faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi à la tête d'un établissement
prêt à fonctionner, tandis que Jean et sa mère avaient, restés seuls,
tout un personnel à reconstituer.
Pour la première fois, Louise, qui sentait ses intérêts gravement
atteints, s'emporta contre son fils:
--C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! Voilà
maintenant nos ressources diminuées de moitié et tout est à recommencer!
Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul, à notre nez, à notre
barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons à former une troupe
semblable à celle que nous perdons! C'est bien fait pour moi! Ça
m'apprendra à être faible!
--Tu as tort, m'man! répliqua Jean en câlinant sa mère. Ne crains rien,
va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de faire... C'était un
coup de balai nécessaire! Y avait trop longtemps que ce Boyau-Rouge
était de trop dans notre existence. Fie-toi à moi et tu verras! Les
beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre succès... et nous
serons seuls à en profiter... C'était pour toi et non pour lui qu'on
venait!...
Le père Tabary apprit cette scission sans étonnement. Néanmoins, il
voulut demander une explication:
--Toi! tu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon à rien... On te donne à
manger... à boire, du bois pour tes découpages, eh bien! fous-nous la
paix!
Et le pauvre vieux, à demi gâteux, se tut, n'osant répliquer. Il avait
peur de son fils.
Jean se mit en campagne.
Quelques jours après, il avait racolé, çà et là, dans les quartiers
populeux, dans les bals de barrières, un premier noyau de pensionnaires,
qu'il costuma en mauresques, et à qui sa mère donna les premières
notions du métier. Il se procura aussi deux phénomènes, une femme géante
et une naine.
Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette nouvelle
installation, en comparaison de l'ancienne, même en comparaison de celle
de Boyau-Rouge.
La première campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais résultats.
Les Tabary mangeaient de l'argent.
Jean ne décolérait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'était la vue du
succès de son rival, dont l'établissement ne désemplissait pas.
Pour donner un appât aux clients, il engagea sa mère à se départir de la
sévérité qu'elle avait toujours gardée vis-à-vis de ses pensionnaires.
Quand on pourrait les approcher plus librement, on viendrait plus
volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda pas à dégénérer
en licence. De véritables scènes de débauche se passaient dans
l'entresort et la police en eut vent.
Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier sur
lequel l'entresort était installé fit une descente. Le magistrat ayant
trouvé, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, prévint
Louise Tabary que la Préfecture n'autorisait l'exhibition que de jeunes
filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de contravention à
cet article du règlement, son établissement serait immédiatement fermé.
De même si le bruit du moindre scandale venait à la connaissance de
l'administration.
--C'est idiot! déclara Louise Tabary, quand le commissaire fut parti,
avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis montée la première
fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour cela!
--C'est-à-dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il n'y a plus
de commerce possible!
Il fallut néanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se
conformer aux volontés de la Préfecture. Les Tabary apportèrent la plus
extrême prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais s'ils
parvinrent à apaiser les justes susceptibilités des autorités par qui
ils se savaient surveillés, ils découragèrent leur clientèle par l'excès
de précautions qu'ils se sentaient obligés de prendre. C'est ainsi que
de jour en jour et tandis que l'entresort de Boyau-Rouge continuait à
prospérer, leur établissement perdit sa vogue ancienne.
Les frais dépassaient les recettes; chaque mois se soldait en perte, et
pour faire face aux dépenses, Louise se vit forcée d'attaquer le fonds
de réserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary devint ataxique et
complètement gâteux.
Son état nécessitait des soins particuliers qu'il fut bientôt impossible
de lui donner.
Louise Tabary, d'accord avec son fils, se décida à placer son mari en
pension dans une maison de refuge.
C'était une charge de plus ajoutée aux autres; mais elle ne regrettait
pas, disait-elle, ce surcroît de dépense; on se devait à sa famille!
Tel n'était pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa pensée.
--Comme si, déclara-t-il, en revenant de conduire son père à l'hospice,
il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au moins, comme
cela, nous aurions été débarrassés.
--Tais-toi! fils, tais-toi! répliqua la mère, ne regrette rien, va! Le
pauvre cher homme n'est pas bien méchant... et il ne peut pas maintenant
en avoir pour bien longtemps! Quant à nous, maintenant, il faut voir à
nous débrouiller!
L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient
trouvé aucun moyen d'améliorer une situation qui semblait à beaucoup
sinon désespérée, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge reparut
sur le Voyage.
Le jour où le dompteur lui proposa d'entrer à son service, Jean comprit
qu'une planche de salut s'offrait à lui.
François était riche; il était faible. Il y avait là pour le rusé coquin
un moyen de rétablir ses affaires; il lui suffisait de prendre pied dans
la maison et justement on venait lui en offrir l'occasion.
Bien qu'il fût décidé à ne pas la laisser échapper, il ajourna sa
réponse, prétextant qu'il devait, avant tout, consulter sa mère, mais
dans le but réel de ne pas faire paraître un empressement qui eût pu
éveiller les soupçons de son ami.
--Mère! cria-t-il, en rentrant dans la caravane, nous sommes sauvés.
Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en penses-tu?
Louise Tabary regarda fixement son fils et réfléchit un instant.
--Quel âge a-t-il, François?
--Cinq ans de plus que moi... Ça lui fait vingt-huit ans.
--Alors, il faut accepter.
--Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... Une fois
avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me demandes-tu son âge?
--Pour rien... une idée qui me passait par la tête.
--Tu sais... Je n'ai pas répondu oui tout de suite... mais nous sommes
invités à dîner tous les deux ce soir, chez lui... Au dessert nous
arrangerons l'affaire...
--Très bien! En ce cas je vais me préparer.
Et lorsqu'à six heures du soir, Louise Tabary sortit de sa caravane, son
fils resta émerveillé.
Parée de ses plus beaux habits, les poignets chargés de bracelets,
coiffée avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune.
--Mâtin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand tu vas
voir des amis!
--Il faut toujours mieux faire envie que pitié! riposta Louise Tabary
d'un ton énigmatique. Allons, viens, mon garçon!
Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa mère et
tous deux s'acheminèrent vers la ménagerie Chausserouge.