ne sont pas des moines. Ils sont même comme tous les autres hommes. Et
je ne sais pourquoi l'idée me vient justement à cette minute de vous
conter une histoire que je connais depuis plus de trois ans. Il s'agit
d'une espèce d'individus de l'Amérique du Sud. Ces individus ont le nom
de «Boschs». Ce sont des nègres encore tout nus. Leur métier est de
remonter en pirogue les fleuves difficiles. Trois ou quatre semaines
dure leur voyage. Et tous les soirs, quand le soleil se trouve mal,
ils s'arrêtent dans un village, un «degrad», comme on dit là-bas, pour
y passer la nuit. Ils ont femme légitime dans chaque degrad. Tout en
poursuivant chaque jour leur route et sans jamais revenir en arrière,
ils trouvent le moyen de coucher chez eux tous les soirs. Cependant,
ils ne se considèrent mariés qu'une seule fois: entre chacune de leurs
épouses, il existe le nombre de kilomètres réglementaires. Mes amis les
marins vont aussi d'escale en escale. Tous, je l'atteste, ne sont aussi
mariés qu'une fois. Il y a la distance réglementaire...
Avec leurs frères de la marine de guerre, ils constituent la
dernière caste de notre époque. Le privilège dont ils jouissent est
une générosité de l'esprit qui, mieux que la naissance, fait les
gentilshommes. Ne vivant pas l'existence furieuse qui, de nos jours,
est celle de tous les hommes à terre, ils n'ont que des manières de
bonne compagnie. Ils ont dédaigné d'apprendre le jeu de la lutte pour
la vie. Sans la comprendre, ils regardent notre bousculade d'égoïstes.
Ils seraient encore de ceux qui, dans une panique, n'écraseraient pas
le voisin pour être plus sûr de gagner la sortie.
Pour eux, l'année n'est pas divisée en jours, en semaines, en mois,
mais en voyages. Le voyage est l'unité de leur temps. Nous, les
terriens, nous disons: «Nous ferons cela dans trois semaines.» Eux
disent: «Nous le ferons dans deux voyages.» Si le voyage reste toujours
l'unité, cette unité n'est pas invariablement de même longueur. Il y a
toujours sept jours, pour nous, dans une semaine. Un voyage est tantôt
de dix ou de vingt jours, d'un mois et demi ou de trois mois. Avec le
relais de Marseille, une année de marins est partagée en vingt-quatre,
en douze, en six ou en trois parts.
A bord, les jours n'ayant aucune valeur personnelle, mais seulement
celle de faire un total à la fin de la traversée, la vie des marins
n'est ni quotidienne, ni hebdomadaire, ni mensuelle. Elle est
kilométrique. On dit à terre: tant d'heures. On dit en mer: tant
de milles. Nous, gens du sol, nous grignotons chaque jour la même
petite quantité de vie, soit vingt-quatre heures! Les marins, eux, ne
connaissent pas cette mesure: ils mordent dans la vie au hasard de la
tranche.
Ils courent de port en port, jetant l'ancre. Ils la remontent et ils se
sauvent.
Tantôt sur une ligne, tantôt sur une autre, ils vont pendant trente
ans, longeant la terre, comme s'ils étaient chargés de la border pour
qu'elle ne s'effiloche pas. Et tous les ports ne semblent être, en fin
de compte, que des points d'arrêt dans cet interminable travail que
continueront les générations à venir.
Tout est toujours nouveau en mer--ne serait-ce que les passagères. Leur
vie courante est justement ce qui fait l'extraordinaire des autres
vies. Dans le même voyage, l'homme de terre et l'homme de mer ont deux
buts différents. Le but du premier est d'arriver, le but du deuxième
est de repartir. La terre nous tire vers le passé, la mer les pousse
vers le futur. De la féerie pour quatre murs!
*
* *
--Salut!
Celui-ci est débarqué du matin. Il est midi. Il vient à ce café, port
intérieur de Marseille.
Aux trois tables de marbre, il n'y a plus de place.
Il lève les bras. Il n'a jamais vu tant d'amis.
Il s'assoit.
Ils sont neuf marins au long cours. L'un dit la révolution que Mustapha
Kemal a déclenchée contre les vieilles mœurs d'Asie: la chasse aux
harems, la guerre aux voiles, la mort du fez.
L'autre donne des nouvelles de la folie chinoise.
Celui-ci fait préparer dans la cale un coin «correct» pour le cercueil
de Max Nordau, le Messie juif, dont on transporte les os à Jaffa, au
royaume qu'il avait réclamé.
Ce commandant eut un suicide à bord. Un Hollandais, la nuit, s'est jeté
à la mer entre Penang et Singapoore. «Inutile de prévenir la reine
Whilhelmine», avait-il écrit au maître d'hôtel.
Le plus heureux de ces marins est celui qui vient de terminer son
temps de service à la mer. La chance l'a favorisé. Il vient d'être
nommé inspecteur de la Compagnie.
--Enfin! s'écrie-t-il, mon rêve se réalise; je vais voyager.
--Et qu'avez-vous donc fait, depuis trente ans, commandant?
--J'ai conduit des voyageurs.
Joyeux, il arrose sa «première» traversée.
L'un de ces hommes se lève. Il serre la main aux camarades; il leur dit:
--A bientôt!
Et il part... Il part à trois heures pour Buenos-Aires.
X
LA «GUERRE» MYSTÉRIEUSE DE L'OPIUM
Il y eut, jadis, en Chine, la guerre de l'opium. Elle se livra à coups
de fusils et de canons. Un traité la termina. Du moins l'histoire parle
ainsi. L'histoire se trompe. La guerre de l'opium n'a pas cessé. Elle
continue sur le champ de bataille de Marseille.
Alors, un jour, je revêtis mon vieil uniforme de correspondant de
guerre et je me rendis au grand quartier général des opérations.
Il était place de la Joliette et s'appelait commissariat spécial du
port.
Le commissaire était dans le bureau du fond.
--Monsieur le commissaire, lui dis-je, ainsi que vous pouvez le voir à
mon uniforme, je suis correspondant de guerre:
--Vous allez en Syrie?
--Non, je reste à Marseille. Je viens suivre la guerre de l'opium.
--Eh bien! vous n'avez pas peur!
--Je n'ai pas peur. De plus, vous pouvez avoir confiance en moi. Je fus
accrédité, en d'autres circonstances, aux grands quartiers français,
anglais, italien et russe.
--Ce sont des références, asseyez-vous.
Et je m'assis.
--Marseille est, en effet, le front de la grande guerre internationale
de l'opium, reprit mon commissaire. Seulement, tous vos états de
service, auxquels je veux bien croire, ne vous ont nullement préparé
au rôle que vous prétendez jouer. Les guerres dont vous parlez ont eu
lieu à visage découvert. On savait plus ou moins où trouver l'ennemi.
La guerre de l'opium est une guerre de francs-tireurs et d'hommes
masqués. Allez donc raccrocher votre uniforme à son clou et si vous
avez le téléphone donnez-m'en le numéro. Je vous ferai prévenir pour la
prochaine escarmouche. En attendant, au revoir! continuez d'être sans
peur et portez-vous bien!
A cinq jours de là, je reçus l'appel. J'accourus. Le commissaire me
mit entre deux messieurs, me souhaita bonne chance. Nous partîmes. On
longea le bâtiment des docks. Nous marchions comme trois bourgeois.
L'un des messieurs tira sa montre. On allait au cap Pinède.
Un paquebot de la ligne de Chine terminait sa manœuvre d'accostage.
Nous, trio d'innocents, nous nous promenâmes le long du bord. Au bout
de deux heures et demie, je dis aux deux messieurs: «C'est long!»
Au bout de trois heures et quart, les deux messieurs frémirent des
narines. Un inscrit, en vêtement de toile bleue, descendait du paquebot
et s'en allait prendre son train afin d'embrasser plus tôt sa famille.
Il emportait même sous son bras deux grosses boules de pain pour faire
à ses petits enfants de bonnes tartines dans du pain de mer.
--Laissez-nous et suivez, me dirent mes compagnons.
Je suivis. Les deux bourgeois abordèrent l'inscrit. Sans moi le trio se
reforma. Il entra au poste de police du quai. J'entrai aussi.
Les deux boules de pain étaient remplies d'opium.
La semaine suivante, nouveau coup de téléphone. Il s'agissait de deux
aigles empaillés qui m'attendaient dans un arrière-bureau de la douane.
Ces deux oiseaux s'étaient fait pincer le matin en descendant d'un
cargo-boat. Le ventre de l'un était déjà vide. On ouvrit le ventre de
l'autre, il s'en échappa douze boîtes en fer-blanc. C'était du bon
opium de Bénarès. Les aigles, eux, étaient de l'Himalaya.
Un autre jour, j'arrivai trop tard. On ne m'avait pas attendu pour
déshabiller deux boys annamites. La scène avait eu lieu dans un
entrepont. Deux boyaux gonflés de la divine marchandise entouraient le
corps des petits boys.
Je vis d'autres coups: les cannes creuses, les faux livres, les
chaussures avec leur forme, les formes n'étant qu'un récipient. On
se souvient encore d'une époque récente où chaque courrier apportait
un paralytique; et les douaniers eux-mêmes s'écartaient pour laisser
passer l'opium dans les béquilles. Il y eut aussi la civière! Le pauvre
colonial couché et grelottant, une couverture jusqu'au menton et les
poches bourrées de drogue.
Ce ne sont là que des incidents de la guerre.
*
* *
Il est un généralissime des contrebandiers de l'opium. Tous ceux qui
ont voyagé aux pays de la drogue l'ont entendu nommer. On ne sait pas
son nom, mais on l'appelle le Père.
Les ports de Changhaï, de Hong-Kong, de Saïgon, travaillent pour le
Père. Riche plus que toute la police de Marseille et des environs, les
coups de main de l'adversaire ne le gênent pas. Les boules de pain,
les aigles empaillés, les béquilles qu'on lui _vole_, cela n'est rien,
c'est la part du feu. C'est un Chinois. Il est peut-être bien l'homme
le plus mystérieux de Marseille. J'ai longtemps cherché le moyen
d'approcher le Père.
Un Grec d'Égypte, qui ressemble à un olivier parce qu'il est noueux de
corps et chevelu du sommet, et qui est connu dans les bars sous le nom
de prince Henri, m'avait d'abord promis son appui.
Il était bien placé, c'était le fondé de pouvoir du Père, le chef
d'état-major, si vous voulez.
Ce n'était pas, d'ailleurs, une tout à fait basse crapule. Grâce
à un second emploi que, par déférence pour une honorable carrière
je me garderai de préciser, il jouissait d'une incertaine immunité
diplomatique. Or le prince Henri n'avait pu me servir.
--Renonce! Tu serais le préfet des Bouches-du-Rhône que tu n'aurais pas
plus de chance.
Je le suppliai.
--Ah! faisait-il, c'est un grand homme. Il draine la drogue de toute
la ligne. Il bat journellement la douane et la police. Il assure le
bonheur d'une partie du _Bottin mondain_. Il commande à une armée de
mer et à une armée de terre.
--Prince Henri, tu t'emballes!
--Tu es un ignorant. Avant-hier, il a fait 110 kilos de rousse (opium)
et 160 kilos de haschish. Les ventres de perroquet, c'est pour amuser
la douane.
--C'étaient des aigles...
--On fait aussi des perroquets... Il est indispensable que la douane
ait de petits succès. Il les lui prépare lui-même. Un petit succès de
la douane précède toujours un grand coup du Père. Il lave d'avance de
tout soupçon les quelques éminents collaborateurs qu'il peut avoir.
Mais tu ne le verras pas. Il est chez lui et il ne sort _jamais_. Il
travaille pour son fils.
*
* *
Peut-être un mois plus tard, le destin me sourit.
Un ami «fumeur» qui venait de débarquer était assis sur la Canebière.
Je le rejoignis.
A 6 heures du soir, il se leva et me donna rendez-vous pour 8 heures.
--Où vas-tu?
Il sourit et dit: «Je vais voir le Père.»
Je m'accrochai à son bras.
--Je lui rapporte des nouvelles de son fils qui est dans une rizerie à
Cholon.
--Emmène-moi!
--Si tu veux.
La censure interdisait pendant la guerre que l'on nommât les
résidences des quartiers généraux. Je respecterai cette règle. Je
ne signalerai pas au service de bombardement où s'élève, plutôt où
s'écroule, la maison de l'adversaire.
La voici.
Il ne s'agit pas d'un repaire de bandit. L'homme qui vit là et qui
fournit d'opium, non seulement la France, mais à peu près «tout ce
qui fume» en Occident, compte de hautes relations. L'opium n'est pas
la coco. Il est vraiment de plusieurs classes au-dessus. La coco est
un peu «trottoir». L'opium est demeuré «salon». Le trafiquant qui
opère dans un vil milieu reste un trafiquant; s'il sert des hommes qui
comptent il devient un fournisseur. Une dignité s'attache à son négoce.
Au seuil de cette demeure, je vais jusqu'à sentir de la considération.
Nous avions frappé. La porte s'ouvrit. Et alors je commençai à vivre
comme si je lisais un roman.
Une vieille face apparut.
--Je vous salue, ô Père indispensable, fit mon ami.
C'était le «Père», le roi de la divine drogue, le grand prêtre de la
fumée noire pour l'Occident.
Il s'inclina et dit:
--Mon respect précède vos pas.
On entra.
Il était habillé à la chinoise: camisole, robe et pantoufles. Il était
tout seul dans la pièce avec une lampe à pétrole. Il nous fit asseoir
autour d'une table ronde.
--Moi, je suis l'amitié, fit mon compagnon; ce visiteur-là--et il me
désigna--c'est la curiosité.
Le vieux Chinois éleva une de ses mains et son geste signifiait qu'il
s'en moquait totalement.
--Et vous savez, ajouta l'ami, que les curieux présentés par moi n'ont
rien des inquisiteurs.
--Le fils est-il grand? demanda l'hôte.
--Je l'ai vu. J'ai dîné avec lui. Nous sommes allés tous deux au
théâtre. Il m'a conduit, ensuite, à l'établissement de chanteuses. Il
est grand.
--Il est le flambeau de son père, fit le Chinois, comme s'il se
réveillait.
--Il veut venir à Marseille. Il dit que, dans son idée, c'est la ville
merveilleuse. Il sait que son père est le grand ordonnateur du plaisir
pour les mandarins blancs. Il en est fier.
--Lui avez-vous dit qu'il serait riche à l'heure du retour? Il achètera
la rizerie. Le sait-il? Ces pères religieux français l'ont-ils bien
élevé?
--Il est accompli.
Le «Père», tout en restant assis, s'inclina profondément du buste et de
la tête.
--Alors tu ne connaissais pas le Père? fit mon ami. Regarde-le: c'est
notre grand homme. Il a plus de relations que toi!
--Je suis un profane, dis-je. Cependant peu d'étrangers n'ont davantage
entendu parler de vous. Depuis des années, je connais le Père. Vous
êtes illustre, monsieur, dans tous les ports...
--Je suis l'ami des apaisés...
--Les délégués de la Société des nations qui s'occupent de _la_
question ont même prononcé, voici quelque temps, votre nom devant moi...
Le Chinois s'inclina plus respectueusement encore que tout à l'heure.
Mon ami se leva.
--Au revoir! fit-il. Je suis en France pour un an. Je compte tous les
deux mois sur votre voyageur. J'habite toujours où vous savez. Ne me
laissez pas manquer de marchandise. Le fils est beau et grand!
--Cela est dit comme à lui, fit l'ami des apaisés.
Nous sortîmes.
--Tu crois avoir vu le Père? demanda mon ami. Ce n'est que son gérant,
celui qui fait de la prison quand il le faut.
--Alors et toute ton histoire du fils et du Cholon.
--Tu as entendu: elle a été dite comme à lui...
XI
LE «MAQUIS»
Le maquis nourrit le troupeau, abrite le gibier et, parfois, les
bandits.
Ainsi parlent les plus classiques dictionnaires. Ils parlent bien.
Mais il y a «troupeau», «gibier» et «bandits». Et, tous les trois, dans
notre cas, ne font qu'une même et sale volaille.
Tous les grands ports ont leur maquis.
Le maquis de Marseille est sans pareil.
Il ne s'abrite pas dans un vague faubourg plus ou moins retiré et
maritime. Il est installé en plein quartier d'honneur. La Cannebière
est son boulevard, et il la flanque sans vergogne à droite et à gauche.
Il s'étale dans la ville insolemment comme une chaîne d'or sur un gilet
rebondi et bien tiré.
Ses repaires sont des bars. Il y a presque autant de bars que de
maisons, les maisons qui n'ont pas encore de bars en auront. C'est la
dictature du zinc. On nage dans la limonade.
Voilà vingt ans, Marseille fêta le deux mille cinq centième
anniversaire de sa fondation. Les maisons du centre datent-elles de
cette époque? Les architectes municipaux affirment que non. Mais
les maisons le savent mieux qu'eux. Les plus jeunes avouent entre
vingt-quatre et vingt-cinq siècles! Selon leur tempérament, elles sont
restées droites, ou bien ont pris du ventre. Aux paralytiques on donna
des béquilles. Depuis le temps qu'elles vivent côte à côte elles sont
devenues amies, alors elles se penchent souvent l'une vers l'autre pour
se faire des confidences. Les crépissages les plus pieux n'arrivent pas
à voiler la vieillesse de leur face. Leur nouveau plâtre s'en va plaque
après plaque, comme s'il manquait, pour le retenir, d'une indispensable
chaleur intérieure. De même que le vieillard retombe en enfance, elles
sont revenues à l'humidité. Et leur visage est quadrillé telle la
carapace de l'alligator.
C'est là-dedans que sont ces bars.
Les rues vont à la manière des lignes d'une patte d'oie. On dirait
qu'elles veulent toutes aboutir au coin d'un œil. La police prétend
que cela ne lui facilite pas beaucoup la tâche. C'est un détail. Celui
qui chausserait des bottes d'égoutier pourrait seul s'y promener comme
chez lui. Je lui conseillerais toutefois d'ouvrir aussi son parapluie.
Souvent une nourriture miraculeuse vous tombe, en effet, des fenêtres
dans les bras. C'est un autre détail. Douteux est l'air que l'on y
respire. Le «travail» que l'on y fait est invisible. Louches sont les
regards que l'on y croise. Le promeneur de ce quartier qui n'a rien à
craindre de l'apparition de deux agents en bourgeois se sent tout de
suite dépaysé.
On est transporté dans une contrée nouvelle. Les hommes sont en
casquette, mais de belles casquettes fraîches et valant cher. Leur
linge est fin, leurs habits sont neufs. A ne considérer que leurs
souliers si bien cirés, ces messieurs ne doivent pas marcher. Les
uns sont au fond des bars. Ils jouent ou ils parlent. D'autres
réfléchissent, adossés au comptoir. Il en est même qui s'aventurent
jusqu'à la bordure du trottoir.
Parfois l'hésitation de vos pas leur fait croire que vous allez entrer
dans leurs bars; ils vous foudroient aussitôt d'un regard si personnel
que, d'instinct, vous reprenez votre marche.
C'est la cité des mauvais coups.
La crapule, ici, est sur ses terres. Comme dans ce monde-là le fumier
ne manque pas, les terres sont grasses. On y fait de tout: préparation
aux vols mixtes ou aux vols simples (le vol mixte est celui qui peut
être précédé ou suivi d'un assassinat), recel, faux passeports, faux
papiers.
Traite des blanches. Transformation des bijoux. Écoulement de fausse
monnaie. Maquillage de pièces d'identité. Vente d'instruments de
travail: couteaux, revolvers, poings américains, maillots noirs pour
rats d'hôtel, perruques. On y tient aussi bureaux de renseignements,
d'embauchage, de débauche et de débauchage. C'est ici que l'on se
retrouve pour former équipe et partir _travailler_ ailleurs, au Caire,
à Alger, dans le Levant, en Amérique du Sud. Le quartier a même
une caisse internationale d'encouragement au crime. Elle sert des
viatiques, après renseignements, aux «frères de la côte». Les chefs de
bande viennent y choisir les «hommes de barre». Il y fonctionne aussi
un tribunal. Les procès sont à huis clos et les exécutions à l'air
libre.
Il y a une espèce d'école du soir pour malfaiteurs scientifiques.
Briser les glaces, faire sauter les serrures, ouvrir ou percer un
coffre-fort, cela s'apprend. Lire un plan d'appartement, de paquebot,
couper le téléphone, marcher sans bruit, se méfier des chiens, se
maquiller, ne pas se vanter, se ménager l'alibi, tenir son moral à la
hauteur. Le programme est chargé!
Grand port, Marseille a une grande plaie. C'est régulier. Le rêve de
tout malfaiteur international est de devenir patron de bar à Marseille.
Il faut voir ceux qui sont en place. C'est un inoubliable spectacle:
leurs mains, leur tête, leur voix, leurs gestes, leur femme. Ah!
bistrots sympathiques et sans malice des incalculables comptoirs de
France, vous avez là de jolis confrères! Ils sont enfermés derrière
leur zinc comme dans le box d'une Cour d'assises. Seuls les gendarmes
manquent. Il serait difficile d'imaginer plus triomphante canaille.
Ils viendraient d'être primés au concours agricole comme animaux gras,
qu'ils ne paraîtraient pas plus conscients de leur valeur. Ils ont un
domicile légal, payent l'impôt et, comme ils ne peuvent voter, ils font
voter. Sans eux, ce maquis n'existerait pas. Leurs bars en sont les
sous-bois mystérieux. Ce sont les maisons-mères de tous les acolytes
de la brigade mobile de la pègre. On les accueille, on les cache,
on les nourrit, on les conseille, on les dirige, on les sauve. Cela
à la grande lumière des ampoules électriques, de plain-pied avec le
trottoir, au centre de la ville promise.
S'ils sont les protecteurs de la clique, ils en sont aussi les
prisonniers. «L'ancien» a pu réussir, c'est un droit qu'on lui
reconnaît, mais il doit rester fidèle à sa caste. Il est là pour servir
des verres et non la police. Aussi, malgré des yeux clairs et un tympan
bien tendu, sont-ils tous sourds et aveugles.
A moins de rechercher du bonheur, c'est-à-dire de se promener sans
regarder où l'on pose le pied, il est impossible de traverser ce
quartier sans subir le malaise de son atmosphère. Elle est celle des
bas complots, des pièges. On sent ici que la paresse est élevée à
la dignité d'une revendication. On n'y voit que des âmes tarées qui
pourrissent. Ce n'est pas de la misère, mais de l'insolence. Il ne
s'agit pas d'hommes en peine, pataugeant dans la malchance. Toute cette
visqueuse crapule est bien nourrie, bien rasée, bien fringuée. Ça joue
les suppléments aux dés ou aux cartes!
Marchands de femmes, guides de nuit, extras pour étrangères, laveurs
de bijoux, compères de poker, pickpockets, pieds-de-biche, hommes du
milieu, dompteurs de filles et détrousseurs d'ivrognes, tremblants
indicateurs et prospères morveux, cela croit exercer un métier! Entre
eux, ils s'appellent «collègues», ces oiseaux-là!
Quand, non poussé par la soif, vous entrez délibérément dans l'un de
ces brillants assommoirs et qu'après avoir choisi une table, vous vous
y laissez choir comme chez vous, les pieds allongés, les mains aux
poches du pantalon et l'œil bien décidé à vous reposer là d'une longue
course inconnue, aussitôt vous voyez du nouveau. La fripouille passe
et repasse devant vous reniflant et réfléchissant. Elle regarde vos
souliers, elle compte les boutons de votre gilet, les petits pois de
votre cravate. L'un d'eux se fouilla. J'ai cru qu'il allait sortir un
centimètre pour mesurer la longueur exacte de mon nez. Une présence si
inattendue leur coud la bouche. L'inspection terminée, ils regagnent
la pièce de derrière, leur niche à chien. Là, ils appellent le patron.
On devine qu'ils lui demandent: «Quel est ce mec-là!» car on voit le
dignitaire de l'endroit, celui qui paye l'impôt--je paye l'impôt,
cher monsieur, moi, m'ont-ils tous dit sans d'ailleurs que je le leur
demande--hausser les épaules en signe d'ignorance.
Le patron retourne à son zinc à côté de son revolver, de son poing
américain et de son casse-tête, et les autres, comme des chiens qu'ils
sont, grognent sourdement au fond de leur niche.
*
* *
Un après-midi, j'ai fait la paire avec un commissaire du port. Nous
sommes partis tous les deux dans ce labyrinthe marseillais. Ce
commissaire frétillait. Il était comme un pêcheur devant une rivière
miraculeuse où les poissons attendent impatiemment l'amorce pour sauter
dessus.
--Respirez cet air, me disait-il.
Il prend à la gorge, hein! Il véhicule les microbes de toutes les
mauvaises combines. Voyez le décor. Humez les personnages. C'est le
plus beau champ pour grandes manœuvres policières. C'est large, c'est
franc, c'est clair!
--Vous rêvez! c'est étroit, c'est sournois, c'est obscur.
--C'est ce que je veux dire. Sur cent de ces bars, soixante-quinze sont
des repaires. Tenez! ceux-ci.
--Fermez-les!
--Ce serait un crime!
--Enfin, de quoi vivent ces messieurs? Ils embarquent les femmes, ils
les internent, ils troquent le produit des vols...
--Et ils finissent par devenir propriétaires!
--Alors?
--Mais cela est notre bien! Patrons, patronnes, clients, clientes,
jusqu'aux chiens que bien souvent nous n'avons qu'à suivre. C'est la
pâte de notre pain quotidien. Il ne nous reste qu'à pétrir là-dedans.
Nous n'allons tout de même pas démolir le fournil!
--Il est beau!
Mon commissaire fut vexé dans son orgueil professionnel. Il se redressa
et dit:
--Ne vous y trompez pas, vous ne verrez cela qu'à Marseille!
XII
ÉPAVES
Ce sont celles qu'apporte la mer.
Elles ne proviennent d'aucun objet manufacturé. Ce sont des épaves
humaines.
Elles sont à Marseille uniquement parce que Marseille est un port et
que tout ce qui est ballotté finit par aborder là.
On ne sait pas tout de la misère, tant que la misère possède encore
un domicile. Mais lorsque la mer elle-même s'en débarrasse pour la
rejeter sur un quai, on est à peu près certain d'en faire le tour.
Marseille est une ville heureuse où passent beaucoup de malheureux. Il
y a de pauvres Arabes, de pauvres nègres, de pauvres blancs.
--C'est li faute du bateau! Li bateau m'a apporté là, et là rien y
manger, rien y dormir, rien y travailler. Tout de suite crever!
--Pourquoi es-tu venu à Marseille?
--A cause beaucoup belles histoires sur le Marseille. Beaucoup
magnifiques, beaucoup mensonges.
Le mirage!
Il y a aussi l'occasion. Un courrier de haute mer est une image
complète du monde. Dans son château: les cabines de luxe; dans ses
profondeurs: la chambre de chauffe. Pour le même voyage, les uns
dépensent une fortune, les autres gagnent quelques francs. Passagers et
charbonniers! Ils débarquent ensemble.