Ces deux lamentables nègres, si dépaysés sur ce banc de la place Gelu,

on les a embauchés à Djibouti. Ils ont «poussé» le paquebot jusque-là.

Au port, le paquebot les a laissés «tomber». Un autre les rapatriera.

Mais quand? Ils auraient déjà pu repartir, seulement on les voulait

jusqu'à Madagascar.

L'idée de passer et de repasser devant Djibouti sans y descendre

déclenchait une tornade dans leur cerveau. Ils se sentaient comme

attachés sur une espèce de trottoir roulant qui les emmènerait toujours

et ne les ramènerait jamais.

Derrière la Bourse, à la lisière de ce vieux quartier dont les maisons

vacillent chaque fois qu'en face, au Grand Théâtre, une basse chante

un peu fort, tous les après-midi, les épaves attendent le bon vent.

Les hommes soigneux réparent leurs habits ingrats. D'autres, leurs

chaussures à la main, frappent à coups de caillou sur les semelles pour

leur apprendre ce qu'il en coûte de vouloir, sans prévenir, filer ainsi

loin de l'empeigne. C'est dehors et chacun est chez soi. Ils reçoivent

des visites!

--Assis-toi donc! dit l'un d'eux, en montrant une place sur le bitume à

son ami qui vient le voir.

L'ENCLOS MILLIARD

Il y a l'enclos Milliard, appelé aussi Californie. Milliard: mille

millions! Californie: mines d'or et d'argent. Vous voyez où je vous

emmène? C'est la plus pouilleuse des pouilleries. Elle prend d'ailleurs

rue Camille-Pelletan.

A l'entrée de l'enclos Milliard, vous devez réfléchir. On peut préférer

une chose à l'autre. C'est du moins ce que finit par me dire le

prospecteur qui m'accompagnait. Il s'arrêta devant une borne. De sa

poche, il sortit un petit soufflet. Consciencieusement, il saupoudra

ses souliers, son pantalon, son gilet, sa veste. Il prit son chapeau à

la main et le sucra aussi. Il remit son petit soufflet dans sa profonde

et me dit: «Allons!»

--Eh bien! et moi?

--Vous, il faut réfléchir... L'autre semaine, j'ai accompagné un

sénateur. A ce même endroit, j'ai sorti mon soufflet et j'ai saupoudré

ses vêtements.

--Alors, monsieur, dans votre pays, pour avoir le droit d'éviter les

poux, il faut être sénateur?

--Ce n'est pas cela. Le sénateur se fâcha. Il prit mon geste pour une

moquerie à l'égard de la municipalité. Ce n'est pas une moquerie, c'est

un ordre de ma femme. Je sers toujours de guide dans l'enclos Milliard.

Ma femme en a assez que je lui rapporte des poux! Maintenant, libre à

vous. En voulez-vous?

--Des poux?

--De la poudre.

--Est-ce que cela coûte cher?

--Oh! monsieur, je saupoudre gracieusement.

--Alors, mettez-m'en partout.

L'enclos Milliard tient de la case nègre et du «compartiment» annamite,

mais c'est beaucoup mieux, c'est inédit. C'est trois rues qui forment

une espèce d'H crochu et bancal. Les bicoques ressemblent si bien à

des voitures de romanichels que, d'instinct, vos yeux cherchent les

brancards et le cheval. Vous ne trouvez que le crottin! Les portes

et les murs ont l'air d'être en goguette. On ne sait pas si la porte

soutient le mur ou si le mur cherche à écraser la porte. Ce n'est là

que la façade. J'aime aussi les intérieurs. Pas de lits: des puciers.

Le pain est sur le pucier, l'oreiller est sur la table, la cuvette est

sur le fourneau, le rata est dans la cuvette et les locataires sont

dans des loques. Pourquoi?

C'est la Californie. Toutes les Espagnes s'y ruent!

On apporte des oranges à Marseille. On est chassé de Barcelone comme

anarchiste. Abd-el-Krim vous dégoûtait, alors on désertait. Ainsi

devient-on citoyen flottant de la cité Milliard.

*

* *

Le camp russe est plus haut, à côté de la gare. En le logeant à côté de

la gare, les autorités avaient pensé que les Russes auraient un jour

l'envie de s'en aller. Des épaves peuvent remonter jusqu'à la côte;

quand elles y sont, elles n'ont plus le courage de repartir.

Décrire? A quoi bon? Rien que de la misère prolongée. Parfois, le

soir, une femme encore jolie en sort. Elle ne revient plus. Les autres

disent: «Elle était de si bonne famille...»

*

* *

Mais, parole d'honneur, je vous volerais un spectacle si je ne vous

conduisais trois kilomètres plus haut. Il fait chaud? Je ne suis pas

avare et j'aime vos aises, nous irons en taxi. C'est au camp Odo.

L'Arménien, dit-on, est un habitant de l'Arménie.

J'avais appris cela dans le temps. Et je l'avais cru. Quand on est

jeune, on n'a rien vu, alors les grandes personnes en profitent pour

vous tromper. Eh bien! je ne suis pas fâché d'avoir vécu jusqu'à ce

jour pour constater à quel point mes éducateurs étaient allés dans la

fantaisie. L'Arménien est un habitant de Marseille, ni plus ni moins.

Et le camp Odo est son coin dans le royaume des épaves.

Ce camp représente les vieux bouchons, les ronds de citrons, les

oranges mal mangées et les poignées de cheveux qui flottent d'ordinaire

allégrement au long du quai.

On ne voudrait pas y tomber pour un empire.

Il faut pourtant que je vous y mène.

Echappés de Smyrne, de Constantinople, de Batoum, d'Adana, des

Arméniens, toujours des Arméniens, encore des Arméniens, débarquèrent

et débarquèrent à Marseille. Ils se formèrent d'abord en rangs serrés

et s'en allèrent à la conquête des vieux quartiers. Puis ils marchèrent

à l'assaut de la banlieue. Seulement, ils réfléchirent. Ils revinrent

dans la ville. L'Arménien est une plante qui ne pousse qu'entre les

pavés d'une cité. Le grand air ne lui vaut rien. Ça l'enrhume. Alors

les Arméniens s'emparèrent des squares, des allées, des places

publiques et des montées d'escaliers. Quand tout cela fut occupé, il

arriva encore deux mille sept cents Arméniens. Ils fouillèrent la

ville. Plus rien n'était libre, ni un banc, ni une bordure de trottoir,

ni même un bassin, dont il est si facile de faire une demeure quand on

en a chassé les eaux. Les deux mille sept cents Arméniens commencèrent

à se fâcher. Heureusement, la municipalité comprit que l'heure était

venue pour elle d'engager des négociations. Elle se présenta.

--Étrangers, dit-elle, salut à vous! J'ai là tout près un grand terrain.

--Allons le voir! répondirent les Arméniens.

Le régiment se mit en marche. On arriva au camp Odo. Une douzaine de

vieilles baraques, anciennement militaires, s'offrit à la vue des fils

d'Asie.

--Ça va! firent-ils. Maintenant, laissez-nous.

De cela, il y a trois ans.

On les a bien laissés!

Ils sont par deux cents dans ces baraques.

Un chiffon sépare, seul, le box de chaque famille.

On y dort, la tête chez le locataire de droite, les pieds chez le

locataire de gauche. On couche avec la fille du voisin croyant coucher

avec sa femme.

--Oh! là... Marseille, je te préviens, tu les as oubliés, mais ils

seront le double bientôt, si tu les laisses faire--encore que je ne

compte pas les jumeaux!... Il est vrai que le choléra n'est peut-être

pas très loin!

XIII

L'ENVERS DU PORT

A la rigueur, un port pourrait peut-être se passer de bateaux, mais je

ne le vois pas du tout sans pianos mécaniques.

Ils sont derrière la mairie.

C'est là où tous les hommes de l'intérieur des navires viennent

entendre de la musique.

Marins, chauffeurs, soutiers, mazoutiers, hommes de pont ou de cales,

cambusiers, marmitons, des blancs, des noirs, des teintés, des jaunes,

Français, Italiens, Grecs, Espagnols, Anglais, Hollandais, Roumains,

Arabes, Éthiopiens, Malgaches et Sénégalais, Chinois et Annamites,

Hindous et Javanais, Norvégiens et inconnus, tel est notre peuple.

Il a l'air, comme cela, d'être très mélangé. Ce n'est qu'un air.

Il parle vingt langues; il ne s'habille pas de même façon; il a toutes

sortes de monnaies. Chacun a sa religion. Les quatre points cardinaux

l'ont vu naître. Ce que l'un mange dégoûte l'autre. Le même signe

signifie «oui» pour le premier, «non» pour le second. Toutes les

dégaines, toutes les caboches. On lui a abandonné ce coin du vieux

Marseille; c'est son jardin public.

Quand je dis jardin, je me moque du monde. C'est un lieu

labyrinthonesque qui tient surtout de l'égout.

Ces lieux-là doivent être indispensables à la bonne marche de la

marine. A vivre trop souvent entre le ciel et l'eau, dans la pureté de

la nature, les hommes finiraient sans doute par se croire je ne sais

quoi de supérieur. Il est donc bon, dès qu'ils sont à terre, qu'une

voix et qu'une main les rappellent à la réalité. La voix en déclarant:

«Souviens-toi que tu n'es qu'un homme», et la main en les tirant par la

manche.

Maintenant, ce que je vous dis là n'est qu'une idée tout à fait

personnelle. Je n'ai rien trouvé de semblable dans les lettres

fondamentales de la marine marchande ni même de la marine de guerre.

Enfin, c'est une définition qui peut se défendre.

*

* *

Quand le jour s'éteint, on sent toujours plus de mystère dans un port

que dans une ville de la terre.

Dans les petites villes, la nuit est le signal du repos. Elle est le

commencement d'une vie nouvelle dans les grandes villes. Dans les

ports, la nuit prend un air de complicité.

Que peut-elle être dans ce vieux coin du vieux Marseille?

Je vous ai présenté le peuple. Vous avez vu qu'il était assez

homogène... Il vient ici, vous le savez, pour entendre de la musique.

C'est une musique de chevaux de bois. Je me trompe. On aurait pu dire

ainsi jadis. Aujourd'hui, les chevaux de bois étant généralement

remplacés par des vaches, la musique de ce quartier est une musique de

vaches de bois. Il en sort de toutes les maisons. Elle dit des airs

anglais, français, italiens, espagnols, ces airs qui roulent la terre,

ces airs qui endorment pour un moment, comme une piqûre de morphine, le

mal des voyageurs, aux pays qui ne sont pas les leurs. Cette nourriture

est si indispensable que son prix n'a même pas suivi celui du pain.

Pour deux sous, on peut encore avoir un bon morceau d'orgue de Barbarie

ou de piano mécanique. Comme ces orgues et ces pianos habitent tous

des maisons mitoyennes et que, par dizaines, ils jouent ensemble, cela

ressemble un peu à la rencontre de vingt fanfares, un jour de concours,

dans une avenue de la Gare.

Lampions, lanternes. Qu'est-ce que ces maisons-là peuvent chercher

dans le quartier avec leur lanterne? En tout cas, c'est décoratif. Aux

murs des comptoirs, les étagères à liqueurs rappellent le buffet d'un

orgue dont on aurait peint les tuyaux. L'orgue de l'ivresse.

Il y a une rue principale et de chaque côté des tentacules. Quelles

odeurs! O mon odorat! J'ai amené un chimiste, un jour, jusqu'ici, un

chimiste des plus savants. Je l'avais d'abord mis au milieu de la rue

principale. Il n'y put demeurer. Les vestales de tous les lampions

venaient lui voler son chapeau, sa canne, son mouchoir. On le tirait

par les quatre membres. On me l'eût écartelé. Je le transportai dans

une impasse plus discrète. Là, je le suppliai de prendre son temps,

de renifler en conscience et de me dire de quoi étaient faites les

odeurs de ce quartier. Je le laissai. Vingt minutes après, je revenais.

Mon chimiste n'y était plus. Je trouvai, à sa place, des curieux et un

sergent de ville. Ils me dirent que le chimiste était à présent à cinq

minutes d'ici, dans une pharmacie, où l'on venait de le porter.

--Eh! fis-je, pourquoi avoir porté mon chimiste chez le pharmacien,

puisque, moi, je l'avais mis ici.

--Pour rien, répondit l'agent, ne vous troublez pas, il n'avait que

perdu connaissance.

Quant aux odeurs du quartier, elles restent encore à définir.

C'est là où le peuple des mers vient se remonter le cœur. Il se promène

lentement dans l'immense boîte à musique. Il passe, il repasse, il

s'assoit, il boit, il pense, il regarde, il choisit, il s'offre la

femme qui lui plaît. Il se délasse du bateau, des longues traversées,

de la vie entre hommes. Où peut-il aller avec les habits qu'il a? Ici.

Ici, c'est chez lui. Tout lui parle de sa vie. On sait quelques mots

de sa langue. Les cartes postales contre les glaces sont comme lui:

elles viennent de loin. Un nègre pousse parfois un cri d'amour en

reconnaissant dans l'une de ces images les palmiers de sa place natale.

On va par petits groupes, mais par groupes de race et de nationalité.

A l'étranger, tout le monde devient nationaliste. Question de parler,

question de sentir, question de rêver. Au contact, l'internationalisme

perd de sa force d'idée. Politiquement, ce peuple de travailleurs est

internationaliste: sentimentalement, il penche encore vers les siens.

Chinois avec Chinois, Sénégalais avec Sénégalais, Hollandais avec

Hollandais, ils vont entre soi. Ils se coudoient, mais ne se mélangent

pas. Ils restent comme ils se sentent le mieux.

Cela n'est qu'une observation. Elle vient de loin. Dans tous les ports

du monde où j'ai rôdé, j'ai vu la chose. Loin de son pays, le pays

surgit.

Et les gens rêvent!

Cela doit faire une étonnante somme de rêves que tous les rêves qui se

poursuivent ici.

Ces Annamites, en pleine lumière, assis dans ce bastringue à filles,

les mains sagement posées sur leurs genoux, le verre vide sur la table,

les yeux étirés, ils rêvent! Appuyés contre ce mur gluant, ces Arabes,

à la faveur d'un pan d'ombre, ils rêvent! Ces Portugais, au fond du

bar, ayant invité les catins, ils rêvent! Ce solitaire, qui roule du

buste en descendant la petite ruelle nauséabonde, il rêve! Ces Anglais

ne rêvent pas. Ils sont dans une boutique à Anglais, ils en gardent la

porte, et, aux nègres qui osent s'arrêter pour regarder, ils font signe

de filer. Les nègres ne filent pas. Rêveraient-ils aussi? Pourquoi pas?

Ces cinq marins grecs qui se tiennent par le cou s'en vont lentement

comme s'ils suivaient une procession. Ils ne se promènent pas, ils se

remorquent. Où vont-ils? Il est dix heures du soir. Ils vont jusqu'à

minuit et n'en savent pas davantage. Place Gelu, ils s'assoient sur

un banc, face au vieux port. Les voici qui se mettent à chanter leur

mélopée orientale, ces étranges lamentations sans beaucoup de paroles,

mais avec des cris traînards, haut perchés et prolongés. Ils ne savent

faire à Marseille que ce qu'ils font dans leur village. Ils rêvent!

A quoi rêvent-ils? On peut vous dire que c'est à leurs savanes, à leurs

pampas, à leurs rizières, à leur oued, qu'est-ce que l'on risque? Moi,

je crois que c'est à rien! Ils rêvent par manque de domicile. C'est

comme lorsqu'ils marchent, ils semblent tourner autour de quelque

chose que les autres ne voient pas: ce quelque chose n'est que leur

désœuvrement. Mais, pour des esprits sans calcul, c'est déjà rêver

beaucoup que de ne rêver à rien!

Il y en a qui dansent. A force de tanguer, de rouler, peut-être

ne peuvent-ils plus s'en passer. Ils dansent avec une conviction

désarmante. Ils ne sont pas de quart, ce soir, ils se donnent tout

entiers...

C'est le quartier de la décevante illusion. Ce qui hante les

navigateurs, dans le vide matériel de leurs nuits et de leurs jours,

prend corps ici: les crinières blondes, brunes et rousses, les gammes

versicolores des boissons, les rengaines sentimentales hachées par les

pianos à manivelle, des seins, tous les fantômes.

Bons nègres, bons jaunes, bons blancs, vous voici dans ce quartier.

Vous êtes les pauvres de la mer. Que celui qui ne connaît pas votre

vie fasse le dégoûté. Un peu de musique, un peu de lumière, un peu

d'alcool, un peu de chair, ce n'est que l'appoint d'un maigre salaire.

Ils errent dans ce cloaque. Ce sont des simples. Ils boivent, chantent,

succombent avec innocence. Demain, ils seront en mer et paieront par

une longue retraite l'excès naïf de cet unique soir.

Ah! jouez! pianos mécaniques et orgues de Barbarie, jouez donc!

XIV

JEUNES GENS, ALLEZ VOIR LE PHARE

Si j'avais été un inspecteur des travaux publics, je vous aurais montré

des usines électriques puissantes comme la foudre, des châteaux d'eau

géants, un escalier issu d'un conte féerique et qui fait penser que

désormais les larges paquebots ne déposeront plus seulement leurs

passagers au port, mais les amèneront, grâce à une crémaillère, jusque

sur la colline de la gare Saint-Charles...

Si j'avais été métreur, j'eusse mesuré à votre intention le port,

les bassins, les canaux, les docks et le nez de tous les brasseurs

d'affaires.

Si j'avais été un homme sérieux, je me serais rendu à la Chambre

de Commerce. Là, j'aurais prié son président de bien vouloir me

faire copier, par sa plus jolie dactylo, les statistiques des dix

dernières années et, sans pitié, je vous eusse administré ces chiffres

recommandés pour la clarté des débats et les indigestions.

Si j'avais été homme de lettres, j'aurais essayé d'être... peintre; je

vous aurais décrit, pensant bien que cela n'avait encore jamais été

fait, les pompes du soleil quand le soleil, pour se coucher, descend

du pont transbordeur. Je vous aurais payé, parce que cela ne coûte pas

cher, le funiculaire qui monte à Notre-Dame-de-la-Garde et, ensemble,

nous eussions contemplé la grande ville «couchée à nos pieds».

Je vous aurais conté, les larmes aux yeux, comment l'on venait

d'abattre, pour faire place à un sale tramway, quatre-vingt-dix-sept

des plus vieux platanes des allées de Meillan, et j'eusse profité

de l'occasion pour envoyer au Conseil municipal une philippique de

derrière les fagots, philippique qui, je crois, eût été d'autant plus

inutile que les arbres étaient déjà par terre.

Si j'avais été un économiste distingué... alors, si j'avais été cet

économiste-là, je vous aurais parlé du port de Caronte et du tunnel

du Rove--sept kilomètres percés dans le roc,--du tunnel du Rove qui

relie la Méditerranée à l'étang de Berre et qui, faisant cela, relie

Marseille au Rhône, c'est-à-dire à la Suisse, à l'Allemagne et, que

sais-je? au Danemark, peut-être? Si bien que, tout en restant porte du

Sud, Marseille est maintenant porte du Nord.

Si j'avais été un citoyen courageux, je vous aurais parlé de Marseille

marseillais. Mais, devant m'embarquer prochainement, j'ai eu peur pour

mes côtes. Je l'ai bien senti le jour où je n'ai compté que dix-huit

maisons sur la Cannebière. Il y en a dix-neuf et demie. Qu'il est

difficile de se faire entendre!

Il s'agissait bien de tout cela!

*

* *

Les États-Unis, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, le Japon, voyez

leur effort! Chaque année ils lancent de nouveaux courriers sur les

mers. Certains de comprendre l'époque qui vient, ces pays sortent de

chez eux.

Les enfants des écoles sont conduits dans les grands ports et

confrontés avec l'horizon. Et chez nous? Chez nous on ne veut connaître

la mer que pour y prendre des bains. Nos compatriotes calmés ne

cherchent pas des bateaux, sur un rivage, mais des casinos. L'hiver, on

part pour la côte d'Azur. Mais qui s'arrête à Marseille? Le plus beau

port de France, cela n'intéresse personne. Parlez-nous d'aller suivre

une partie de tennis sur un court de Cannes!

L'ignorance des Français sur les choses de la mer est considérable.

Quand par hasard un romancier écrit sur le sujet, il doit expliquer

tous les mots du vocabulaire marin. Le dernier des _boys_ de Londres en

sait davantage que nos jeunes gens diplômés.

Il est des personnes qui, depuis trente ans, ont dépassé l'âge de

raison et qui me demandent encore si les bateaux marchent la nuit.

J'exagère? Si peu! Qu'un pays soit à dix jours de nos côtes, aussitôt

plus personne ne sait si le pays est en Asie, en Afrique ou en

Amérique. Donnons l'ordre à cent étudiants de partir sans délai pour

les Grandes Comores, et nous en verrons cinquante aller prendre le

train à la gare Montparnasse!

Sommes-nous donc une nation enfermée dans ses montagnes?

La France a une vue magnifique sur tout le reste du monde. Mais nous

regardons pousser nos betteraves!

L'Anglais se sent grand et marche comme s'il était l'envoyé spécial de

Dieu sur la terre parce qu'il porte son regard au delà de son île.

Au delà de nos côtes, nous possédons le deuxième Empire de la terre.

On ne s'en douterait pas!

De même que, chaque année, et sans que l'on sache pourquoi, une chanson

populaire fait les beaux jours des trottoirs, de temps en temps une

formule qui semble impérative court les villes de la France. La plus

vieille est celle-ci: «Nous ne sommes pas assez nombreux pour nous

disperser par le monde.»

Et les Anglais, combien sont-ils?

Le peuple qui, désormais, vivra cloîtré entre ses frontières périra

d'anémie. La France choisira-t-elle l'heure où chaque nation qui

compte joue de l'étrave sur les océans pour ramener ses voiles et

replier ses tentes?

Allez à Marseille. Marseille vous répondra.

Cette ville est une leçon. L'indifférence coupable des contemporains

ne la désarme pas. Attentive, elle écoute la voix du vaste monde, et,

forte de son expérience, elle engage, en notre nom, la conversation

avec la terre entière.

Un oriflamme claquant au vent sur l'infini de l'horizon, voilà

Marseille.

Elle double son port d'un arrière-port. Ses Compagnies de navigation

lancent chaque année des paquebots plus beaux que des châteaux.

Les autres grandes nations font cependant davantage. Aidons Marseille

dans sa montée. Toute l'Italie est derrière Gênes pour le pousser. La

France ne connaît de Marseille que Marius et le mistral...

*

* *

Il est un phare à deux milles de la côte. Tous les soirs, on le voit

qui balaye de sa lumière et le large et la rive. Ce phare est illustre

dans le monde; il s'appelle le Planier. Quelle que soit l'heure où vous

le regardiez, dites-vous qu'à cet instant on parle de lui sur toutes

les mers et sous toutes les constellations. Quand on n'en parle pas, on

y pense.

Mais si le Planier ramène au pays, il préside aussi au départ.

Faites le voyage de Marseille, jeunes gens de France; vous irez voir

le phare. Il vous montrera un grand chemin que, sans doute, vous ne

soupçonnez pas, et peut-être alors comprendrez-vous?

FIN

TABLE

MES BATEAUX VONT PARTIR. 1

LES CENT VISAGES DU VASTE MONDE. 13

SUR LE QUAI AVEC LES BALLOTS. 29

ON PART POUR LA CHINE. 41

LA CANNEBIÈRE. 55

PLACE DE LA JOLIETTE. 69

ÉMIGRANTS. 77

LE GRAND DÉTATOUEUR. 93

MARINS AU LONG COURS. 107

LA «GUERRE» MYSTÉRIEUSE DE L'OPIUM. 119

LE MAQUIS. 135

ÉPAVES. 149

L'ENVERS DU PORT. 161

JEUNES GENS, ALLEZ VOIR LE PHARE. 175

ACHEVÉ D'IMPRIMER POUR

"LES ÉDITIONS DE FRANCE"

PAR L'IMPRIMERIE NOUVELLE

11, RUE CADET, A PARIS

- LE 15 SEPTEMBRE 1927 -

LES ÉDITIONS DE FRANCE

_Directeur Général: H. DE CARBUCCIA_

20, Avenue Rapp--PARIS-VIIe--Téléphone: Ségur 83-24

JEAN AJALBERT

_de l'Académie Goncourt_

=La Passion de Roland Garros=

_L'ouvrage en 2 volumes_ 25 »

HENRI BÉRAUD

=Le Bois du Templier pendu= 12 »

=Ce que j'ai vu à Berlin= 12 »

=Ce que j'ai vu à Moscou= 12 »

=Le Flâneur salarié= 12 »

ANDRÉ BEUCLER

=L'Amour automatique= 12 »

P. BOREL & "PETIT BLEU"

=Le destin tragique de Guy de Maupassant= 25 »

PAUL CHACK

=On se bat sur mer= 12 »

=Sur les Bancs de Flandre= 12 »

CHARLES DERENNES

=Amours et Crimes= 12 »

=Les Cocus célèbres= 12 »

ANDRÉ DODERET

=Voyage aux Iles de la Société= 12 »

MAURICE DE FLEURY

_de l'Académie de Médecine_

=L'Angoisse Humaine= 12 »

MAURICE LARROUY

=La Caravane sur l'Atlantique= 12 »

=Coups de roulis= 12 »

=Leurs Petites Majestés= 12 »

=Le Révolté= 12 »

=Sirènes et Tritons= 12 »

ALBERT LONDRES

=Marseille, porte du Sud= 12 »

PANAÏT ISTRATI

=Le Refrain de la Fosse= 12 »

J. KESSEL et H. ISWOLSKY

=Les Rois Aveugles= 12 »

ARMAND MERCIER

=L'Aventure amoureuse de Pierre Vignal= 12 »

=La Vengeance de Kali= 12 »

=Sous la Croix du Sud= 12 »

A. DE MONZIE

=Destins hors série= 12 »

CHARLES PETTIT

=La Chinoise qui s'émancipe= 12 »

FERRI PISANI

=L'Amour en Amérique= 12 »

ARMAND PRAVIEL

=La seconde Marie-Antoinette= 12 »

MARCEL PRÉVOST

_de l'Académie française_

=Sa Maîtresse et Moi= 12 »

ROBERT SALOMON

=Babel sans Femmes= 12 »

W. SOMERSET MAUGHAM

=L'Archipel aux Sirènes= 12 »

=La Passe dangereuse= 12 »

=Pluie=, pièce en 3 actes 12 »

_Adapt. de Mme Blanchet et H. de Carbuccia_

LA REVUE DE FRANCE

20, Avenue Rapp, Paris Le Numéro: 7 fr.

_Directeurs_: MARCEL PRÉVOST, _de l'Académie Française_

et RAYMOND RECOULY

_Secrétaire Général_: H. DE CARBUCCIA

_LA PLUS VIVANTE DES REVUES FRANÇAISES_

publie des romans des plus célèbres romanciers:

Marcel PRÉVOST, Pierre BENOIT, Henri BÉRAUD, Jeanne RAMEL-CALS,

Paul CHACK, Charles DERENNES, Roland DORGELÈS, Claude FARRÈRE,

J. KESSEL, Maurice LARROUY, Armand MERCIER, Armand PRAVIEL,

Ernest PÉROCHON, PIRANDELLO, W. SOMERSET MAUGHAM, etc...

Marseille, porte du Sud · 第 4 / 4 段