Le soir ils traversent de nouveau la place. Ceux-ci ont brouetté de la

chaux. Dur travail; ils ont toussé souvent depuis ce matin. Ceux-là

sont saupoudrés d'une poudre couleur chair, ce sont les porteurs de

sacs de blé. Mauvaise, la poussière du blé, surtout dans les cales. Ils

ont bu beaucoup. D'autres ont déchargé des tonnes de cacahuètes. Les

saletés qu'ils ont dans les cheveux viennent de Pondichéry. Ceux-ci

crachent, c'est à cause du salpêtre. Ces autres pleurent, ils ont

entassé du soufre. En voilà qui frottent leurs mains sur la bordure du

trottoir, pierre ponce municipale; ils étaient au gambier! Ces hommes

de bronze qui luisent comme des lépreux hindous sortent de la mine

de plomb. En voilà qui ont les bras qui «grelottent». On a envie de

leur donner de la quinine, mais ils n'ont pas la malaria, ce ne sont

que des hommes de treuil. Et voici les hommes des barils de ciment,

ils se secouent. Ces autres surgissent du noir animal. Il en est qui

empoisonnent; ils travaillent aux matières périssables. Ces plus vieux

qui semblent si fatigués et qui rapportent un léger butin, ce sont les

chiffonniers de la mer.

Riches de vingt-six francs, tous vont maintenant faire les hommes

libres dans le grand Marseille aux bras toujours ouverts.

VII

ÉMIGRANTS

A la gare de Damas, un matin, j'ai réellement entendu pleurer. C'était

un chœur de pleurs. Les «choristes» étaient groupés, et, tous ensemble,

avec une conscience remarquable, ils pleuraient en mesure.

Le train n'allait qu'à 134 kilomètres de là, à Beyrouth.

--Chaque fois qu'un des leurs part pour Beyrouth, tous viennent-ils

pleurer ainsi sur le quai?

On me répondit que ce devait être un émigrant.

Il s'en allait avec une caisse d'oranges. Quand il aura mangé les

oranges, la caisse lui servira de valise. Maintenant il n'en a pas

besoin. Avant de pouvoir acheter une seconde chemise, celle que l'on a

se porte sur le dos.

--Va plutôt au Brésil, c'est meilleur, lui lançait la voix déchirée de

son épouse.

Il irait où il pourrait. Sa destinée se jouerait à Marseille.

*

* *

De partout ils arrivent à Marseille.

Le grand caravansérail des temps modernes est ici, rue Fauchier. (C'est

bien le nom de cette rue.) Il s'appelle Hôtel des Émigrants. Il n'est

pas en Europe bâtiment plus nostalgique. C'est le foyer des hommes sur

la branche.

Venez les voir. Ils ne ressemblent pas à tout le monde. La décision

qu'ils ont prise les marque. On respire, dans ces couloirs,

l'atmosphère des salles de jeux. C'est leur vie qu'ils jettent sur les

tapis en criant: «Banco!» Et ils ne sont pas des aventuriers!

Il y a donc la guerre dans leur pays, qu'ils fuient ainsi?

Oui! La guerre de la faim.

Les uns désertent les pays trop habités, les autres les terres ingrates.

Ils s'en vont, par la grande route de l'eau, mendier une patrie.

La leur n'était plus capable de les faire manger.

Ils deviendront Argentins ou Brésiliens. Pour l'heure, ils sont encore

ce qu'ils sont. Chacun reste dans son coin, même pour peler les pommes

de terre.

Il y a des tranches de Polonais, des tranches d'Espagnols, des tranches

de tous les autres. Cela fera bientôt un même gâteau, mais bientôt

seulement! La langue commune qui deviendra la leur rassemblera un jour

tous ces morceaux. Pour l'instant, si l'on en veut goûter, il faut les

manger à part, ils ne sont pas encore de même farine.

Voilà des chrétiens de Mésopotamie. Ils ont fui en famille. On allait

les égorger. Je leur demande: «Qui?» Ils me répondent: «Les autres!»

Où vont-ils? Ils avaient choisi New-York. On vient leur apprendre que

leurs papiers ne sont pas suffisants.

--On vous embarquera pour l'Argentine, leur dit-on.

--C'est bien! font-ils.

Au premier étage, une chambre d'hommes: douze lits, douze hommes. Ils

sont habillés proprement et groupés, assis sur trois lits. Ce sont des

Serbes. Ils ont les mains sur leurs genoux. Ils parlaient des moissons

de chez eux. Ils attendent un départ pour l'Australie. Leur regard est

sans éclat et leur maintien timide. Depuis dix-huit jours ils sont

comme les voici: raisonnables, patients. Ils descendent manger à la

cloche. Ils vont se promener sur le trottoir, rue de la République, et

rentrent toujours avant neuf heures. Ce sont des chercheurs d'or.

Émigrant ne veut pas dire bohème. Un émigrant est, au contraire, un

froid calculateur. Les uns calculent mieux que d'autres, alors ils

reviennent millionnaires. Mais chacun calcule sa petite affaire.

D'abord l'individu est économe. On ne devient pas émigrant par coup de

tête. Ce n'est pas non plus une vocation. C'est une décision arrêtée

depuis longtemps. Il a fallu entasser l'argent des voyages. Etrange

impression! Le plus pauvre des habitants de cet invraisemblable hôtel

de pauvres a, pour le moins, 2.000 francs dans sa ceinture.

Tenez, voilà ce jeune Levantin assis dans la cour. Je parie sans peur

et cent sous avec vous que, mieux qu'une voyante, je vous dis ce qu'il

va faire.

D'abord, il est de Smyrne, d'Alep, ou d'une île de la mer Égée.

--Non! Je suis d'Homs...

Il est d'Homs. C'est la même chose, c'est en Syrie.

Il a quel âge? Vingt-trois ans?...

--Vingt-deux!

Il a économisé son passage piastre à piastre. Il était?...

--... commis boucher d'agneaux.

C'est honorable. Mais quel bourreau! Combien de bêlants petits agneaux

n'a-t-il pas dû décapiter pour gagner de quoi être émigrant. Il vaut

mieux n'y pas songer.

Il va au Brésil, je le jurerais. Des Échelles du Levant, on va toujours

au Brésil. Il n'emporte rien qu'un panier. Vous pensez qu'à force de

rôder dans la Méditerranée, je connais l'histoire.

--N'est-ce pas, vous emportez un panier?

--Oui, _le panier_.

Le panier! C'est lui qui dit mieux la chose. Il emporte le panier!

Comme s'il pouvait y avoir deux paniers!... Son hôtel et son bateau

payés, quand le _Valdivia_ le débarquera à Rio, il lui restera la

valeur de cent francs... et le panier.

Alors commencera pour lui le cycle de l'émigrant du Levant. Il achètera

pour vingt francs de marchandises non périssables. La marchandise dans

le panier, le panier au bras, il ira dans ces foules nouvelles, faire

quarante francs de ses vingt francs. Sa sobriété ne le trahira jamais.

Il est donc sûr de son affaire. Du panier il passera à l'échoppe. Il

arrivera au vrai magasin avec son nom peint sur la vitre de la porte. A

ce moment, quelque parent laissé au pays recevra un chèque de Rio. Ce

sera pour acheter un terrain. Un an après, nouveau chèque au parent.

Ce sera pour le rez-de-chaussée de la maison. Trois ans plus tard, il

enverra le premier étage. Encore trois ans pour le second étage. Enfin

un jour, un jeudi saint de préférence, à cause sans doute des cloches

qui vont à Rome, lui, d'Amérique, expédiera sa toiture!

--Alors, personnage considéré, vous rentrerez au pays.

--Eh oui! dit le commis boucher d'agneaux, souriant déjà à son beau

destin.

*

* *

Voilà justement un «arrivage». Ah! d'où viennent-ils? De quel rivage?

Est-ce possible d'être si jeunes et de paraître si fatigués? Ils

arrivent en monôme par la rue Fauchier, courbés sous leur fortune

qu'ils portent dans un sac. Des enfants suivent, à court de souffle.

C'est à croire qu'ils ont fait le chemin à pied depuis le village

natal. Ils sont de Géorgie.

Le guide pousse la porte de l'hôtel. Ils entrent sans regarder où ils

entrent. Depuis Batoum, ils savaient qu'ils passeraient sous cette

porte lointaine et inconnue. Ils la franchissent et ne la regardent

même pas. Dans le lot, une belle jeune femme. Elle disputera, comme les

autres, la timbale de fer-blanc attachée à la fontaine. Aucun privilège

ne fleurit autour de sa beauté.

--Vingt-sept Géorgiens, fait le patron en consultant sa liste.

Et il les compte.

Elle était le numéro 18!

--La dix-huitième? Peut-être bien, hôtelier! mais pas pour longtemps!

--Quel hôtel!

Les uns chantent des mélopées qui vous mettent l'âme en deuil; c'est à

croire qu'ils sont encore sur la Volga en train de haler les chalands.

Ce sont les Russes! Dans ce couloir: Ollé! ollé! accordéon! Enfants de

Castille et de Léon! Au fond de la cour, de grands cris de désolation.

Quoi? Ce sont nos juifs qui, un livre à la main, et se balançant

de droite à gauche, ont pris le zinc du comptoir pour le mur des

Lamentations. Ils se croient à Jérusalem! Ils poussent, liturgiquement,

de longs gémissements. Dieu me damne si je mens.

*

* *

Voici des habitués.

Vous allez voir combien drôles sont les habitudes de ces habitués.

Ils sont Roumains. Ce n'est pas cela qui est drôle. C'est ceci: ils

viennent de terminer la récolte en Roumanie, et ils vont la faire en

Amérique du Sud. Après, ils reviendront couper le blé sur le Danube,

puis six mois plus tard, ils repartiront le faucher en Uruguay. Je vous

parle des mêmes personnes. L'hôtelier les connaît bien. Depuis quatre

ans, elles font le manège.

--Cela les enrichit?

--Non!

--Alors, messieurs, leur dis-je, pourquoi aller couper du blé si loin?

--Nous allons vous dire, qu'ils disent. C'est l'habitude dans notre

province!

Un départ s'organise. Les voyageurs pour Rio, Santos, Montevideo,

Buenos-Aires, en voiture!

Dans le couloir-véranda du premier étage, tout un groupe se lève.

Ceux-là sont pour Haïti. Ils attendent depuis vingt-sept jours. A

chaque annonce de départ, ils se lèvent et se mettent en marche.

--Pas vous! leur crie une fois de plus l'agent de la Compagnie.

Et ils se rassoient comme des chiens vont se coucher.

Un par un, les «bons» défilent par le bureau. Dans le tas, qui dira

le futur millionnaire? Ils partent pour le nouveau monde. Un homme a

deux plats en émail sous le bras; une femme a l'œil poché. Le reste n'a

rien...

*

* *

Ce soir, un personnage est entré dans l'hôtel. Une jeune fille

le suivait. Il regardait les murs, le ciment du sol, la rampe de

l'escalier. Il disait à la jeune fille:

--Tu te rappelles, Anna?

Il était très bien habillé.

On voyait qu'il ne venait pas chercher un abri.

--Des souvenirs, alors? lui demandai-je.

En effet. Il était parti d'ici. Il ne savait alors ni lire, ni écrire.

Il avait 227 francs et une petite fille de sept ans.

--Tu te rappelles, Anna?

Il était Français.

Aujourd'hui, il est Argentin. Il a quinze mille têtes de moutons et

mille têtes de vaches là-bas!

Il a aussi plus d'un million de pesos.

Il alla à la caisse de l'hôtel et remit deux mille francs au gérant:

--Pour les plus malheureux!

--Voulez-vous donner votre nom? demanda l'hôtelier.

--Auguste Bardec, dit-il, vous pouvez même l'écrire sur le mur, comme

un exemple et un encouragement.

Ils sortirent.

Anna avait maintenant dix-sept ans et, lui, son automobile à la porte.

*

* *

La nuit est venue.

Abdallah apparaît.

Abdallah possède l'art de canaliser le flot des émigrants. Il vient les

attendre à la sortie de l'hôtel. Il sait les faire patienter. Ce soir,

il a organisé, en leur honneur, une séance au cinéma. Il fait chaud;

justement c'est en plein air. Vingt centimes par personne. On paie

d'avance.

Abdallah en tête, les amateurs descendent la rue de la République. Ils

prennent la rue Colbert. Les voici cours Belsunce. Ils sont arrivés.

Une société marseillaise de publicité fait de la réclame de rue sur le

trottoir de droite. Abdallah place son monde sur le trottoir de gauche.

Sagement, les émigrants suivent les péripéties de l'écran. Ils voient

défiler des flacons pharmaceutiques, de beaux paysages de la Côte

d'Azur, des pneus increvables, l'adresse du meilleur pédicure.

--Circulez! fait un agent, inquiet d'un tel rassemblement.

Les malheureux répondent:

--Mais nous avons payé!

VIII

LE GRAND DÉTATOUEUR

Un jour, j'ai essayé de vous dire toutes les races des messieurs et des

dames que l'on rencontre à Marseille. Ce ne fut qu'un essai. Je m'en

rends compte. J'avais entrepris là un travail dépassant mes forces, ma

bonne volonté indéniable, ma compétence que j'imaginais plus vaste.

C'était vouloir collectionner des timbres-poste. Quand vous les aurez

tous achetés, il en paraîtra de nouveaux. Ainsi ai-je découvert une

peuplade non encore représentée à la Société des nations. Ses tentes

sont au cœur de la ville. Si vous préférez, ayant trouvé le cœur de la

ville entre les vieux quais, la Bourse et l'Opéra, les indigènes dont

je vous parle se sont répandus autour de lui comme de la crème.

La race de ces individus n'est pas très pure.

Ethnologiquement, on tâtonne sur son origine.

Ces gens parlent des langues différentes et n'ont pas beaucoup de

religion.

Jusqu'ici, on n'a pas remarqué qu'ils fussent anthropophages.

Ce sont les tatoués.

Un après-midi qu'il faisait soleil je ne fus pas sans ressentir de

l'étonnement lorsque je vis qu'un antitatoueur hissait son drapeau de

combat en pleine forteresse des tatoués.

C'était le missionnaire prêchant les idolâtres.

Son sermon était court et imprimé.

Il l'avait affiché sur l'écorce des arbres de la cité tatoue. Il

disait: «Tatoués, détatouez-vous. Sans repiquer, sans douleur, sans

cicatrices. L'inventeur opère lui-même. Je m'appelle d'Aignan d'Aix.

Je vous crie la vérité. Venez à mon temple, 49, cours Belsunce.

Vos péchés, à prix réduits, vous seront remis. Malgré l'apposition

de mes huiles saintes, s'il y a lieu à des retouches, je les ferai

gratuitement.»

L'apôtre, comme tous les apôtres, prêchait dans le désert.

Se trouvant bien au chaud dans leurs tatouages, les tatoués passaient

sans entendre le cri du détatoueur.

Et cet homme, pensais-je, mériterait déjà un autel!

C'est alors que je décidai de me rendre en personne à la maison du

bienfaiteur méconnu.

L'homme qui promettait à ses frères d'effacer de leur corps des marques

ineffaçables me paraissait être un nouveau messie.

Le numéro 49 du cours Belsunce était bien un hôtel, mais il était

meublé.

Je gravis dignement le premier étage, et l'on me proposa tout de suite

une chambre pour un moment.

Sans attendre, je fis connaître que mes intentions étaient pures et que

je venais seulement voir le grand détatoueur.

On me répondit qu'il était en face, au café, avec son chien.

Il avait, me dit-on, les cheveux blancs, un habit ordinaire, mais son

chien était de chasse.

Je descendis l'étroit escalier et, tout en traversant le cours,

j'interrogeai le café d'en face.

Je vis tout de suite le chien de chasse, l'habit ordinaire et les

blancs cheveux.

M'avançant, je saluai l'évangéliste:

--Monsieur, lui dis-je, c'est bien vous qui luttez contre une religion

barbare?...

--Contre une religion barbare?

--Je veux parler de la secte des tatoués.

--Oui, fit-il, c'est moi qui détatoue.

Avec sa permission, je m'assis à sa table.

--Qu'avez-vous, me demanda-t-il: un oiseau, un cœur, une bague, une

pensée, une ancre, des yeux, des initiales, un serpent, un Napoléon?

--Un Napoléon? Peut-être voulez-vous dire un louis, soit 20 francs?

--Non, mon ami, pour un Napoléon, surtout s'il tient toute la poitrine,

c'est 500 francs.

--Il ne s'agit pas d'un Napoléon.

--Une Marianne? Quelle grandeur? Dans le dos ou sur le torse?

--Ni l'un ni l'autre, je ne fais pas de politique.

--Vous avez sans doute un cœur?

--Evidemment.

--C'est de 50 à 200 francs, les cœurs, suivant la dimension.

--Mais je n'ai pas de cœur!

--C'est une pensée?

--Non, je n'ai jamais eu de pensée. Mais si c'était un serpent?

--Les serpents vont chercher jusqu'à 1.000 francs. Songez qu'il y a

des serpents qui prennent au cou, enroulent deux fois le buste avant

d'arriver au nombril et finissent aux doigts de pieds.

--Eh bien! je n'ai pas de serpent!

--Le refrain de L'_Internationale_, peut-être? Avec ou sans musique?

--Non.

--Je vois, c'est secret.

--Insolent!

--Monsieur, de quoi s'agit-il?

*

* *

Ayant écouté mon exposé, le magicien, les bras tendus vers moi,

s'exprima de la sorte:

--Soyez béni, noble cœur. Enfin je ne mourrai pas incompris. Vous

cherchiez par le monde le grand détatoueur. Alors vous êtes venu

jusqu'à cet humble café pour que je vous administre la preuve de mon

miracle. Merci. Vous verrez et vous croirez.

--Allons! fis-je.

--Je suis vieux. En voulant arracher leur secret aux acides mystérieux,

j'ai brûlé mes deux yeux bleus. J'ai connu de beaux espoirs et des

matinées plus magnifiques encore. De huit heures à douze heures, un

jour des temps anciens, j'ai lavé le corps des hommes de tant de taches

honteuses que cela fit exactement 4.542 francs. L'Autriche-Hongrie...

--Allons, monsieur...

--... me fit offrir officiellement et par deux fois 100.000 francs

de mon secret. Et cela sur la tête de mes enfants. J'ai eu la foi.

J'ai trouvé. J'apporte aux hommes la délivrance. Pourquoi vendre à

l'Autriche-Hongrie ce qui revient à l'humanité? Mais vous voici; grâce

à vous le monde entier va savoir. Je continuerai, hélas! de poursuivre

ma course vers la tombe, mais du moins ce ne sera plus d'un pas

désabusé.

--En attendant, monsieur, allons détatouer.

Nous nous levâmes.

Il nous manquait le tatoué.

Ce n'était pas fait pour embarrasser l'homme qui tint

l'Autriche-Hongrie en échec.

Il dit au garçon d'hôtel d'aller dans le quartier et de lui ramener

deux tatoués.

Nous, nous attendions sur le cours Belsunce.

On vit bientôt le garçon qui revenait. Il était suivi de vingt-sept

personnes des deux sexes.

Il nous dit que ce n'était pas de sa faute. Il avait seulement crié

dans la rue des Fabres: «Le professeur d'Aignan demande deux sujets à

détatouer pour rien.»

Il nous expliqua qu'alors il en sortit de toutes les maisons.

Ce fut à nous de choisir.

--Que préférez-vous? Un ventre? Un cou? Une cuisse? me demanda le

professeur.

--Je préfère l'aile.

Il emmena un homme et une femme, une cuisse et un bras. Les autres se

retirèrent en l'insultant.

Ainsi la populace cracha sur Jésus qui ne voulait que son salut.

Quand on fut dans la chambre meublée, le professeur décadenassa une

petite valise. Il l'ouvrit, en retira trois flacons, une spatule en

bois, et dit:

--Maintenant, madame, veuillez nous montrer votre cuisse.

La dame obéit. Sur cette cuisse, deux grands yeux ouverts nous

regardaient.

--C'est un travail, dit-il, qui vaudrait 120 francs.

Aussitôt la dame retira sa cuisse, disant qu'elle n'avait pas d'argent.

--D'Aignan n'a qu'une parole, fit le professeur qui, de nouveau,

s'empara de la cuisse.

Et il se mit au travail.

--J'applique d'abord cet élixir de la bouteille nº 1. Ne craignez rien,

madame, aucune souffrance. Permettez-moi de souffler légèrement sur

votre cuisse.

--Soufflez, monsieur.

--Je laisse sécher, puis je débouche le flacon nº 2. Que contiennent

ces flacons?... Vous le voyez, du liquide. De quoi ce liquide est-il

fait? De quinze ans de recherches, de mes veilles et de la perte de

ma vue. Avant moi, on ne détatouait pas, on étalait, on arrachait la

chair, on enfonçait la marque. Moi j'aspire le tatouage. Sentez-vous,

madame, vos deux yeux monter doucement dans votre cuisse?

--On frappe à la porte, monsieur, lui dis-je.

--Et je prends le flacon nº 3. C'est en lui qu'est l'accomplissement

final du miracle. J'applique. La croûte se forme. Regardez, les deux

yeux de madame sont déjà dans ma croûte. Un jour, dans dix jours, cette

croûte tombera. De nouveau, ô pécheresse, vous pourrez alors marcher la

tête haute! Remettez votre culotte. L'opération est terminée.

--Entrez!

Une petite femme rieuse apparut.

--Avancez, ma fille. Eh bien! cet «amour pour la vie» est-il parti?

--Ce matin, dit l'enfant, en battant joyeusement des mains.

--Montrez! Voici le bras de mademoiselle. Du poignet à l'épaule il est

blanc comme du lait. Jadis, ici, je crois, était la tare.

--Je n'ai plus de honte, et je puis m'habiller sans manches. Voici ma

sœur, monsieur le savant. Elle doit se marier. Je vous l'amène...

--Montrez.

Au-dessus d'un beau sein gauche, elle avait un bel _Henri_.

--Comment s'appelle votre fiancé?

--Bertrand.

--Vous épouserez, mademoiselle, cet honnête homme.

Le professeur me mit un paquet de lettres sur les genoux:

--Lisez, tenez voici un colonel, un amiral, un lord anglais. Lisez,

monsieur, ces cris de reconnaissance. Maintenant, je vous demande le

secret. Voici des lettres de plus _fortes en plus fortes_. De hautes

dames me bénissent, monsieur, dans leur château!...

On redescendit sur le cours Belsunce.

--Eh! père d'Aignan, fit un ouvrier, vous savez, le «zoisiau» que

j'avais sur le gosier n'est pas revenu, et je chante quand même. Merci!

Le grand sorcier éleva son regard, m'arrêta d'un geste et dit:

--Je suis celui qui rachète, à prix réduits, les péchés des hommes.

IX

MARINS AU LONG COURS

Dans un café de la Cannebière, il est trois tables de marbre...

Autour d'elles il en est beaucoup d'autres, mais qui n'ont rien à voir

avec cette histoire.

Ces trois tables sont celles des officiers de la marine au long cours.

C'est là qu'ils reviennent quand ils débarquent.

Il y en a qui commencent de naviguer. Il y en a qui continuent. Il y

en a qui vont finir. Il y en a qui ont fini.

A eux tous ils représentent toutes les mers, tous les cieux, tous les

climats.

Le vaste monde dans une dizaine de soucoupes! Chaque jour apparaissent

de nouvelles figures. Chaque jour d'anciennes figures disparaissent.

C'est le plus singulier des rendez-vous, un rendez-vous avec personne.

On vient y retrouver des amis, mais sans jamais savoir lesquels: ceux

que la mer a ramenés.

Parfois on entend demander des nouvelles d'un absent: «Il ne tardera

pas à revenir!» répond-on. Cela signifie qu'il doit être quelque part

entre Maurice et Madagascar.

Je viens souvent m'asseoir à ces tables-là. Il n'en est pas de

pareilles dans tout le reste de la France. Elles sont les tables du

voyage, comme les _autres_ étaient les tables de la loi.

*

* *

Les hommes qu'elles réunissent vivent exactement le contraire de la vie

des autres hommes. Tous ont bien un métier, seulement ils ne l'exercent

que lorsqu'ils vont se promener. La promenade terminée, ils n'ont plus

rien à faire. Pour travailler, ils se promènent environ trois cents

jours par an. Ils se promènent sur une piste circulaire appelée pont

et qui rappellerait un vélodrome, pour peu que l'on eût pris soin

d'en relever les virages. Ce ne sont pas des cyclistes. Ce sont des

mécaniciens, des médecins, des intendants, des capitaines. Pendant

qu'ils tournent sur cette piste, cette piste tourne autour de la

terre. Ils conduisent, ils actionnent, ils soignent, ils ravitaillent,

accrochés à une mappemonde atteinte du mouvement perpétuel. Ils voient

trois fois plus d'hiver et d'été que sur le calendrier. Ils arrêtent le

ventilateur pour charger le calorifère. Ils jonglent avec les habits

de drap, les habits de toile, les fourrures, les casques coloniaux et

les bonnets de peaux de lapin. Midi n'est jamais midi à leurs montres.

Ils passent leur existence à avancer ou à reculer leurs aiguilles.

A Pâques, ils quittent Marseille. Ils naviguent quatorze jours, ils

se retrouvent au Pirée. Tous les magasins sont fermés. Ils demandent

pourquoi. On leur répond que c'est lundi de Pâques!

Ils ont des quantités d'amis et régulièrement, plusieurs fois l'an,

ils vont rendre visite à tous, dans leur quartier: à Alger, à Tunis,

à Suez, à Djibouti, à Zanzibar, à la Réunion, à Colombo, à Java, à

Sydney, à Nouméa, à Papeete. Et, quand ils les quittent, le soir après

dîner, courant vers le bateau, ils leur crient: «A bientôt!»

Songez à l'embarras de la police dans le cas où l'un de ces hommes

mourrait dans la rue sans pièce d'identité et un jour qu'il serait

en civil. On regarderait le chapeau: il a été acheté à Alexandrie;

la chemise? elle vient de Mytilène; le pardessus? il est de Riga; le

vêtement? œuvre d'un tailleur de Constantinople... Les chaussures,

elles, seraient de Yokohama. L'enquête n'en finirait plus!

Marseille, porte du Sud · 第 2 / 4 段