Au lecteur
Albert Londres est un journaliste, grand reporter et écrivain
français.
Le prix Albert-Londres, créé en 1932 et décerné pour la première fois
en 1933, couronne chaque année, à la date d'anniversaire de la mort
d'Albert Londres, les meilleurs «grands reporters» francophones.
(Wikipedia)
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originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
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MARSEILLE
PORTE DU SUD
DU MÊME AUTEUR:
SUIVANT LES HEURES.... Poésies.
L'AME QUI VIBRE....... --
LOINTAINE............. --
LA MARCHE A L'ÉTOILE. --
AU BAGNE.
DANTE N'AVAIT RIEN VU (Biribi).
CHEZ LES FOUS.
LA CHINE EN FOLIE.
LE CHEMIN DE BUENOS-AIRES (La traite des blanches).
Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour
tous les pays.
ALBERT LONDRES
MARSEILLE
PORTE DU SUD
L·E·F
PARIS
_LES ÉDITIONS DE FRANCE_
20, AVENUE RAPP, 20
Copyright, 1927, by Albert Londres.
_Il a été tiré de cet ouvrage:_
SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN
PUR FIL LAFUMA
_Numérotés de_ 1 _à_ 75.
ET DIX EXEMPLAIRES MÊME PAPIER HORS COMMERCE
_Numérotés de_ I _à_ X.
CENT VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER ALFA
_Numérotés de_ 76 _à_ 200.
ET TRENTE EXEMPLAIRES MÊME PAPIER
HORS COMMERCE
_Numérotés de_ XI _à_ XL.
JE DÉDIE
CE LIVRE
A
MON GRAND AMI INCONNU
POUR QUI LONGTEMPS
JE FUS INGRAT,
AU GARDIEN DU PHARE DU PLANIER
QUI,
A CHACUN DE MES DÉPARTS,
DE MES RETOURS,
SEMBLE BALANCER
LA LAMPE A LA FENÊTRE,
POUR ME DIRE
AU REVOIR
OU
BONJOUR!
A. L.
I
MES BATEAUX VONT PARTIR
C'est un port, l'un des plus beaux du bord des eaux. Il est illustre
sur tous les parallèles. A tout instant du jour et de la nuit, des
bateaux labourent pour lui au plus loin des mers. Il est l'un des
grands seigneurs du large. Phare français, il balaye de sa lumière les
cinq parties de la terre. Il s'appelle le port de Marseille.
Il a plus de cinq kilomètres de long. Il n'en finit pas. Peut-être bien
a-t-il six, ou même sept kilomètres. Môle A, Môle B, Môle C. Il va
presque jusqu'au milieu de l'alphabet, le port de Marseille... C'est le
marché offert par la France aux vendeurs du vaste monde. Les chameaux
portant leur faix vers les mahonnes d'au delà nos mers, sans le savoir,
marchent vers lui. Port de Marseille: cour d'honneur d'un imaginaire
palais du commerce universel.
Tous les vieux noms connus des hauts barons de la mer sont affichés
là, aux frontons de ces môles, comme une courtoise invitation au
voyage. La _Paquet_, la _Transat_, la _Cyprien Fabre_, les _Chargeurs
Réunis_, les _Transports_, les _Messageries Maritimes_ à tête de
licorne. La _Peninsular_. La _Nippon Yusen Kaisha_. Où voulez-vous
aller? Au Maroc, en Algérie, en Tunisie? Au Sénégal, en Égypte? Au
Congo, à Madagascar? En Syrie, à Constantinople? Au Tonkin? Aux Indes?
En Australie? En Chine? En Amérique du Sud? Faites votre choix. Ici,
on embarque pour toutes les mers, pour la Rouge et la Noire, pour tous
les détroits, tous les canaux, tous les golfes. On vous en montrera,
des pays! On vous en fera connaître, des choses insoupçonnées! Pas un
coin, si bien endormi qu'il fût, que nous n'ayons déjà réveillé autour
du monde. On part pour tous les océans, l'Atlantique, l'Indien, le
Pacifique.
C'EST MOI, MARSEILLE...
Écoutez, c'est moi, le port de Marseille, qui vous parle. Je suis le
plus merveilleux kaléidoscope des côtes. Voici les coupées de mes
bateaux. Gravissez-les. Je vous ferai voir toutes les couleurs de la
lumière; comment le soleil se lève et comment il se couche en des
endroits lointains. Vous contemplerez de nouveaux signes dans le ciel
et de nouveaux fruits sur la terre.
Montez! montez! je vous emmènerai de race en race. Vous verrez tous les
Orients--le proche, le grand, l'extrême.
Je vous montrerai les hommes de différentes peaux, le brun, le noir,
le mordoré, le jaune, nus en Afrique, en chemise aux Indes, en robe en
Chine, et marchant sur de petits bancs au pays du Soleil levant.
Je vous ferai connaître toutes les femmes, celles dont le voile prend
au-dessous des yeux, celles au voile blanc, celles au voile noir;
celles au bambou coupant leur front. En kimono, en pagne, drapées
ou culottées. Vous sentirez se poser sur vous des regards dont vous
n'avez encore nulle idée. Il y en aura de brûlants, de tranchants,
d'insistants, de royaux, d'indéchiffrables. Vous verrez des femmes
qui, lorsqu'elles marchent, font le bruit d'une vitrine de joaillier
qui s'écroule, tellement elles sont, ces créatures, couvertes d'or,
d'argent, d'ambre, d'ivoire et de verroteries. Vous en verrez aux
cheveux coupés franchement en brosse, d'autres à qui il faut deux jours
et l'aide de toute une famille pour préparer une coiffure qu'on ne
touche plus pendant un mois. Vous verrez celles qui se tiennent sur des
pieds brisés, celles qui s'avancent comme un oiseau sautille, et des
esclaves marcher comme des princesses.
Gravissez les coupées de mes bateaux. Je vous conduirai vers toutes les
merveilles des hommes et de la nature. Je mène à Fez, aux Pyramides, au
Bosphore, à l'Acropole, aux murailles de Jérusalem. Je mène aux temples
hindous du Sud, au Tadg-Mahal, à Angkor, à la baie d'Along et même
jusqu'à Énoshima!
Je vous ferai voir des oiseaux qui plongent et des poissons qui volent.
Embarque-toi! embarque-toi!
Tu arracheras des ananas, tu mangeras des mangues, tu boiras le lait
de la noix des cocotiers. Tu verras des arbres en feu, mais qui ne
flambent pas, quoiqu'ils s'appellent des flamboyants. Tu verras les
champs de thé, les grandes plaines inondées où le riz qui pousse n'est
encore qu'un tapis de velours frémissant et vert. Tu verras des arbres
alignés à l'infini ainsi que les soldats d'une armée immense. Comme
eux ils saignent mais ce n'est que du caoutchouc pour te permettre de
rouler en automobile.
Tu verras les vaches à bosse et à tête plate se promener dignement sur
les plus beaux trottoirs des plus grandes villes. Tout un peuple les
saluera avec respect et tu leur céderas la place devant les étalages,
parce que là-bas, elles ne font pas partie de la race animale mais de
la race divine et que toi, tu n'es qu'un homme.
Tu apprendras que les singes ne vivent pas derrière des grilles,
mais en grande assemblée libre. Ils ne se dérangeront guère quand tu
passeras, et la première fois, en les apercevant de loin, tu croiras
diriger tes pas vers une tribu d'indigènes.
Si tu es chasseur, tu tueras des lions où il y a du zèbre, des tigres
où il y a du chevreuil.
Mes bateaux sifflent. Ils vont lever l'ancre. Monte! Tu ne peux
imaginer ce que je vais encore te dévoiler. Ce sont des miracles.
Il s'agit de l'œuvre incroyable, accomplie aux pays chauds par les
hommes de la race blanche. Les Anglais, les Français, les Italiens,
les Allemands, les Hollandais, les Belges, les Espagnols, viens voir
combien ils ont travaillé! Ils ont été jusqu'à s'attaquer au grand
corps de la terre. Ils l'ont transpercé de part en part à trois
endroits: à Suez, à Corinthe, à Panama. A cinq jours d'ici, je te
montrerai, en plein dans la mer, la statue d'un Français qui a osé
cela: Lesseps.
Ils ont brisé les vagues des océans. De rochers torrides, ils ont
fait des villes. Les pieds dans l'humus, ils ont déroulé les routes à
travers les jungles échevelées. Tu verras les pays où ils ont apporté
le chemin de fer. A quoi bon te les décrire avant? Tu ne croirais
pas... Mais tu verras...
Tu verras qu'il n'y a pas qu'un soleil, comme le prétendent les
physiciens célestes, mais deux: le bon soleil qui donne le sourire à
l'enfant, réjouit le malade, fait chanter les tuiles des toits, les
feuilles des arbres, les toilettes des femmes et le cœur des hommes,
puis le méchant soleil qui tombe sur l'enfant, le malade, les tuiles,
les feuilles, les femmes, les hommes et assomme tout.
Je te ferai sentir la chaleur mortelle; entendre les vents des déserts;
observer toutes les religions. Peut-être te montrerai-je un typhon. Je
suis le port de Marseille. C'est moi qui te parle. Vois mes bateaux qui
s'en vont...
*
* *
J'étais sur ce chemin qui domine le bassin de la Joliette. Le port
s'ouvrait devant moi. Quatre bateaux, sortis par la passe opposée,
prenaient le large, lentement, vers le Sud.
L'un était couleur terre de Sienne, ses deux cheminées semblaient lui
entrer dans le corps. C'était un Anglais, en route pour Bombay.
Le deuxième était tout noir, avec un haut château dominant son avant.
Il était français et s'en allait vers Yokohama.
Le troisième était français aussi, mais tout blanc et ses cheminées
portaient au sommet une collerette tricolore. Il cinglait vers la Syrie.
Le quatrième était un tout petit torpilleur américain quittant
l'Europe, couleurs au vent...
II
LES CENT VISAGES DU VASTE MONDE
Je ne connais pas les armes de l'écu de Marseille. J'aurais pu me
renseigner, je pense même que je l'aurais dû. Être à Marseille
uniquement pour écrire sur Marseille et ne pas demander à voir son écu,
cela dévoile la légèreté d'une conscience.
Si j'ignore tout de ce blason, je sais en revanche, de quoi il devrait
se composer: d'une porte. Vous pourriez dessiner cette porte sur champ
d'azur, si cela devait vous faire plaisir, mais ce ne serait pas
indispensable. Les autres couleurs non plus: sinople, orangé, sable,
pourpre n'auraient rien d'obligatoire, mais ce qu'il ne faudrait pas
oublier, ce seraient les gueules.
En résumé, une porte monumentale, où passeraient, flux et reflux, les
cent visages du vaste monde.
*
* *
Passer! Le mot convient à la ville. On va à Lyon, à Nice. On «passe» à
Marseille.
Les Marseillais l'entendent ainsi. S'ils vous rencontrent une première
fois et qu'ils vous supposent débarqué du matin, ils ne vous disent
rien. On est en règle avec Marseille. Vous avez même droit à deux ou
trois jours de villégiature. A la rigueur, une semaine entière ne fera
pas scandale. Au delà de ce temps, vous comblez la mesure et manquez de
tact.
--Et vous êtes toujours au même hôtel?
On répond oui.
--L'hôtelier ne doit pas être content?
--Mais je ne crache pas sur les tapis!
--Ce n'est pas cela. Vous empêchez le roulement. Il est vrai que ce
n'est pas l'époque des arrivées d'Égypte et d'Algérie. Malgré tout,
l'hôtelier est gentil avec vous. Vous pouvez le remercier.
*
* *
Il y a les sédentaires de Marseille et puis le flot des nomades qui va
de la gare au port ou du port à la gare. Si vous ne faites partie ni
des sédentaires ni du flot, vous n'êtes plus rien. Vous êtes le badaud.
Vous gênez la circulation.
On vous bouscule. Le garçon du restaurant finit par ne plus faire
attention à votre commande. Vous hélez un chauffeur de taxi, il vous
préfère les «nouveaux». Et le sergent de ville du coin de votre rue,
qui ne reconnaît en vous ni un voyageur, ni un locataire à bail, ne
vous cache pas, au bout de quinze jours, que vous êtes la cause des
doutes qui, visiblement, assaillent son esprit.
Eh bien! J'ai bravé tant de difficultés. J'ai planté mon poteau au
milieu de ce tourbillon et, comme Ulysse attaché à son mât, j'ai pu
entendre, sans risquer d'être emporté, siffler toutes les _sirènes_ du
grand port.
C'étaient les départs pour la Chine, les arrivées des Indes. Ce jour,
on embarquait de la jeunesse en uniforme pour le Maroc et autre Syrie.
C'étaient les émigrants de toutes langues, hagards sous le soleil, les
Anglais pour qui Marseille n'est qu'un pont reliant Londres à Bombay.
C'étaient les Italiens. Mais, là, il faut s'arrêter. Un jour, pour
calmer mon esprit en proie au doute, j'ai dû acheter une géographie
et contrôler de mes yeux que Marseille était bien dans un département
qui s'appelait les Bouches-du-Rhône. J'ai fermé la géographie.
Le lendemain, je l'ouvris de nouveau. Marseille était dans les
Bouches-du-Rhône, cependant les Bouches-du-Rhône devaient être en
Italie. Eh bien! non, ce département était en France. Je repris
courage, et comme nous étions au matin de cette journée d'expérience,
je sonnai la femme de chambre. Elle arriva. C'était une Italienne.
«Alors, lui dis-je, envoyez-moi le valet.» C'était un Italien. «Faites
monter le sommelier!» Il était Italien! J'empoignai mon chapeau, ma
canne, mon pardessus. Je sortis de ma chambre. J'appelai l'ascenseur.
Le garçon de l'ascenseur lisait _Il Secolo_! Je brûlai le hall jusqu'à
la porte. Là, je m'adressai au portier et j'eus comme un espoir: le
portier était Anglais! Me voici rue Noailles. Je vois passer une
charmante promeneuse, je lui dis bonjour! Elle était pressée. Alors,
elle me renvoie _Arivederchi_! ce qui veut dire: au revoir!... à Rome.
Ne me lâchez pas. Suivez-moi attentivement. Je veux que vous
m'accompagniez au moins jusqu'à midi. Ainsi ne pourrez-vous m'accuser
de visions superficielles.
Donc, mes souliers étant douteux, je vais chez le décrotteur: Italien!
Après, je flâne dans les rues, histoire de voir le soleil se mirer dans
mes vernis, cette fois cirés à glace. Des affiches électorales décorent
les murs. Ils sont quatre candidats, je ne sais à quoi. Ces quatre noms
se terminent en i ou en o, quelque chose comme Modigliani, d'Annunzio,
Mussolini ou Pirandello! Passons. C'est dimanche, et les églises n'ont
pas été édifiées pour les chiens. Entrons dans celle-ci. Il n'y a pas
de chaises, les chrétiens sont debout... comme en Italie. Ce ne serait
rien, mais le prêtre monte en chaire et que fait-il? Il prêche en
italien! C'est à se coiffer en pleine chapelle et à commettre un péché
mortel. Je le commets. Je pars sans entendre la messe. Je file vers le
marché. Justement, comme je passais sous l'arche de l'Hôtel de Ville,
M. le maire de Marseille sortait de la maison. La rencontre de cet
homme éminent fut un éclair dans mon brouillard. J'allais enfin savoir
si ce matin j'entendais clair et si, réellement, les curés de Marseille
prêchaient en italien!
--Monsieur le maire, je crois être perdu, mais, puisque vous voici,
vous ne me refuserez pas une précision. De quelle ville, au fait,
êtes-vous maire?
M. Flaissières me pria de me promener dix minutes en sa compagnie.
--Ecoutez, me disait-il, chemin faisant.
--Je n'entends que la langue italienne.
--Eh bien! maintenant, vous êtes fixé?
--Cela ne me dit pas de quelle ville vous êtes le premier magistrat.
--Allons, votre esprit est encore lourd ce matin, vous voyez bien que
je suis maire de Naples!
*
* *
Et les Grecs? Les Grecs sont les hauts barons marseillais. Il en est
qui vous vendent des amandes grillées; cela ne les empêche pas d'être
des financiers. Cet Hellène, fils du Pirée, qui vous propose chaque
jour, entre 11 heures et midi, des cacahuètes au café-glacier, eh bien!
c'est un gros boursier. Le matin, il travaille à trente centimes le
cornet; l'après-midi, il soutient en Bourse des marchés d'huile de
200.000 francs. C'est très curieux, mais c'est ainsi! Toutefois, les
Grecs parlent le français. Ce n'est donc pas en vous promenant que
vous éprouverez le vertige qui consiste à ne pas se croire en France
tout en étant à Marseille. C'est le soir, en rentrant, quand, vidant
votre portefeuille, vous en retirez une quinzaine de cartes de visite,
résultat des présentations de la journée.
Vous savez ce que c'est. On est au restaurant, au théâtre, à la Bourse,
dans la rue, alors la personne charmante qui vous accompagne vous
présente à des messieurs de sa connaissance. Selon l'habitude, vous
ne comprenez pas le nom de ces nouveaux amis, mais vous échangez des
cartes. Et c'est vous qui êtes étonné en vidant, comme je vous l'ai
dit, votre portefeuille, le soir en rentrant. Il ne vous manque pas
d'argent, non! Ces messieurs étaient tous d'honorables messieurs, mais,
foi de voyageur! c'est une promenade à Athènes que vous venez de faire
et non à Marseille. Toutes ces notabilités de notre grand port, elles
s'appellent Talsimoki, Valsiras, Éveroff, et deux syllabes: _poulo_,
terminent de parlante manière le nom de toutes les autres.
*
* *
On a fait, voilà deux ans, une exposition coloniale à Marseille.
C'est à se demander jusqu'où, parfois, les pouvoirs publics vont dans
l'inutilité. Et les gens qui supposent qu'il n'y a plus d'exposition
coloniale à Marseille, je n'irai pas jusqu'à les blâmer, mais je les
plaindrai. Voulez-vous voir l'Algérie, le Maroc, la Tunisie? Donnez-moi
le bras. Je vous conduis rue des Chapeliers: voilà les gourbis, les
bicots et les mouquères. Voilà le parfum de l'Orient, c'est-à-dire
l'odeur d'une vieille chandelle en train de frire dans une poêle.
Voilà, pendus aux portes, les moutons aux fesses vieilles et talées.
Voilà les sidis rentrant à la casbah après le travail au port. Cédez
le trottoir et ne parlez pas aux femmes, cela ferait une bagarre, vous
êtes en territoire arabe. Vous êtes à Sfax, à Rabat et dans le ghetto
d'Oran. Rien n'y manque. Le réchaud à café turc, le lumignon au plafond
et la pénombre malsaine et tentante des villes méditerranéennes.
Maintenant, sauvez-vous; voilà les poux!
Si le gouvernement, comprenant pour une fois les intérêts de la
Patrie, me nomme bientôt gouverneur de l'Algérie, je n'irai pas à
Alger, je m'installerai rue des Chapeliers. Ce sera aussi bien;
j'économiserai un voyage à la princesse et, mon Dieu! ma connaissance
du pays ne le cédera en rien à celle de mes prédécesseurs...
*
* *
Et les Sénégalais, les Congolais et autres plus ou moins laids? Ils
sont place Gelu.
Place Gelu, il y a la statue de M. Gelu. Et je vais vous dire pourquoi
M. Gelu, qui était félibre et orateur, a l'attitude qu'il a place Gelu.
On amena sa statue sur la place. Dès que tomba le voile qui la
recouvrait, le félibre, qui était orateur, se mit en devoir de parler.
A peine avait-il commencé sa harangue qu'un spectacle imprévu le figea
dans ses attitudes. Il croyait s'adresser à des compatriotes, à des
blancs; or, tout autour de lui, Gelu ne voyait que des hommes noirs.
Son étonnement fut si profond qu'il en resta comme vous pouvez encore
l'admirer aujourd'hui: le bras tendu et la bouche ouverte.
*
* *
Maintenant, il est dix heures du soir. Le train de Paris vient
d'apporter les journaux. Nous les attendons au kiosque, place de la
Bourse. Cela fait deux gros tas d'un mètre chacun. Vous préparez votre
monnaie et vous allongez le bras.
Le vendeur coupe les ficelles. D'une main habile, il enlève un premier
paquet. Ce sont des journaux russes. Au second paquet! Ce sont tous
les _Daily_ d'Angleterre. Vingt mains se tendent. Il sert les clients.
Après, c'est le tour des journaux tchécoslovaques. Il les vend.
Viennent ensuite les journaux hollandais, puis les allemands, puis les
hongrois. On les achète. Voilà les journaux hébraïques.
Alors, d'une voix timide:
--Pourrai-je avoir les journaux français?
Le vendeur, qui est en plein travail, vous répond:
--Après!... petit impatient! après!
III
SUR LE QUAI AVEC LES BALLOTS
Port de Marseille! Carreau des halles des terres lointaines!
Quelle entreprise d'emménagement et de déménagement! C'est une foire
aux puces, mais universelle, géante et, de plus, oléagineuse!
Qui dit foire aux puces ne veut d'ailleurs pas dire puces. Il n'y a pas
de puces dans les ports, il n'y a que des rats. Maintenant, si les rats
ont des puces, ce qui est possible, affaire à eux!
Sans puces, c'est donc une foire aux puces. Un déballage international.
C'est la liquidation non plus des stocks américains, mais des bazars,
des hangars et des gares de tout l'Orient hagard et bizarre.
Blé, riz, café, tabac, caoutchouc, os d'animaux. Parfaitement! des os
d'animaux. Ah! ce n'est pas la peine, comme les chameaux, par exemple,
d'avoir si noblement, pendant toute sa vie, porté sa tête au-dessus des
déserts pour voir ensuite sa carcasse attendre, avec les squelettes
des ânes, des chiens et des chacals, en un seul tas, dans la cour du
môle D, le camion à deux chevaux d'une usine marseillaise de produits
chimiques! Non, vraiment, ce n'est pas la peine!
Tonneaux de vins, tonneaux de rhum. Ah! ces quais! quelle boutique!
Vins d'Algérie, rhum de la Martinique. L'odeur est enchanteresse.
Elle attire des connaisseurs. Je n'en demande d'autre preuve que
ce sans-travail que je pris longtemps pour un gardien de tonneaux.
Il était là tous les jours, assis sur une bonde. Ce n'était pas un
surveillant, mais un renifleur. Il faisait un grand rêve d'ivrogne!
Du côté des peaux, personne ne renifle. Ce ne sont pas les peaux de
bique qui manqueront cet hiver. Si l'on continue de déshabiller de
la sorte les pauvres chèvres des pentes de l'Atlas, elles finiront
toutes par mourir de froid. Et les peaux de mouton?... Sans doute,
les tailleurs parisiens vont-ils lancer pour les hommes la mode
Saint-Jean-Baptiste. Mais à quoi peuvent servir des peaux de chien?
En vérité, je vous le demande, n'est-il pas scandaleux de voir de
vieux chiens crevés se faire ainsi promener la peau à travers la
Méditerranée, alors que ce voyage ferait tant de plaisir à des jeunes
gens remplis d'avenir?
En tout cas, cela sentirait beaucoup moins mauvais. Les grues, en les
débarquant, auraient bien dû laisser choir ces sales peaux-là dans la
mer!
Voici du blé qui arrive droit du Centre de la France. On l'expédie à
Alexandrie d'Égypte. Mais regardez celui-là qui vient de Roumanie. Il
descend des bateaux. On l'entasse. Il doit être pour le Centre de la
France? On dit ensuite que le pain est cher! Pour ceux qui connaissent
le prix des voyages, même à fond de cale, le pain est pour rien. Qui
expliquera jamais les mystères de la vie économique des nations?
Ce café vient de Moka. Du moins on le dit. Mais je vais vous dire ce
que l'on dit. On dit que si tout le café qui vient de Moka poussait
à Moka, cela se saurait. On sait tout le contraire. Moka est en
Arabie, sur la mer Rouge. Le café qui vient de Moka pousse au Brésil!
Suivez-moi bien. Plutôt, suivez ce café. Il pousse au Brésil. On
l'embarque sur l'Atlantique sud. L'Atlantique nord le berce un moment.
Il passe par Gibraltar et, doucement, il s'amène sur la Méditerranée.
Marseille! On le débarque. On va le boire? Pas si vite. Rentrez vos
tasses dans le buffet. On le rembarque. Le voilà qui repart sur la
Méditerranée, dans l'autre sens. Il longe les côtes de la Corse, il
fend le détroit de Messine. Il se prélasse à l'abri de la Crète. A
Port-Saïd, il retrouve sa chaleur natale. On le débarque. Qu'il soit
sans crainte: ce n'est pas encore pour le brûler. On le rembarque. Sur
un bateau khédivial, il va maintenant descendre jusqu'au bas de la mer
Rouge. Lui est toujours blanc. Enfin, Moka!
Après un tel voyage, il a mérité de changer de linge. On le change de
sac. Comme il se sent légèrement fatigué, on lui ajoute des grains
de moka pour le remonter. Puis on le rembarque. Il est baptisé. Tête
haute, il peut revenir à Marseille. Il est revenu. Le voici sur le quai.
Maintenant que je sais tout, ce café-là est sacré pour moi. Si je
voyais un chien flairer ces sacs, j'irais tirer les oreilles au chien.
En tout cas, ce n'est plus moi qui marchanderai quand je boirai du
café-moka!
*
* *
Coton d'Egypte. Chêne-liège du Maroc. Riz de Saïgon. Olives de Tunisie.
Cacahuètes de Pondichéry. Phosphates, chaux maigre et chaux grasse.
Aloès, coprah, graines de ricin.
J'aime mieux les dattes. D'autant plus que des caisses ont le ventre
ouvert et que j'ai un peu faim. Elles sont très bonnes, ces dattes.
D'ailleurs autant dire que les manger ainsi c'est presque les cueillir
sur le dattier. A présent, j'ai soif. Voici du thé qui arrive droit de
Ceylan, mais il n'est pas infusé...
Je n'ai pas trouvé seul ce que contenaient ces boîtes: des cheveux!
Ils viennent de la ville des banques, Shanghaï. Avec cela on fait des
_scourtins_. Le scourtin est un tamis dont on use à Marseille dans les
fabriques de savon. On passe là-dedans les plus immondes des matières
grasses. Tant pis! pour des cheveux de Chinois ou de Chinoises, mais en
frémissant j'ai pensé à vous, ô mes délicieuses compatriotes! Loin de
vos nuques ingrates, que sont devenues les plus ruisselantes chevelures
de France? On en fait peut-être déjà des scourtins?
Voici quatre éléphants. L'idée ne m'était pas encore venue que les
éléphants étaient une vulgaire marchandise. Ils sont là, entravés,
entre des caisses de raisins et des boîtes d'ananas. Cette façon d'agir
avec les éléphants me paraît un peu légère. J'essaye de m'en expliquer
avec une espèce de gardien de quai.
--Qu'est-ce que c'est que ça? lui dis-je.
Mais il ne comprend rien à ma question.
--Ce sont des éléphants! me répond le lourdaud.
Il y a des moutons aussi. Ils sont méchants comme des loups. L'un
essaye de mordre ma main caressante. Je l'excuse. Au pays qui l'a vu
naître, tous les hommes doivent être bouchers. J'ajoute qu'à ce même
moment un gouverneur des colonies débarquait. Mon mouton devait le
savoir. Or, quand un gouverneur débarque aux colonies, c'est toujours
les moutons qui font les frais de la fête. On leur coupe le cou en
signe de réjouissance! Je te pardonne, ô mouton, d'avoir été un peu
nerveux!
Si les amiraux aiment monter à cheval, ce qui est bien connu, les
chevaux, eux, n'aiment pas monter sur les bateaux. Je le regrette.
On doit toujours rendre une politesse. Mais le cheval ne le comprend
pas... Je constate le fait, une fois de plus, au Môle D. On envoie
ces chevaux-là en Syrie. C'est cependant un voyage instructif. Ils ne
veulent pas s'instruire! Il leur faut un long discours de talon de
botte pour les faire entrer dans la boîte que la grue tout à l'heure
soulèvera. Les flancs de l'un d'eux étaient même complètement sourds à
l'éloquence des palefreniers. Le propriétaire dut intervenir lui-même.
--Tu iras comme cela ou à la nage, dit-il à l'animal.
L'animal n'était pas sportif. Il préféra la boîte.
Et voici là-bas une chaîne de montagnes. On l'a également apportée à
Marseille. Elle est noire: elle vient de Cardiff. C'est le charbon.
*
* *
Export! Import!
Ces deux noms magiques de l'âge moderne flamboient à l'entrée du port
de Marseille.
Chauffez, bateaux! Levez et jetez l'ancre! On exporte! On importe!
La vie, le bien-être, le luxe des peuples sont aujourd'hui basés sur
le grand jeu de l'échange. Les hommes manquant de sagesse se sont créé
tant de besoins que la terre entière suffit à peine à satisfaire leurs
exigences. Donne-moi de ce que tu as, tu auras de ce que j'ai. Il me
faut du coton, de la soie, je te donnerai du vin, des liqueurs, des
étoffes. Apporte-moi du bœuf frigorifié, je t'enverrai de la moutarde.
Cède-moi des éléphants, tu auras des parfums. Voici des pianos, mais
je veux des figues. Achète mes charrues et vends-moi ton chêne-liège.
A moi le pétrole, à toi la poudre de riz. A moi le charbon, les
matières grasses, les cacahuètes. A toi les rails de chemin de fer, les
bouteilles de champagne, les produits pharmaceutiques. Voilà des autos,
donne-moi du caoutchouc. Je prends tes tapis, mais reçois mes canons.
Export! Import! Ce qui se boit, ce qui se mange, ce qui se tisse, ce
qui brûle, ce qui se transforme, ce qui fait la vie agréable et la mort
rapide: échangeons tout et vive le trafic!
IV
ON PART POUR LA CHINE
C'est tous les deux vendredis que les Messageries Maritimes partent
pour la Chine.
Il y a bien les paquebots japonais...
Mais l'individu français ne prend pas la Nippon Yusen Kaisha.
Cet animal de compatriote est en effet un voluptueux. Il éprouve du
plaisir à ne pas rompre du coup, avec ses douces habitudes. Ainsi
pensera-t-il avec satisfaction que même après avoir quitté les rives
du pays, il pourra payer encore des impôts.
Par exemple, il fumera, patriotiquement et fiscalement du tabac des
manufactures de l'État; ces contributions ne seront qu'indirectes, il
est vrai. A défaut des autres, cela lui ravigotera le cœur.
Ces vendredis-là, à deux heures, une séance de déménagement vous est
donnée gratuitement dans les hôtels de la Cannebière et d'alentour.
Dans nos pays, il y a toutes sortes d'écoles où l'on apprend aux
contemporains toutes sortes de choses. Il y manque l'école des
voyageurs. Personne ne pourrait monter sur un bateau, s'il n'avait
satisfait aux examens de cette école, je dis cela pour les dames et
à cause des cartons à chapeaux. Le jour du départ pour la Chine, il
y a des cartons à chapeaux dans tous les escaliers et sur tous les
trottoirs de Marseille. Parce que j'en ai crevé quatre cet après-midi,
des dames ont poussé des cris épouvantables et m'ont dit qu'elles me
considéraient comme un maladroit. Eh bien! moi aussi j'ai mon mot à
dire. Et je prétends qu'après avoir passé où j'ai passé, j'ai le droit
indéniable, n'ayant défoncé que quatre cartons, de me proclamer le plus
brillant équilibriste de l'époque!
Enfin, tout cela est jeté dans les omnibus: les chapeaux, les
dames, les cartons, l'équilibriste. Il y a aussi les petits chiens
chéris--2,200 francs de traversée pour les petits chiens chéris.--Ils
payent davantage qu'un passager de pont. Cela vous donne envie d'avoir
un collier! Et les omnibus démarrent.
J'ai ouï dire que le problème de la circulation empêchait souvent de
dormir M. le préfet de police de Paris. C'est un souci qui n'empêche
pas les autorités marseillaises de ronfler! Elles ont peut-être raison.
Pour la ville, c'est une curiosité. Cela doit attirer des visiteurs. On
peut, en effet, se déranger pour voir une chose pareille! Ni droite, ni
gauche. Permission d'enjamber les refuges, d'entamer les trottoirs. La
circulation à Marseille est régie par une loi unique: «Toute voiture
doit, par tous les moyens, dépasser la voiture qui la précède.»
On se croirait au temps des cochers verts et des cochers bleus de
Constantinople. C'est une course de chars. Qui arrivera premier et
déclenchera l'enthousiasme populaire? Le camion bouscule la voiture
d'un coup d'épaule. Le taxi souffle sur la bicyclette. Le camionneur à
trois chevaux se gare du camionneur à essence, mais il saute à la gorge
de la calèche de place. Parfois, le gros tramway les met tous d'accord,
il les cogne, l'un après l'autre avec sa baladeuse. C'est le grand
pugilat des véhicules!
O vous qui désirez mourir muni des sacrements de l'Église, n'oubliez
pas, à chacune de vos sorties, de prendre un prêtre dans votre auto!
*
* *
J'ai si peu perdu de vue le départ pour la Chine que c'est le trajet de
la Cannebière au cap Pinède que je viens de vous décrire.
Maintenant, nous voici dans le hangar de la longue traversée. C'est un
lieu sordide, exaltant et magique. Il n'est plus que de le franchir
et l'on est sur le quai et, contre le quai, chauffent, sifflent déjà,
l'_André-Lebon_, le _Paul-Lecat_, le _Porthos_ ou le _D'Artagnan_.
A lui seul, ce hangar est l'Extrême-Orient. On en renifle les aromes.
Du moins on les imagine. En tout cas, les parfums concentrés du hangar
semblent être venus jusqu'ici dans les cales et sur les ponts des
paquebots qui abordent là. Des pinceaux grossiers ont écrit sur les
murs les litanies des voyageurs du Sud: Port-Saïd, Suez, Djibouti,
Aden, Colombo, Penang, Singapour...
Priez pour nous!
Saïgon, Hanoï, Hong-Kong, Shanghaï, Yokohama!
Priez pour nous!
*
* *
Partir confère de la dignité. C'est un acte que l'on n'accomplit pas
avec ses allures de tous les jours. On ne sent plus sur ses épaules
le poids du quotidien. Au plus profond de soi, chacun perçoit qu'une
naissance se déclare.
Et c'est un tohu-bohu de bon ton, une aimable précipitation, un
gentil petit fouillis d'hommes, de femmes, d'enfants, de prêtres, de
militaires, de marins, de fonctionnaires, d'hurluberlus.
On a présenté sa valise au douanier, on a juré que l'on n'emportait pas
l'or de la Banque de France dans le fond de ses malles, ni dans celui
de ses goussets. Le hangar exhale de plus en plus les senteurs des
ports à venir.
Et l'on atteint le paquebot.
Garçons en tenue de bord qui surveillez l'entrée des échelles, gare à
vous! Vous allez être bousculés. Mais oui, on vous montrera le billet,
c'est entendu, mais n'arrêtez pas l'élan des passagers, surtout ne leur
demandez pas s'ils sont bien des passagers. Cela se voit, il me semble,
cela se voit autant que le ruban neuf d'un nouveau décoré! Allons,
place! Garçons en tenue de bord, place!
--Ma cabine, où est ma cabine? Numéro 78, maître d'hôtel.
--Deux étages au-dessus, coursive bâbord.
*
* *
Le détenteur du 78 est un débutant au pays des bateaux. Il n'en connaît
pas les détours. Il cherche. Il bafouille. Il est perdu!
C'est d'ailleurs l'encombrement. Sur les ponts, aux salons, dans les
escaliers, plus d'accompagnateurs que de voyageurs. Les premiers
descendront à la cloche, une demi-heure avant le dernier coup de
sirène. Et s'ils croient qu'une fois en mer, on pensera encore à eux,
c'est qu'ils ont des illusions.
Le 78 a déniché sa cabine. Il fait des yeux tout ronds. Il ne pensait
pas que c'était fait comme ça. Et puis, cet inconnu, qui était déjà
«chez lui»! Ce monsieur qui ne le séduit pas va coucher quarante-deux
jours à ses côtés! C'est son compagnon de litière. Quelle sale affaire!
Le 78 se demande pourquoi il n'a pas une cabine pour lui tout seul.
Non? Vous ne vous êtes pas regardé, monsieur 78! Les cabines pour «soi
tout seul» sont pour plus malins que vous!
Il partira quand même, mais il est défrisé.
Cette petite dame trouve que ça remue déjà.
--Qu'est-ce qui remue? lui renvoie son mari qui se sent les pieds bien
à plat.
--Je te dis que ça remue.
L'homme aux pieds bien à plat hausse les épaules et monte au bar. Je le
connais. Il y restera jusqu'à Saïgon.
Officiers, garçons, femmes de chambre qu'à défaut l'on trouvera belles
au dixième jour de mer, tous sont devenus des oracles. Les yeux dans
les yeux, les clients les interrogent sur le temps. Ils répondent
toujours la main sur le cœur. Ce n'est pas signe de mal de mer, mais de
franchise.
--Alors, monsieur l'officier, vraiment, monsieur l'officier, vous
croyez que l'on pourra danser ce soir?
--Je le jure, madame.
L'officier ne les trompe pas. La chère créature dansera sûrement. Si ce
n'est au son du piano, ce sera au souffle du mistral.
L'arche de Noé va s'en aller. Elle emporte le genre humain par
échantillons. Il n'en manque pas un. Vous avez un petit bout de tous
les pouvoirs constitués, un magistrat, un évêque, la moitié d'un
colonel, je veux dire un lieutenant-colonel. Le rayon des «classes»
est au complet, de l'ambassadrice à la chanteuse d'outre-mer. Toute
la gamme des marchands. Le plus magnifique est celui qui va au Thibet
proposer du curaçao aux lamas.
--Ils boivent de l'eau de neige, mon vieux! Vous n'en vendrez pas un
litre de votre liqueur. C'est moi qui vous le dis.
Il me rit au nez.
--Et ils vous ouvriront le ventre.
Il se dirige vers le bar.
--Ils vous pileront la tête dans une écuelle.
--Et moi je vous tirerai les oreilles.
La sirène mugit. C'est à croire que toutes les vaches d'un troupeau ont
la queue prise dans un tiroir. Cela veut dire qu'il faut descendre.
Alors, quand je fus à terre, je criai d'en bas au marchand de curaçao:
--Et puis, ils se tailleront des porte-monnaie dans la peau de vos
fesses!
*
* *
Le paquebot décolle.
Au bout du pont des secondes, de jeunes missionnaires à barbe encore
folle, et qui _ne reviendront pas_, regardent une dernière fois la
terre de Marseille, tandis que sur le quai des musiciens ambulants en
font autant, dans l'espoir d'une pièce de deux sous, en échange d'une
rengaine natale, de la part de ceux qui s'en vont...
V
LA CANNEBIÈRE
_Il est dit dans ce chapitre_:
«_La Cannebière a peut-être bien huit ou neuf maisons. Cependant elle
est comme toutes les rues, elle a deux côtés, ce qui peut lui faire
seize ou dix-huit maisons._»
_Ce n'était pas long..._
_Marseille, prise au fait, n'en croyait pas ses yeux._
_Elle mesura et vit que c'était vrai._
_Comment faire? Marseille débaptisa la rue Noailles qui faisait suite
et l'appela aussitôt rue Cannebière._
_La Cannebière compta immédiatement un nombre beaucoup plus
respectable de maisons._
_Et du coup, le malheureux écrivain passa pour un imposteur..._
Ce n'est pas du tout ce que vous croyez.
La Cannebière ne donne rien en photographie.
On la met sur carte postale, c'est entendu, et puis après?
Cela n'a rien appris à personne de voir la Cannebière sur carte postale.
Le mieux que pourrait en faire un peintre ne serait qu'un tableau qui
n'en vaudrait peut-être pas un autre.
C'est comme si l'on peignait une cour d'assises avec son prévenu, ses
juges, ses avocats. Cela ne traduirait pas les passions que soulève une
cause populaire.
La Cannebière a peut-être bien huit ou neuf maisons. Cependant elle est
comme toutes les rues, elle a deux côtés, ce qui peut lui faire seize
ou dix-huit maisons.
Elle ne donne même pas sur le large de la mer, mais sur le vieux port,
si vieux, en effet, qu'il n'est plus qu'un beau mort.
Il y a des hommes et des femmes qui sont assis aux terrasses des cafés,
d'autres qui vont et viennent. Des automobiles sur le modèle de toutes
les autres automobiles, et des chiens qui ne sont même pas des tigres.
Seulement...
Les gens de la Cannebière ne ressemblent pas aux promeneurs et aux
buveurs des avenues, cours, boulevards et mails des autres chères
villes de la chère vieille petite France.
Vous avez remarqué que, lors de certaines fêtes, à l'occasion de
courses d'animaux, par exemple, on voit nettement deux sortes
d'individus dans les rues: ceux qui portent un carton pendu à la
boutonnière et ceux qui n'ont rien à la boutonnière. Les uns sont de
la fête, les autres n'en sont pas. Et cela fait deux humanités très
différentes.
Sur la Cannebière, il n'y a que des gens qui sont de la fête.
Ils ne portent pas de petits cartons, mais ce n'est là qu'un détail.
En tout cas, presque tous y auraient droit.
S'ils portaient des cartons, ces cartons seraient de deux couleurs:
verts et noirs.
Le carton vert désignerait ceux qui embarquent, le carton noir ceux qui
débarquent.
Ce serait un défilé nonpareil. On y lirait dessus les noms de tout le
planisphère terrestre.
Je ne vois pas quel autre spectacle serait plus magnifique.
Ce spectacle est celui de la Cannebière.
*
* *
Il est toujours agréable, quand on ne sait quoi faire, de rencontrer un
membre de sa famille.
La Cannebière est le foyer des migrateurs.
C'est le rendez-vous de tous les Français qui se sont connus ailleurs
qu'en France.
Si vous avez un compte à régler avec un mauvais Européen qui, sur un
point quelconque des grands océans, vous a vendu des poissons chinois
qui sont crevés en route, achetez un gourdin, venez vous asseoir sur la
Cannebière et attendez; le misérable passera sûrement un jour.
Ils y passent tous.
C'est à croire que les voyageurs ont une religion secrète et que la
Cannebière est quelque chose dans la religion des voyageurs, comme La
Mecque dans la religion des musulmans.
Cela, par exemple, doit leur valoir d'importantes indulgences
plénières, de venir une fois tous les cinq ans prendre un
vermouth-cassis sur la Cannebière!
De toutes façons, ce doit être une raison comme ça.
Autrement, je ne rencontrerais pas ici, chaque soir, entre 6 heures et
7 heures, tous les messieurs et toutes les dames que j'ai connus sous
l'autre soleil.
Voici le restaurateur de Djibouti, venu à Marseille acheter du beurre,
des œufs à la coque et peut-être même de la glace! Voici M. Alphonsin
qui vend du plaisir dans toute la Syrie.
--Pas une garnison du Liban et de l'Anti-Liban qui n'ait sa petite
maison.
Le doigt levé, il ajoute:
--Et toutes dotées d'un piano mécanique!
Voici le marchand de tabac d'Algérie. Il faut n'avoir jamais porté
un casque colonial pour ignorer ce phénomène incomparable. Pour mon
compte, depuis douze ans que je le rencontre, il me promet un paquet de
cigarettes. Il me l'a promis dans les cinq parties du monde.
--Tiens! je rentre de Perse et je repars pour le Maroc, mais viens ce
soir prendre le vermouth-cassis, je te donnerai un paquet de cigarettes!
Il me le doit toujours!
Voici un pilote de la rivière de Saïgon. Il y retourne. Il n'était pas
mal en France...
--... Mais, en Cochinchine, vois-tu, mon vieux, on se sent tout de même
un peu plus chez soi!
Voici les officiers coloniaux; celui-là faisait le capitaine à
Tien-Tsin, il va faire le commandant à Madagascar. Retour de
Brazzaville, cet autre va instruire les cipayes à Pondichéry.
Voici Mouffin. Ah! Mouffin! Il n'a pas le temps de s'arrêter; il est
pressé. On l'attend à sa maison, paraît-il.
--Et où est votre maison, Mouffin?
--Aux Nouvelles-Hébrides, pardi!
*
* *
Je me suis brouillé avec l'étonnant Railly, qui était mon grand ami,
que je n'avais plus revu de longtemps, que j'avais quitté, je crois, à
Manille ou à Java et qui, depuis quarante-huit heures, regardait sur
la Cannebière si je _ne passais pas_.
Il me voit. Il pousse un cri de putois. Je continue mon chemin. Il
enjambe les tables, renverse les siphons, me met la main au collet.
--Je t'attendais, me dit-il. Ton verre est servi. Tu repars
après-demain avec moi, j'ai une voiture sur le bateau. Tu n'as pas trop
vieilli. Mais je ne me trompe pas, tu es bien mon vieil ami Londres?
Oui, c'est tout à fait toi. Ce n'est pas trop tôt. Tu vas écouter mon
affaire.
Où nous sommes-nous quittés? Tu te le rappelles, toi? Je crois que
c'est à Bombay. Bref! Voilà un an, je rentre de ma tournée du Japon.
Je débarque ici le 27 janvier. Je me dis: je vais aller voir ma sœur
à Châlons. Figure-toi qu'avant, j'ai l'idée de passer à ma maison de
commerce. Le patron était là. Le voilà qui me fait des grâces.
--Il y a une affaire formidable à traiter à Madagascar, qu'il me dit.
--Tant mieux, patron.
--Elle est pour vous!
--Merci.
Je remettais mon chapeau quand il me dit:
--Le bateau part demain, le 28.
--Patron, je viens de m'envoyer la Nouvelle-Zélande, l'Australie, les
Philippines, le Japon, l'Inde, la Chine et leur petit-fils l'Indochine.
Vous êtes bien gentil, mais je voudrais aller voir ma sœur.
--Où habite-t-elle votre sœur? me demande-t-il.
--A Châlons.
--C'est trop loin! Vous n'aurez pas le temps. Qu'est-ce que cela peut
vous faire d'aller avant à Madagascar?
--Entendu, patron, lui dis-je; j'y vais et je reviens.
J'arrive à Tananarive--tu sais, la mère Karinan, mon vieux, elle
est crevée!--je fais l'affaire. J'allais revenir voir ma sœur quand
la maison me câble de profiter de l'occasion pour faire la tournée
diagonale de l'Afrique. C'est prendre la piste Zanzibar pour aboutir
à Konakry. Quand je repense à ça, j'ai toujours soif--donne au petit
Railly un vermouth-cassis, garçon, pour la diagonale--alors j'ai fait
l'Afrique. J'ai repris un «chalut» à Konakry. De Bordeaux, je m'amène
ici. Dix-huit mois de mers du sud, dix chez les négros, cela fait à mon
calendrier deux ans et quatre mois. Or je suis ici depuis trente-six
heures, et je vais me rembarquer sans voir ma sœur. C'est pourquoi
je t'emmène. Voilà ce qui se passe. De Beyrouth, on gagne Bagdad. De
Bagdad la Perse. Le but est Kaboul. L'Afghanistan, voilà le neuf, voilà
l'avenir. C'est cela qui va faire une belle tournée, vieux compagnon!
--Tu parles trop vite, Railly. Pour moi, ce n'est pas possible. Je ne
vais pas de ce côté.
--Mais, mon vieux, je te déposerai où tu voudras!
--Je dois prendre un autre bateau.
--J'ai une voiture. Je te mettrai au golfe Persique. Là, tu en prendras
des bateaux. Ce n'est pas ça qui manque, les «chaluts», dans le golfe
Persique. En attendant, tu vas voir comment, au bout de deux ans et
quatre mois chez les sauvages, on sait offrir à dîner à ses amis!
C'est le lendemain à midi quarante que je me suis brouillé avec Railly.
La Cannebière éclatait de joie sous le soleil. Les «marins» étaient
autour de leur table, au café-glacier.
C'est là qu'ils se retrouvent quand ils débarquent. Ce sont des
officiers de la marine au long cours. Lorsque l'on se rate seulement
d'une heure à cette table de café, la tyrannie de la mer est si grande
que cela suffit, parfois, pour que l'on reste un an sans se revoir.
C'est comme une espèce de rendez-vous dans la lune.
J'étais donc avec mes amis, les marins.
Railly entra. Les marins étaient aussi ses amis. Il me dit tout de
suite: «Ton sac est fait? C'est à quatre heures, tu sais.»
Je lui demandai d'être sérieux.
--Alors, tu ne viens pas avec moi, fit-il.
J'expliquai aux amis que Railly s'était mis dans la tête de m'emmener
en Afghanistan.
--Oui, ou non, viens-tu avec moi?
Je lui dis qu'il rêvait.
Il s'était assis. Il se leva, serra la main à tout le monde, mais pas à
moi.
A la porte, il se retourna.
--Alors, c'est non, fit-il.
--Évidemment!
Il disparut.
On l'attendit une demi-heure, mais il ne reparut pas. Je ne l'ai plus
jamais revu.
La Cannebière a peut-être bien seize ou dix-huit maisons... Seulement,
voilà!
VI
PLACE DE LA JOLIETTE
Vers 6 heures 30 du matin vous sentez tout de suite que les trams qui
passent ne sont pas faits pour vous. Ce sont les trams bleus.
Ils ne sont pas du même bleu que les trains qui, à Calais, prennent les
Anglais pour les conduire sur la côte. Le bleu des trams de Marseille
est à l'intérieur des voitures. Il est sur le dos des voyageurs. Ce
bleu est celui des habits de toile des ouvriers sans profession, les
dockers.
Ils vont place de la Joliette.
C'est une grande place à terre-plein. Un haut immeuble frotté
d'architecture la flanque à gauche: la Compagnie des Docks. En face, un
poste de police. Autour, les sièges des syndicats. Des bars.
Les dockers arrivent. Ils ne vont pas au travail, ils viennent chercher
de l'embauche. Alors la place prend son véritable visage. Elle devient
une foire aux hommes.
Qu'est-ce qu'un docker? On vous répondra: «C'est un homme qui charge
ou décharge les navires dans les ports.» Eh bien! celui qui vous aura
fait cette réponse, si exacte qu'elle puisse paraître, ne vous aura
rien répondu de bon. Évidemment, un docker est un homme qui coltine des
ballots dans les docks. Mais quel est cet homme qui s'est fait docker?
On apprend à être mécanicien, chaudronnier ou maçon. On devient docker.
Être mineur, forgeron, ébéniste, c'est avoir un métier. Docker n'en
est pas un. On n'est pas ouvrier en étant docker. Si les circonstances
l'exigeaient, il me faudrait du temps pour être horloger, couvreur ou
vitrier. Le lendemain matin, à 7 heures, je serais docker. On rencontre
des ouvriers parmi les dockers, ce sont justement des ouvriers sans
travail. Un docker est un homme qui travaille durement pour la seule
raison qu'il n'a rien à faire.
Mais il faut manger.
D'où viennent-ils? Ils ont couché à la Belle de Mai. C'est le quartier
le plus accueillant pour les gens en peine. Mais d'où venaient-ils?
Ce sont des nomades français, arabes, syriens, espagnols, belges,
italiens. Que font-ils à Marseille, puisqu'ils n'ont rien à y faire?
Ils y font les dockers!
*
* *
Vers 11 heures 30, la matinée terminée, les dockers repassent place
de la Joliette. Ils vont déjeuner. Qu'ont fait ces hommes-là pour
sentir aussi mauvais? On dirait qu'ils ont bu tant d'huile de foie de
morue qu'à la fin cette huile ressort par leurs pores. On pourrait
assaisonner la salade pour tout un régiment rien qu'en pressant leurs
vestes bleues. Ils ont coltiné des huiles de poisson.
Ceux-là ne peuvent cacher leur profession, ce sont les charbonniers. On
va au charbon quand on ne peut plus, mais plus du tout, faire autre
chose. Un charbonnier de quai est moins ouvrier encore qu'un docker.
Il est un déchet du port, un débris de la vie. Autrefois, il a été
notaire, professeur; quelques-uns auraient dans leur poche des diplômes
de baccalauréat ou de licence s'ils avaient encore quelque chose à
mettre dans leurs poches.
Il n'y a pas d'Arabes, pas de nègres chez les charbonniers. Ils
sont immédiatement après le dernier barreau de l'échelle sociale,
c'est-à-dire tout à fait par terre.
Ce sont des blancs d'Europe: déserteurs espagnols, grecs, enfin de
tout! Des Français. Je n'ai rien su d'eux. Un seul m'a dit quelques
mots dans ce souterrain du quai des Anglais où j'allais les _voir
manger_. Un opérateur de cinéma s'acharnait à prendre la scène. Il ne
provoquait d'ailleurs l'attention d'aucun des mangeurs. Alors l'homme
m'a dit:
--Cela ne signifiera rien s'il ne reproduit pas en même temps sur
l'écran notre acte de naissance.
Puis il s'est tu. Il avait des mains fines. Il ne possédait plus rien
que l'histoire de sa vie. Je ne pouvais cependant pas lui demander
qu'il me l'offrît!
C'est la légion étrangère sociale!
*
* *