Amsterdam, 7 juillet 1810.
«Monseigneur, le général Piré que j'ai envoyé ce matin à Harlem pour
présenter mes hommages au prince royal et me rapporter des nouvelles
de sa santé me rend compte que Son Altesse impériale jouit d'une
très bonne santé. Elle a beaucoup pleuré en apprenant le départ du
Roi, mais elle est tranquille maintenant et ne fait plus de
question.
«On paraît croire à Harlem que le Roi a pris la route de Brême et
que son intention est de s'embarquer pour l'Amérique avec un
passeport anglais que Sa Majesté s'est procuré en envoyant il y a
quelque temps un officier à Londres.
«Le général Travers accompagne Sa Majesté ainsi que le contre-amiral
Bloys avec un seul valet de chambre. On assure que le Roi a trompé
ces deux officiers, qu'ils ne savaient rien de ses projets avant son
départ.
«Le Roi a emporté avec lui tout l'argent qu'il a trouvé dans les
caisses des différents services; on évalue la somme, tant en or
qu'en bijoux, à 600,000 florins, dont 250,000 florins en lettres de
changes[160].
[Note 160: Ceci était faux; Louis n'avait emporté que mille
florins lui appartenant.]
«Sa Majesté voyage dans une mauvaise voiture de poste du pays.
«Elle doit avoir fait, la veille de son départ, de fausses
confidences à presque tous les officiers de sa maison pour les
tromper sur les motifs de son absence, particulièrement à son grand
maréchal à qui elle a prescrit quelques dispositions pour sa
réception au palais de Loo, en lui faisant donner sa parole
d'honneur de n'en rien dire à personne.
«On a reçu au palais de Loo un billet du général Travers qui
annonçait que Sa Majesté faisait un petit voyage et qu'elle
arriverait incessamment, et qu'on ne fût point inquiet. Ce billet
était sans date et sans désignation du lieu où il avait été écrit.
«Le grand maréchal du palais et le grand écuyer assurent que les
ministres doivent avoir été prévenus la veille du départ du Roi,
attendu qu'un officier appelé Goty ou des Goty a remis dans la nuit
du 2 au 3 au ministre de la guerre et dans le conseil des ministres
qui était assemblé un mot du Roi ainsi conçu: «_Je pars, et au
moment où vous lisez ce billet je traverse Amsterdam._» Sa Majesté
n'est point entrée en ville comme elle l'écrivait, mais l'a
seulement tournée.
«Le Roi a été reconnu par un Juif à Naarden au moment où le général
Travers menaçait un postillon de le tuer s'il ne voulait doubler.
«Il paraît que le Roi craignait d'être reconnu en relayant.
«Un courrier venu d'Aix-la-Chapelle doit avoir été chargé par Son
Altesse impériale Madame Mère de dire au Roi: «_Dites à mon fils que
je ne lui écris pas parce que j'ai peur que vous ne soyez arrêté en
route_, mais que tout est prêt ici pour le recevoir et que j'espère
l'embrasser bientôt.»
«Le Roi a donné ordre de vendre les propriétés qui lui appartiennent
et même quelques propriétés de la couronne pour payer ses dettes.
L'intendant de la couronne a déjà commencé ses opérations à cet
égard en vertu d'un décret antidaté.
«Votre Excellence trouvera ci-joint copie de la lettre écrite par le
Roi au Corps législatif avant son départ.
«_P.-S._--À l'instant où je fermais ma lettre, je reçois celle
incluse de Mme de Boubers. Je vous prie d'assurer Sa Majesté de tout
mon zèle et de mes précautions en pareille circonstance. Je vais
même monter en voiture pour Harlem d'où j'aurai l'honneur de ramener
le Roi pour peu que cela me semble nécessaire. Quant à ses besoins,
j'y aurai pourvu de la manière qu'on doit attendre de mon
dévouement. Ci-joint une autre lettre du ministre de la police du
royaume de Hollande; c'est un Orangiste dont j'ai peine à obtenir
les renseignements qui me sont nécessaires.»