Amsterdam, 6 juillet 1810.
«Sa Majesté impériale et royale a dû recevoir par M. le maréchal duc
de Reggio le détail de son entrée à Amsterdam, des honneurs civils
et militaires qui lui ont été rendus, des discours qui lui ont été
adressés et des dispositions généralement bonnes qui lui ont été
montrées. Cette circonstance vient à l'appui de ce que j'ai souvent
eu l'occasion de dire à Votre Excellence, que la nation est bien
disposée et facile à conduire, et que la direction seule des
affaires a été très mauvaise. La ville n'a jamais été plus
tranquille. À la première stupeur succède l'espoir que Sa Majesté
impériale et royale n'abandonnera plus une si bonne nation à
elle-même et qu'elle daignera la placer désormais sous sa protection
et sa direction la plus immédiate que possible. C'est le cri général
de toutes les classes et surtout du commerce. Si l'on rencontre
encore une crainte, c'est de ne pas obtenir à cet égard des
déterminations tout à fait définitives.
«Le maréchal m'avait fait prévenir par son chef d'état-major de
l'heure où il se présenterait devant les portes. Je suis allé une
demi-lieue au-devant de Son Excellence, que je n'ai pas tardé à
apercevoir à la tête de son état-major et de sa cavalerie. Je suis
alors descendu de voiture, le maréchal a mis pied à terre et nous
sommes entrés dans une cabane de pêcheurs, au pied de la digue, où
nous nous sommes entretenus assez longuement sur l'état où j'avais
laissé la ville et celui où probablement le maréchal allait la
trouver, sur l'abdication et le départ du roi et l'impression que
cet événement avait produit, et enfin sur l'ensemble des affaires.
L'armée avait suspendu sa marche. Après avoir tout concerté pour le
mieux, le maréchal est remonté à cheval, je suis remonté en voiture,
et les troupes françaises ont fait leur entrée comme le portait le
programme. Le maréchal s'est montré particulièrement satisfait de la
conduite du lieutenant général Bruno et du bourgmestre.
«L'avant-veille de son départ j'avais été averti que Sa Majesté
avait fait des questions sur ses voitures et que le grand écuyer lui
avait répondu dans une bonne intention qu'aucune n'était en état. Je
prévins le jour même le maréchal de cette circonstance par M. de
Caraman, quoique je susse que cet avis ne pouvait rien empêcher,
mais c'était tout ce que je pouvais. Le roi fit acheter une voiture
qu'il alla joindre vers une heure du matin à pied avec le général
Travers. La princesse Dolgorouki, qui habite une maison près du
château, ayant remarqué différents transports de portefeuilles, eut
l'éveil et vit le roi au moment où il traversait un petit fossé pour
aller gagner sa voiture. Personne ne sait positivement quelle route
a suivie Sa Majesté. On assure l'avoir vue au Gueldre, du côté
d'Arnheim; d'autres personnes parlent d'embarquement et d'Amérique.
«Avant-hier une députation de la régence est allée complimenter le
jeune prince. Mme de Boubers, sa gouvernante, dit à Son Altesse
royale qu'elle devait saluer, mais ne faire aucune réponse, et
défendit aux officiers attachés à sa personne de l'appeler autrement
que Monseigneur et Votre Altesse royale, jusqu'au moment où elle
aurait reçu des ordres de l'empereur.
«Je prévoyais depuis quelques jours que quelque grande faute allait
être faite, et c'est pour la détourner qu'outre ce que je pouvais
faire de démarches officielles, j'avais envoyé à Harlem l'amiral de
Winter et quelques autres braves gens pour combattre les mauvaises
résolutions et donner de bons conseils. J'avais fait plus; j'avais
dit à M. Van-der-Heim, pour l'ébranler et après avoir épuisé tous
les moyens de persuasion, qu'il ne fallait pas qu'il se fît illusion
et que si des déterminations contraires à la gloire du roi pouvaient
prévaloir, jamais Sa Majesté l'Empereur ne pourrait croire qu'elles
eussent eu leur source dans le coeur de son frère et du connétable
de France, et que Sa Majesté en attribuerait très naturellement le
blâme à ses mauvais conseillers. M. Van-der-Heim me répondit qu'il
voyait où allait ce langage, qu'il avait tout tenté pour amener le
Roi à recevoir le maréchal et à faire les choses comme il convenait,
mais que cela fait, il obéissait à son souverain en honnête homme et
sans examiner s'il y avait du danger attaché à l'exercice de ses
devoirs. C'est, je crois, le 30 juin ou le 1er juillet que M.
Van-der-Heim me répondit ainsi, et le Roi partit dans la nuit du 2
au 3 juillet.
«Le secret de sa proclamation a été gardé par les ministres, et je
n'en ai pu avoir connaissance que lorsque déjà elle était affichée à
tous les coins de rue.
«La lettre du Roi au Corps législatif est de sept pages et renferme,
dit-on, des choses très fortes. Ses membres se sont engagés par
serment à n'en donner aucune communication. On me l'a promise pour
ce soir ou demain matin: je l'enverrai tout de suite à Votre
Excellence.
«Je vais dîner aujourd'hui avec le maréchal chez les magistrats de
la ville. J'ai déclaré que j'y paraîtrais comme Français et comme
particulier, mais sans caractère diplomatique.
«Quelqu'un qui arrive à l'instant de Harlem m'assure que le Roi a
nommé un conseil d'administration avec pouvoir illimité pour vendre
et aliéner le mobilier de la couronne à Utrecht, Soesdyck,
Harlem-le-Loo, etc. Sa Majesté a rendu aussi un décret pour liquider
les deux millions qu'elle a empruntés sur ses domaines de
l'Ost-Frise. Le décret doit être communiqué demain et daté du 30
juin. Je vais en prévenir M. le maréchal duc de Reggio pour que l'on
fasse suspendre jusqu'au retour des courriers.
«_P.-S._--Je joins ici le numéro du courant qui renferme le détail
de l'entrée de nos troupes et de l'accueil qui leur a été fait. On
me fait craindre de ne pouvoir me procurer la copie promise de la
lettre du Roi. J'ai promis au maréchal de lui en donner un double si
je l'obtiens. On y remarque, m'assure-t-on, cette phrase: Je vais
mener le reste de mes jours une vie errante et fugitive. On croit
que Sa Majesté s'est dirigée du côté de Farmurigue. Il y a sur cette
côte beaucoup de navires américains.»
Dès que l'empereur connut l'abdication et le départ de son frère, il
ordonna au duc de Cadore de lui préparer un projet de note à
adresser au ministre des affaires étrangères de Hollande, le baron
de Roëll.
Le duc de Cadore envoya le 5 juillet à Napoléon le projet
ci-dessous:
«Dans ma note du... j'ai eu l'honneur de vous exposer quelle avait
été la conduite de la Hollande et combien elle avait nui à la cause
commune en se livrant à un commerce interlope contraire à ses
engagements avec la France, contraire au système que les ordres du
conseil d'Angleterre de novembre 1807 avaient forcé l'empereur
d'adopter, et je montrais à Votre Excellence comment cette suite
d'erreurs où la Hollande a été précipitée par l'Angleterre
nécessitait sa réunion à l'empire.
«Cependant l'empereur, quoique bien convaincu que tel était l'unique
remède aux maux dont il se plaignait, a cédé aux voeux de son
auguste frère en concluant avec lui le traité du 16 mars qui
conservait l'indépendance de la Hollande et ne lui occasionnait que
les sacrifices indispensables pour le maintien du système et
l'intérêt de la cause continentale. Ce traité aurait pu atteindre
son but si ses clauses avaient été fidèlement observées. Mais aucune
condition n'a été remplie, excepté celles auxquelles le gouvernement
hollandais ne pouvait s'opposer, comme la cession de quelques
provinces qu'occupaient déjà les troupes françaises. De faibles
efforts ont été faits pour armer l'escadre promise et elle n'a pas
encore d'équipage: les cargaisons américaines n'ont été livrées qu'à
moitié et l'on a donné à leur place les prises des corsaires
français. Le commerce interlope a continué; des licences ont été
données pour le favoriser. Le gouvernement a montré le même esprit
de haine et d'opposition à la France. Il a cherché à rendre cette
disposition populaire; la populace de quelques villes a insulté les
soldats français, celle d'Amsterdam a insulté l'empereur, dans sa
livrée portée par le cocher de son ambassadeur, et cet attentat
commis en plein jour est resté impuni. Le chargé d'affaires de
France a été l'objet d'une modification offensante pour le souverain
qu'il représentait. L'aigle impériale, qui dans toute l'Europe est
reçue en triomphe, a été repoussée d'Harlem, insulte qu'aucun
souverain de la terre n'aurait pu faire impunément. Si ces griefs
multipliés ont justement indigné l'empereur, il a encore été plus
touché de la déplorable situation où se trouve la Hollande. Les
douaniers français y sont établis et les douanes françaises sont
fermées au commerce hollandais. Les uns éloignent toutes les
importations du dehors; celles-ci repoussent toute exportation de la
Hollande. La misère la plus profonde doit être le résultat de cet
état de choses, et cet état ne peut être changé. Pour l'intérêt de
la Hollande, on ne peut sacrifier la cause du continent. La
révocation des ordres du conseil d'Angleterre aurait pu seule rendre
l'indépendance de la Hollande compatible avec l'intérêt de la France
et de l'Europe.
«L'empereur, lorsque cet intérêt est si violemment blessé, lorsque
les peuples de Hollande éprouvent par leur isolement nécessaire une
si grande misère, ne peut donc tarder de prendre un parti. On
satisfait à toutes les convenances, remédie à tous les maux, celui
de la réunion de la Hollande à l'empire français. Une absolue
nécessité en impose l'obligation. Je dois donc faire connaître à
Votre Excellence que Sa Majesté s'est décidée à _rappeler auprès
d'elle son auguste frère_ à qui les circonstances ont ôté la
possibilité de remplir l'objet pour lequel l'empereur l'avait élevé
sur le trône de Hollande et qui était si bien dans son coeur, celui
de faire le bonheur de la nation hollandaise, en servant les
intérêts de la France.»
Cette note résume tous les _prétextes_ saisis par l'empereur pour
expliquer l'annexion de la Hollande. Une des dernières phrases
explique pourquoi Napoléon fit tant d'efforts pour obtenir de son
frère qu'il revînt près de lui en France.