Amsterdam, 2 juillet 1810.
«L'amiral de Winter est descendu hier chez moi deux heures après
l'expédition de ma dépêche. Il arrivait d'Haarlem. Il avait trouvé
le roi en conseil délibérant sur les circonstances. L'âme du roi
paraissait livrée à la plus profonde amertume, et l'amiral entra
dans sa douleur pour l'adoucir et donner plus d'autorité aux
conseils qu'il venait offrir. Il dit donc au roi qu'il croyait que
l'on devait attribuer le malheur des circonstances au mauvais
système où le gouvernement s'était jeté dès l'origine, et qu'il s'en
était toujours franchement exprimé, mais qu'il ne s'agissait plus
du passé, dont on n'était plus le maître, mais de l'avenir qui nous
appartenait encore; qu'en fidèle sujet il venait offrir au roi sa
personne, sa vie et ses loyales opinions; que, soit que le
gouvernement eût des torts envers l'empereur ou qu'il se crût
calomnié auprès de Sa Majesté, ce moment pouvait redresser toutes
les opinions et prouver que le roi était toujours ce qu'il devait
être pour son auguste frère et pour la France, que le roi devait
recevoir les troupes françaises en connétable, les fêter, les
accueillir à la tête de son peuple, de ses troupes et de toutes les
autorités, et que ce jour du 4, qui paraissait à quelques-uns si
calamiteux, pouvait de cette façon devenir un jour de réconciliation
entre les deux souverains et fixer sur la nation hollandaise les
regards bienveillants de l'empereur. L'amiral fut soutenu, à ce
qu'il m'a dit, avec beaucoup de force, par le général Dumonceau, que
le maréchal duc de Reggio venait d'envoyer au roi et dont, depuis
quelque temps, l'ambassade n'avait pas eu à se louer. Il paraît
qu'il s'est bien montré dans ce moment. Les ministres de la guerre
et de la marine, quoiqu'avec moins d'énergie, exprimèrent des
opinions raisonnables, et il n'y eut pas un conseil décidément
mauvais.
«Le roi déclara à ses ministres et à ses grands officiers ce que
déjà il m'avait fait annoncer par le ministre de la marine, qu'il en
userait dans cette journée en prince français et en connétable, mais
quand on lui demanda le détail de ses intentions, il dit qu'il
prescrirait de faire les choses pour le mieux et de façon à donner à
l'empereur l'opinion qu'il désirait que Sa Majesté prît de son
peuple; et comme on lui demandait encore quelles dispositions il
prescrirait pour son palais et pour sa personne, il montra la
résolution inébranlable de rester dans son pavillon de Haarlem
jusqu'au retour du courrier qu'il venait d'expédier à l'empereur.
L'amiral fit les plus grands efforts pour ébranler cette résolution'
dont il prévoyait tout le mauvais effet. Le roi lui dit que la
fatalité l'entraînait, que rien ne pouvait désormais lui regagner le
coeur de son frère, qu'il était décidé à céder à la destinée et
qu'il resterait à son pavillon de Haarlem jusqu'au retour de son
courrier. L'amiral m'ajouta que Sa Majesté s'était exprimée
confidentiellement sur les déterminations graves que ce courrier
avait dû porter au pied du trône impérial. Il fut impossible
d'amener le roi à se trouver à Amsterdam le jour de l'entrée des
troupes. Du reste, il fut décidé par le roi que le général Bruno
prendrait le commandement des gardes et recevrait le maréchal à leur
tête; que toutes les autorités seraient présentes, que le
bourgmestre, M. Van-der-Poll, qui venait enfin de consentir à
reprendre son poste, ferait toutes les dispositions pour que la
ville eût dans cette grande circonstance l'attitude qu'elle devait
avoir, et qu'enfin une fête serait donnée aux soldats par la garde
et par les citoyens. L'amiral se proposait en me quittant de se
répandre dans la ville où il est fort connu et d'inspirer aux
citoyens de toutes les classes les sentiments que l'on devait avoir
et montrer dans cette occasion si intéressante. Cet avis de l'amiral
me fut fort utile et le soir, aussitôt que j'eus appris le retour de
M. Van-der-Heim, je me hâtai de me rendre chez lui. Je lui dis qu'il
m'était revenu que le projet du roi était de rester le 4 à son
pavillon de Haarlem, et que je ne pouvais croire à une détermination
qui ôterait à la fête projetée toute la grâce qu'il était si
désirable pour tout le monde de lui donner. M. Van-der-Heim me
répondit que personne autour du roi n'en avait pensé ainsi et que
dans l'état de brisement où était son âme on n'avait pas cru devoir
lui demander encore ce sacrifice qui ne semblait pas nécessaire pour
le bon accueil des troupes; que sûrement le roi s'y serait déterminé
s'il l'eût cru aussi convenable que je le pensais. Il m'objecta
d'ailleurs que le roi, frère de l'empereur et connétable de France,
ne pouvait habiter une ville où il ne commanderait pas, qu'il y
aurait à tout moment conflit d'autorité, et que Sa Majesté, qui ne
serait pas maîtresse de la ville, ne pourrait répondre des
mouvements que la malveillance pourrait chercher à y faire naître.
Je répondis à M. Van-der-Heim que, comme déjà je le lui avais dit,
l'affaire du commandement et du mot d'ordre était une affaire que je
croyais facile à régler entre le roi et le maréchal, et
qu'assurément le roi pouvait, de la part du maréchal, compter sur
les respects et les égards qu'il était à tant de titres en droit
d'en attendre; qu'à la rigueur, si cet objet présentait des
difficultés que je ne prévoyais pas, le roi serait toujours le
maître, après avoir reçu le maréchal et les troupes dont il est le
connétable, de retourner à son pavillon pour y suivre ses desseins
et attendre le retour de son courrier. Je priai M. Van-der-Heim de
retourner cette nuit même à Haarlem ou d'y envoyer quelqu'un de ses
collègues pour représenter toutes ces choses au roi, représentations
qui, à la vérité, venaient de moi, puisque ce cas n'avait pas été
prévu par mes instructions, mais qui m'étaient inspirées par le
désir de voir les choses s'arranger au contentement général et de la
manière qui pourrait rapprocher davantage Sa Majesté du coeur de son
auguste frère. M. Van-der-Heim m'a promis d'envoyer un courrier
cette nuit. J'aurai la réponse dans la journée. Je vais expédier M.
de Caraman à Utrecht pour informer M. le maréchal. Voici donc,
Monseigneur, en résumé l'état des choses:
«Il n'y aura point de résistance.
«Les troupes seront reçues en triomphe par la garde, ayant le
général Bruno (Français) à sa tête, et par la bourgeoisie ayant à la
sienne son ancien bourgmestre.
«Toutes les autorités seront présentes et en grand gala. Une fête
sera donnée aux troupes par la ville.
«Je tâcherai d'obtenir plus, et surtout la présence du roi. Votre
Excellence peut être assurée que j'en sens l'extrême inconvenance
et que je ferai tout ce qui pourra dépendre de moi pour y déterminer
Sa Majesté.
«J'ai, Monseigneur, des excuses à faire à Votre Excellence pour
l'extrême désordre de mes dépêches, depuis ces quinze derniers jours
plus particulièrement, mais je suis obligé d'écrire beaucoup et en
courant, de sortir et de recevoir beaucoup de monde, et c'est à
peine si j'ai le temps de mettre quelque ordre dans mes idées. J'ai
besoin de toute votre indulgence et j'ose la réclamer.
«_P.-S._--J'apprends à l'instant un fait que l'amiral de Winter n'a
pas voulu me dire, c'est que la cour a d'abord fort mal accueilli la
chaleur de ses conseils et l'a même assez maltraité, mais que ce
brave homme n'en a pas moins soutenu son noble rôle et ses efforts
pour sauver son pays et son roi du danger des premiers mouvements et
des résolutions irréfléchies. J'ai aussi beaucoup à me louer de M.
de Lagendorp, ancien ministre de la guerre.
«Je n'ai pas encore de certitude sur ce que feront les
fonctionnaires publics, mais je crois à ce que j'ai annoncé. Je
verrai ce soir le bourgmestre. Je joins ici la pièce oubliée de
l'avant-dernier numéro.»