SERRURIER À CADORE.

Amsterdam, 29 juin 1810.

«Je me suis rendu hier à quatre heures chez le roi, d'après

l'invitation que j'en avais reçue du chambellan de service. Sa

Majesté m'a témoigné la douleur qu'elle avait ressentie d'apprendre

que M. de Caraman n'eût point apporté de réponse aux ouvertures

qu'elle m'avait chargé de transmettre de sa part à Votre Excellence.

Le roi me dit que s'étant jeté dans les bras de l'empereur et lui

ayant remis son sort, celui de ses enfants et de son pays, il avait

attendu avec confiance les résultats de sa démarche, et qu'elle

était profondément affligée qu'elle n'ait rien obtenu sur le coeur

de son auguste frère. Je répondis au roi qu'en effet je n'avais

point reçu de réponse à la lettre dont j'avais chargé M. de Caraman.

Je répétai à Sa Majesté ce que j'avais dit à son ministre, que

seulement il était à ma connaissance que S. M. l'empereur était

toujours profondément blessé de l'outrage fait à son ambassadeur,

outrage qui n'était point encore réparé, et de l'insulte plus

récente faite à ses aigles en avant de Haarlem; que les

protestations étaient nécessairement insuffisantes dans des choses

qui touchaient d'aussi près à l'honneur des gouvernements et que des

faits seuls et des réparations éclatantes pouvaient satisfaire des

souverains. Le roi me demanda quelle était donc cette satisfaction

éclatante que désirait l'empereur, ajoutant qu'il la donnerait,

quelle qu'elle pût être, étant déterminé à faire tout pour apaiser

son auguste frère. Je répondis à Sa Majesté qu'elle trouverait ce

moyen de satisfaire S. M. impériale dans les deux demandes que

j'avais eu précédemment l'honneur de lui faire, savoir: la

réintégration de M. Van-der-Poll et la remise des coupables, dans

l'affaire des gens de l'ambassadeur, entre les mains des autorités

françaises. Ici, le roi montra une profonde répugnance à la

réinstallation de M. Van-der-Poll, que Sa Majesté prétendit avoir

demandé sa démission et s'être refusé à rentrer dans sa place. Elle

me déclara que toute autre satisfaction lui serait moins pénible et

serait, dans son opinion, moins avilissante pour son autorité. Sa

Majesté ajouta cependant de suite que si l'empereur l'exigeait, elle

forcerait ce magistrat à reprendre sa place.

«Le roi vint ensuite à l'affaire de l'ambassadeur. Sa Majesté

m'annonça que la procédure était entamée, que déjà un homme était

venu se déclarer le coupable, que c'était un malheureux dont la

famille était ruinée et que l'on supposait avoir fait cette démarche

pour avoir les mille ducatons promis; que, cependant, on allait

l'examiner, et qu'il serait confronté de suite avec le cocher de

l'ambassadeur aussitôt son arrivée; mais que la présence de cet

homme était indispensable pour les confrontations. Sa Majesté me

pria de l'envoyer au grand bailli aussitôt son retour.

«Le roi me montra aussi le dessein de renvoyer à Paris M. l'amiral

Verhuell, comme simple particulier, pour porter aux pieds du trône

impérial l'expression de ses sentiments et de ses voeux.

«Le roi m'ayant parlé de ses lignes, je lui représentai combien

cette attitude était injurieuse pour les armes impériales et le

scandale qu'elle présentait à l'Europe. Sa Majesté me représenta

qu'elle avait renvoyé tous les canonniers qui les occupaient aux

batteries des côtes et qu'elles avaient entièrement perdu de vue ce

qu'on avait pu y voir de menaçant. Elle ajouta qu'elle n'avait

jamais eu la pensée d'arrêter les mouvements des troupes françaises,

mais que le dernier traité, ne portant pas qu'elles occuperaient

Amsterdam, elle se croyait obligée à ne point y donner son

consentement. Que, du reste, l'empereur était assurément bien le

maître d'en user comme Sa Majesté le jugerait convenable. Je

répliquai au roi qu'il était à ma connaissance que Sa Majesté

impériale n'avait aucunement pensé à mettre garnison dans Amsterdam

à l'époque où l'on prit occasion de cette supposition pour prendre

l'attitude hostile où l'on se trouvait placé vis-à-vis d'elle.

«À la suite de cette explication, je quittai le roi, qui me

renouvela la demande instante de transmettre tout de suite à Votre

Excellence le résultat de cette audience et de la prier d'être

encore une fois, auprès de Sa Majesté impériale, l'interprète de ses

déterminations dans ces circonstances. Sa Majesté désire que Votre

Excellence veuille répéter à S. M. l'empereur qu'elle est prête à

souscrire à tous les engagements qu'elle voudra lui prescrire pour

rentrer dans ses bonnes grâces.

«Je me sers, Monseigneur, autant que je le puis, comme Votre

Excellence peut le concevoir, des expressions mêmes du roi, sans

vouloir y ajouter ou y retrancher, pareilles communications ne

pouvant être rendues avec trop de fidélité. Je ne cacherai point à

Votre Excellence que ces audiences du roi me gênent extrêmement et

que j'aurais souhaité que mon ordre d'être indisposé se fût étendu

jusqu'aux jours où je suis demandé chez Sa Majesté, je sens que je

serais fort à l'aise et traiterais facilement avec un prince de

naissance et de toutes les plus puissantes maisons de l'univers;

mais ce titre si grand, si imposant pour un Français, de frère de

l'empereur, se présente toujours à ma pensée au moment où je discute

avec le roi de Hollande. Il détermine ces ménagements et ces égards

sur lesquels je sais bien que Votre Excellence ne se trompe pas,

mais que S. M. impériale pourrait attribuer à de la faiblesse, et si

je n'avais pas déjà le bonheur de pouvoir montrer à mon souverain

que je ne connais pas ce sentiment quand il y va de son service.

«Le roi me fait annoncer à l'instant que, par suite de notre

conversation, Sa Majesté vient d'obliger l'ancien bourgmestre à

rentrer dans ses fonctions.»

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 316 / 358 题