Amsterdam, 29 juin 1810.
«On s'était trompé en m'annonçant qu'il y aurait aujourd'hui grand
cercle à la cour. Sa Majesté recevra, à la vérité, mais un petit
nombre de nationaux et point d'étrangers.
«J'avais depuis longtemps le désir d'aller rendre ma visite de
voisinage à M. le maréchal duc de Reggio. J'ai réalisé hier matin ce
projet. Après avoir déjeuné avec M. le maréchal et passé quelques
moments encore avec Son Excellence, je suis monté en voiture et suis
revenu dîner à Amsterdam.
«Le soir, il y eut cercle chez le grand-chambellan. J'y rencontrai
M. Van-der-Heim qui, apprenant que M. Caraman était arrivé la
veille, vint me demander s'il m'avait rapporté une réponse de
l'empereur aux ouvertures que le roi m'avait chargé de transmettre à
Sa Majesté impériale et royale. Je dis à M. Van-der-Heim que M. de
Caraman ne m'avait rien rapporté, que seulement j'étais instruit que
Sa Majesté impériale et royale gardait un sentiment profond de
l'insulte faite à son ambassadeur et du retard apporté à la
satisfaction que j'avais été chargé de demander, comme aussi de
l'accueil hostile fait à la patrouille française devant Haarlem, et
que Sa Majesté attendait la satisfaction qui lui était due pour ces
graves outrages. M. Van-der-Heim me mit alors en avant la
proclamation publiée au sujet de l'insulte faite aux gens de M. de
La Rochefoucauld et de l'intention où l'on était de suivre cette
affaire aussitôt l'arrivée du cocher. Je répondis que la
proclamation était à la vérité une mesure convenable mais tardive et
surtout insuffisante, que les demandes que j'avais formées de la
remise des coupables et de la réintégration de l'ancien bourgmestre
n'avaient pas eu d'effet jusqu'ici, et que Sa Majesté impériale et
royale n'était satisfaite sur aucun point; comme il m'alléguait que
l'on avait abandonné ici toute espèce d'attitude hostile, je lui
demandai comment je devais donc considérer ce cercle tracé en avant
de l'armée française, ces redoutes, ces canons et tout cet appareil
qui semble annoncer qu'on est en présence d'ennemis. Je lui demandai
si on ferait autre chose en Hollande dans le cas d'une descente des
Anglais. M. Van-der-Heim me répéta ses protestations de l'intention
où est le gouvernement de s'en remettre entièrement à la générosité
de l'empereur et de renoncer à toute attitude qui pourrait offenser
Sa Majesté impériale et royale. Je répondis que dans ces sortes de
choses les paroles ne suffisaient pas et que les faits continuaient
d'être contre le gouvernement.
«M. Van-der-Heim me parla sur un ton très amer de la conduite de nos
corsaires qui, selon lui, ne respectaient rien, et me dit que si
cela devait continuer, il serait impossible d'empêcher les paysans
de jeter ces gens à la mer. Je répondis avec hauteur que le jour où
un pareil attentat serait commis serait un jour bien funeste pour la
Hollande et surtout pour les hommes qui, loin de chercher à adoucir
les aigreurs, se seraient montrés zélés à les développer; que pour
moi j'étais tranquille sur le sort des Français en Hollande; que Sa
Majesté impériale et royale trouverait le moyen de faire respecter
ses sujets ou de les venger, s'ils étaient insultés, et, pour
montrer que je ne souffrirais pas que l'on me parlât, en Hollande,
sur ce ton de menaces, je quittai brusquement M. Van-der-Heim et
allai m'asseoir à la partie qui m'était destinée. M. Van-der-Heim a
de la raideur, mais j'espère lui prouver que j'en sais trouver
aussi, quand les formes de la politesse et de la modération ne
suffisent pas.
«Plusieurs personnes, parmi lesquelles des ministres étrangers, sont
venues hier à moi pour me demander s'il était vrai que Sa Majesté
l'empereur et roi demandât à la Hollande un emprunt de cinquante
millions. Je vis l'intention et me hâtai de répondre que ce fait
n'était pas à ma connaissance et que j'avais toute raison de ne pas
y croire, que je savais parfaitement que ce que mon souverain avait
toujours demandé à la Hollande n'avait pas été de l'argent, dont Sa
Majesté impériale et royale n'avait assurément pas besoin, mais une
conduite et un système franchement français, et que jamais jusqu'ici
un voeu aussi raisonnable n'avait pu être rempli.
«M. Van-der-Heim vient de répondre à la lettre par laquelle je lui
avais renvoyé son mandat. Il prétend qu'il ne me l'a envoyé que
parce que la chambre des comptes avait jugé que cette somme m'était
due, comme étant de nouveau chargé d'affaires. Telle n'est point
certainement l'intention du règlement. Cependant, il est possible
qu'il n'y ait pas eu en ceci d'arrière-pensée. Mais en tout état de
choses, je ne regrette point le refus que j'en ai fait.
«On me demande à l'instant chez le roi. Demain matin j'aurai
l'honneur de rendre compte à Votre Excellence de cette nouvelle
audience.»