Amsterdam, 30 juin 1810, 7 heures du matin.
«La journée d'hier s'est passée sans communication du gouvernement.
M. Van-der-Heim est parti de grand matin pour Haarlem où j'ai su que
tous les ministres avaient été convoqués en grand conseil. Dans la
journée, il m'est venu de la Bourse beaucoup de gens alarmés que
j'ai rassurés en leur disant qu'à la vérité il se préparait des
événements intéressants pour leur ville, mais que l'on devait tout
attendre de la clémence de S. M. l'empereur, si l'on se conduisait
dans ces circonstances d'une manière convenable envers la France. Je
suis persuadé que le commerce se montrera bien et que le maréchal en
sera content.
«À quatre heures m'est arrivé un aide de camp de M. le maréchal duc
de Reggio qui m'apportait la demande que fait le maréchal d'une
satisfaction éclatante pour l'insulte faite devant Haarlem à ses
aigles, et m'annonçait son arrivée devant les portes d'Amsterdam
pour le 4. J'ai envoyé aussitôt chez M. Van-der-Heim, qui n'était
pas encore de retour. Craignant qu'on ne voulût gagner du temps et
m'échapper, j'écrivis à huit heures à M. Van-der-Heim que je devais
absolument le voir le soir même ou aujourd'hui de très bonne heure,
et que l'importance des communications que j'avais à lui faire était
telle que, s'il devait être retenu à Haarlem, j'irais l'y trouver.
Je reçus à minuit une réponse. Il m'annonçait son retour et
m'offrait de me recevoir le lendemain à neuf heures; j'acceptai. Je
ne réexpédierai l'aide de camp du maréchal qu'après avoir vu M.
Van-der-Heim et être convenu de tout avec lui.
«L'inquiétude pour les fonds a dû s'augmenter parmi ces
circonstances, surtout dans l'ignorance où l'on était des
déterminations de la cour, et je n'y vois pas un très grand mal. Ils
sont tombés à 18, mais en général l'esprit est bon, et tout le monde
désire voir la fin de toutes ces mésintelligences. On demande et
l'on souhaite universellement que les Français soient bien reçus, et
chacun s'y prêtera.
«J'ai vu hier chez moi le brave de Winter. Il allait partir pour les
eaux, mais sur le bruit de ce qui se préparait, il s'est décidé à
rester. Ce n'est pas un homme à éloigner dans un moment de crise. Je
l'ai engagé à se rendre à Haarlem et à aller y donner de bons
conseils. Il sort à l'instant de chez moi et sera chez le roi dans
deux heures. J'ai été on ne peut plus content de sa conversation, et
son noble caractère ne se dément pas. Voilà les loyales et dignes
inspirations auxquelles je voudrais voir l'esprit du roi livré. Je
ne rencontre pas depuis hier un honnête homme, un homme d'autorité
et de lumières, que je ne l'envoie à Haarlem combattre les mauvais
conseils qui pourraient être donnés au roi.
«L'amiral souhaite que Sa Majesté l'envoie à Utrecht pour arranger
toutes choses avec le maréchal duc de Reggio, et je le désire avec
lui, car alors je suis bien sûr que les choses se feraient
convenablement. Je témoignerai tout à l'heure à M. Van-der-Heim que
ce choix me serait agréable, et je ne doute pas qu'il ne le fût à
Utrecht.
«J'ai fait prévenir tous les Français militaires et civils,
autorisés ou non autorisés, de se bien conduire, et j'ai toute
raison de compter sur eux.
«Je vais suspendre ma dépêche jusqu'au moment de ma conférence avec
M. Van-der-Heim.»
À onze heures.
«Je sors, Monseigneur, de chez le ministre des affaires étrangères.
Je lui ai fait les communications dont M. le maréchal duc de Reggio
m'a chargé pour lui. M. Van-der-Heim m'a répondu que l'occupation
d'Amsterdam répondait à toutes les satisfactions que je pouvais
exiger. J'ai demandé au ministre quelles étaient les intentions du
roi pour la réception des troupes. Il m'a annoncé qu'elles étaient
toujours telles qu'il avait été autorisé à me les annoncer; que le
roi recevrait les troupes françaises en connétable. Je dis à M.
Van-der-Heim que je désirais savoir en détail ce que Sa Majesté
comptait faire dans cette circonstance, et je le priai de me le
faire connaître. Il m'annonça alors que le roi avait chargé M. le
ministre de la guerre, homme parfaitement bien intentionné, de
régler avec M. le maréchal duc de Reggio tout ce qui concerne
l'entrée des troupes et leur réception. J'applaudis à cette
décision, mais n'en insistai pas moins pour avoir ce soir
communication des déterminations du roi dans cette circonstance si
décisive. J'excitai le zèle de M. Van-der-Heim, en lui disant que
j'attendais beaucoup pour le roi et pour le pays de ses conseils;
qu'il dépendait de lui que j'eusse un bon rapport à faire à S. M.
impériale et les moyens de rendre la nation et le gouvernement
intéressants à l'empereur. M. Van-der-Heim m'a promis de me
rapporter ce soir une réponse positive.
«J'ai dit à ce ministre que j'apprenais que les canonniers étaient
encore aux pièces hier, malgré l'annonce que le roi m'avait faite de
l'ordre donné de les envoyer sur les côtes. M. Van-der-Heim me
répliqua qu'à la vérité Sa Majesté avait donné cet ordre, mais que
le ministre de la guerre lui avait observé que l'on ne pouvait
renvoyer les canonniers sans emmener le matériel et qu'il craignait
que ce mouvement ne donnât de l'ombrage au maréchal et n'inquiétât
le peuple; qu'on les avait laissés pour cette raison, mais que
toutes les sentinelles avaient été retirées, et l'ordre donné de
laisser tout passer; qu'hier une patrouille française avait
librement traversé les lignes.
«J'ai dit à M. Van-der-Heim que si l'on jugeait ne pas devoir
déplacer les pièces d'artillerie, je croyais qu'il convenait au
moins de rappeler les canonniers en arrière et de laisser
provisoirement la garde des pièces au peu d'hommes d'infanterie que
l'on jugerait nécessaires pour cela. Il m'a promis d'en faire la
proposition au roi.
«Demain matin j'espère pouvoir annoncer à Votre Excellence que tout
est arrangé selon les voeux du maréchal et à mon contentement.»