SERRURIER À CADORE.

Amsterdam, 8 juin 1810.

«Prévenu hier par le chambellan de service que le roi me recevrait

ce matin, à 9 heures, je me suis empressé de me rendre aux ordres de

Sa Majesté. Le roi m'a d'abord répété tout ce qu'il m'avait fait

l'honneur de me dire, quatre jours avant, sur la position de son

pays, sur ses sentiments personnels pour l'empereur, et sur le désir

qu'il avait de mettre sa personne, ses enfants et son pays entre les

mains de son auguste frère. Le fond des choses était à peu près le

même; mais la manière était beaucoup meilleure; toute trace de dépit

et de rigueur avait disparu; l'âme du roi, frappée des calamités

qu'entraînerait un système d'opposition ouverte, ébranlée par les

représentations que ses ministres et ses principaux sujets lui ont

faites, et revenue à ses sentiments naturels pour l'empereur et pour

la France, ne semblait occupée que du besoin de se livrer à ce

retour des premières affections des hommes si fortes sur les cours

bien nés. Le ton du roi, je le répète, disait plus encore que ses

paroles, et je dois déclarer avec la même franchise que j'ai mise

dans mes accusations, qu'il est impossible de montrer une résolution

plus absolue aux volontés de l'empereur que Sa Majesté n'en a fait

éclater devant moi dans cette circonstance.

«Ma position était extrêmement difficile. Je savais bien ce dont il

était désirable, que le roi me chargeât pour Votre Excellence, pour

éviter des malheurs; mais je ne pouvais rien provoquer, n'ayant ni

pouvoirs ni instructions de l'empereur. Heureusement, le roi, me

parlant des bruits que l'on avait répandus sur un prétendu projet de

défense, fut naturellement amené à se prononcer à cet égard; quant à

ses déterminations, Sa Majesté me dit donc: «Il m'est à peu près

évident que la réunion sera le résultat de tout ceci. Il n'est ni

dans mes devoirs, ni dans mes intérêts, ni dans ma position,

assurément, de m'y prêter, et l'on ne peut me blâmer de désirer tout

autre arrangement; mais voici, Monsieur, ma résolution que je vous

communique officiellement pour le cas possible, et que la

correspondance du duc de Reggio me fait prévoir. Si des patrouilles

se présentent à mes lignes, on leur dira de s'éloigner, puisque le

traité ne porte pas qu'il n'y aura jamais de garnison française dans

ma capitale. Si un corps de troupes se présente hostilement, et sans

que j'aie rien reçu de l'empereur mon frère, on fermera les portes

et les barrières; mais on ne tirera pas et on se laissera forcer. Je

ne puis faire qu'une résistance passive et protester contre ce qui

aurait lieu en pareil cas sans un arrangement convenu avec mon

frère.» Je tenais beaucoup, Monseigneur, à avoir cette déclaration

du roi, que je ne pouvais demander, mais que je désirais vivement

avoir à transmettre à Votre Excellence.

«Le roi revint à me dire que l'empereur ne voulant plus recevoir ses

lettres, il n'osait plus s'adresser directement à Sa Majesté

impériale; mais que la connaissance qu'il avait du caractère de

Votre Excellence le portait à mettre toute sa confiance en elle;

qu'il me priait, en conséquence, de lui expédier un courrier porteur

de ses déterminations dans ces circonstances. «Je suis, m'a dit le

roi, attaché à la Hollande comme on peut l'être à sa famille, et

plus ses malheurs sont grands, plus je crois me devoir tout entier à

elle. Elle n'a que moi pour intercesseur auprès de l'empereur. Je ne

déserterai point un pareil devoir. Je désire donc rester au milieu

de ce peuple; mais, comme je vous l'ai déjà dit, je suis prêt à

souscrire à toute espèce d'arrangement qui me rattacherait plus

fortement à l'empereur. Je livre les côtes du royaume à la garde de

l'armée française et à ses douanes, non que ce système ne me

paraisse insoutenable à la longue et qu'un tribut ne me parût

préférable, mais parce que mon frère le veut ainsi. Je ne demande

qu'à vivre tranquille dans ma capitale, à conserver à mon peuple ce

qui lui reste d'existence et à transmettre à mes enfants l'héritage

qu'ils doivent aux bienfaits de l'empereur. On ne peut pas en

conscience me demander la réunion. Tout ce que je puis est de n'y

apporter qu'une résistance morale, et je le promets.»

«J'ai encore, Monseigneur, une bien faible connaissance des hommes

et il ne m'appartient pas de prétendre lire dans le coeur des rois;

mais ce que je puis assurer, c'est que si jamais la vérité a un

caractère auquel il soit possible de la distinguer, j'ai cru la

reconnaître aux paroles, au ton et à toute l'expression de la

personne de Sa Majesté au moment où elle me parlait ainsi.

«Le roi se mit ensuite à parcourir les différends, griefs ou

malentendus qui existaient entre nous. Il me dit, sur l'affaire des

gens de M. le comte de La Rochefoucauld, qu'il avait donné les

ordres les plus sévères, mais que le cocher avait toujours refusé de

comparaître et qu'enfin il était parti pour Paris avec les voitures

de son maître; que cependant il était impossible de commencer une

affaire de ce genre sans la présence de la partie principale et

lésée; qu'il désirait qu'on renvoyât cet homme et qu'aussitôt son

retour cette procédure serait entamée avec éclat et de façon à

satisfaire l'empereur.

«On accusait, m'a-t-il dit encore, le contre-amiral Lemmers d'avoir

laissé prendre les quatre corsaires français; mais ils l'ont été en

rade ouverte et par négligence, et quand l'escadre s'est avancée au

secours il n'était plus temps. M. Gohier m'a confirmé le fait de la

négligence des corsaires.

«Quant aux douanes, Sa Majesté désirait que leurs excès fussent

réprimés et qu'elles fussent placées dans les ports et embouchures

des rivières, mais non pas dans l'intérieur où, selon Sa Majesté,

elles ne causent du mal à personne du pays. Elle ne demandait pas

mieux que d'admettre à Amsterdam une espèce d'_inspecteur du blocus_

qui connaîtrait tout ce qui entre et sort des ports et à la

disposition de qui le roi remettrait ses propres douaniers.

«Le roi me parlant de la patrouille française arrêtée à Harlem a

prétendu n'avoir fait que ce qu'un général d'une division militaire

fait à l'égard des troupes de sa nation qui, n'étant pas munies

d'ordres à sa connaissance, se présenteraient devant une de ses

places. Sa Majesté a saisi cette occasion pour me manifester toute

l'horreur que lui inspirait la pensée qu'on pût se croire autorisé

de ses ordres pour tirer sur un des Français. Sa Majesté s'exprima à

cet égard très convenablement et comme on pouvait s'attendre du

connétable de France.

«Je me suis, Monseigneur, dans ce second entretien comme dans le

premier, borné à écouter ce que Sa Majesté m'a dit sans y prendre

une part que mon manque d'instructions m'interdisait. Je me permis

seulement d'engager le roi à envoyer lui-même un agent muni de ses

pleins pouvoirs à Paris; mais Sa Majesté prétendit préférer que je

me chargeasse de ses intérêts auprès de Votre Excellence, et,

d'après ses instances plusieurs fois répétées, j'ai promis au roi

que j'allais expédier à Votre Excellence M. de Caraman. Ce sera donc

lui, Monseigneur, qui aura l'honneur de vous porter cette dépêche et

que je prie Votre Excellence de vouloir charger de la réponse

qu'elle sera autorisée à y faire. J'ai promis au roi que M. de

Caraman serait parti dans quatre heures. L'impatience de Sa Majesté

est extrême et elle m'a répété plusieurs fois qu'elle ne pouvait

pas exister dans l'insoutenable pensée de la disgrâce de l'empereur

et dans la position où son pays et elle-même se trouvaient placés.

«J'écris par M. de Caraman un mot au duc de Reggio pour l'informer

de ce que je juge nécessaire qu'il sache de ce nouvel état de choses

et j'attends, Monseigneur, les ordres de l'empereur et vos

instructions.

«P.-S. J'ai rempli, Monseigneur, dans cette dépêche, le devoir d'un

historien fidèle. Je suis garant que tout ce qu'elle renferme a été

dit; mais Votre Excellence concevra que ma garantie ne peut aller

plus loin. L'opinion continue de se prononcer et d'appeler à haute

voix sur ce peuple les regards et la protection de l'empereur.

«Je ne serais pas étonné que M. Walkenaër, homme d'une grande

capacité, chargé de l'emprunt de Prusse et qui a joué dans le temps

un grand rôle en Espagne que votre ministère a cru devoir faire

cesser, fût envoyé demain à Paris, chargé d'une mission du roi

auprès de Votre Excellence.»

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 296 / 358 题