Amsterdam, 5 juin 1810.
«Je me suis rendu hier soir chez le roi, d'après l'invitation que
j'en avais reçue. J'ai trouvé Sa Majesté seule. «Je vous ai fait
appeler, Monsieur, me dit le roi, pour m'entretenir sur l'état
général de nos affaires, sur ma position, sur celle du pays que je
gouverne, et sur les moyens d'y porter remède, s'il en est temps
encore. Votre mission sera belle, Monsieur, si vous voulez et si
vous pouvez concourir à ce but.» J'ai répondu au roi que j'étais
sans instructions sur les objets de discussion que Sa Majesté
pouvait vouloir traiter avec moi; que cette audience, où elle
daignait m'appeler, n'ayant pas été prévue, Sa Majesté ne devait pas
être étonnée de me trouver entièrement au dépourvu sur les
ouvertures qu'elle aurait à me faire; que jusqu'ici je n'avais été
autorisé qu'à transmettre des demandes que Votre Excellence m'avait
chargé d'adresser au ministre des affaires étrangères, et que
j'étais sans pouvoirs et sans direction pour tout ce qui aurait le
caractère d'une négociation ou même d'une discussion; mais que
j'écouterais avec respect et que je transmettrais avec fidélité à
Votre Excellence tout ce que Sa Majesté me ferait l'honneur de me
dire. Ces bases posées, le roi entra en matière.
«Sa Majesté me retraça d'abord l'état dans lequel elle avait trouvé
le royaume à son avènement à la couronne, les sacrifices immenses
que ce petit pays avait faits à la cause commune, la ruine de son
commerce, l'épuisement de ses finances, les malheurs successifs qui
l'avaient frappé dans ces trois dernières années plus
particulièrement, les efforts qu'il avait faits pour la guerre de
Prusse, le dévouement de ses troupes en Poméranie et en Espagne, les
cessions considérables du dernier traité, et enfin la remise de
toute l'étendue de ses côtes et de la meilleure partie de son
territoire au pouvoir et à la garde de l'armée française.
«Voilà pour mon pays, me dit le roi, et quant à moi, que veut-on de
plus que de remplir avec fidélité tous mes engagements envers la
France? Sans doute, ils sont grands ces engagements: frère de
l'empereur et son ouvrage, comment a-t-on pu s'imaginer que je
pensasse à m'en séparer par un système d'isolement impossible à
réaliser? et qu'aurais-je donc à attendre des ennemis de mon frère
que mépris et abandon? Je dois tout à ce titre; je lui dois les
respects de mon peuple et la considération de l'Europe, et je sais
que je ne puis rien que par lui. Par quelle fatalité prétend-on donc
toujours me classer parmi les ennemis de sa puissance; puis, que me
veut-on? s'écria brusquement le roi. Je n'ai pas sans doute la
prétention d'avoir signé un traité avec l'empereur, mais, enfin,
j'ai ratifié une convention qui cède à mon frère une partie de mon
territoire déjà si borné et remet à ses troupes la meilleure partie
de l'autre. Est-ce la conduite d'un rebelle? J'ai rempli, de mon
côté, autant que j'ai pu, toutes les conditions du traité, mais
quelle extension la France ne donne-t-elle pas à cette convention?
Un article porte que les douanes seront placées à toutes les
embouchures des rivières. J'ai donné l'ordre de les y recevoir; mais
aujourd'hui on m'annonce des douaniers à Maarchen, Muyden et jusqu'à
Diemen, espèce de faubourg d'Amsterdam, et l'on veut en établir,
aussi bien que des troupes, dans ma capitale. J'ai répondu au
maréchal duc de Reggio qu'il était assurément bien le maître de
donner de pareils ordres et d'envoyer ses douaniers, mais que je ne
les recevrais pas, puisque cela était contraire aux stipulations de
mon dernier traité. Si l'on veut plus de moi, pourquoi ne pas le
faire connaître par la voie des ambassadeurs respectifs? C'est pour
cet objet plus particulièrement, continua le roi, que j'ai désiré
m'entretenir avec vous, Monsieur; si mes sacrifices ne suffisent pas
encore, qu'on me le dise: je suis prêt à signer une nouvelle
convention, et l'empereur pourra en dicter les conditions. Je n'ai
pas la chimère de traiter d'égal à égal avec mon frère; il me
permettra seulement que je plaide pour mon peuple. Je souscrirai
tout ce qu'il voudra, mais qu'il daigne faire connaître ses
intentions. Une occupation militaire n'est guère compatible avec la
marche d'une bonne administration; l'empereur en jugera. Veut-il que
je montre à l'Europe que je ne rougis pas d'attacher ma couronne à
la sienne par un lien vassalitique ou par un tribut? Je suis prêt à
y souscrire pourvu que l'on conserve à cette bonne nation, que je
chéris, non pas son indépendance, chimère depuis longtemps
abandonnée, mais son administration séparée. Je ferai tout, je
consentirai à tout pour remettre mon peuple et moi dans les bonnes
grâces de l'empereur.»
«Telle a été, Monseigneur, la substance, et autant que ma mémoire
est fidèle, les expressions du discours du roi. Une extrême
agitation se lisait sur la figure de Sa Majesté, dans ses gestes et
sur toute sa personne. J'écoutai le roi dans le plus profond
silence, et quand Sa Majesté eut cessé de parler, je lui dis que
j'aurais l'honneur de transmettre à Votre Excellence, avec
exactitude et dès ce matin, tout ce que Sa Majesté m'avait fait
l'honneur de me dire, que je prierais Votre Excellence de prendre à
cet égard les ordres de l'empereur et de me les faire connaître, et
que j'aurais tout l'empressement possible à lui faire part de la
réponse que je recevrais.
«Je croyais mon audience finie et pensais à me retirer; mais le roi
voulut avoir mon opinion et mes conseils. Je répondis qu'il n'était
pas dans ma position de pouvoir lui offrir rien de semblable et lui
répétai que j'étais sans instructions. «Eh bien, me dit le roi, je
ne parle plus au chargé d'affaires, et je cause avec M. Serrurier
confidentiellement. Que pensez-vous et que croyez-vous que je doive
faire?» Pressé dans mon dernier retranchement, il fallut bien
répondre. Je dis au roi que, puisqu'il lui fallait mon opinion
personnelle dégagée de tout caractère officiel, je ne me refusais
pas à la lui donner, puisque aussi bien ce que je lui dirais,
n'étant pas avoué de mon gouvernement ni inspiré par lui, n'avait
dès lors aucune importance politique.
«Je rappelai donc au roi que j'étais déjà en Hollande à l'époque où
Sa Majesté fut appelée à y régner, et que j'avais été témoin des
fausses routes dans lesquelles Sa Majesté avait été jetée dès les
premiers jours de son règne; que, dans mon opinion, Sa Majesté
aurait dû asseoir son trône sur le parti français et ensuite
admettre à résipiscence et à pardon tous les gens d'honneur du parti
opposé, mais avec un sage tempérament, de manière à fondre tous les
partis dans celui qui l'avait demandé à l'empereur et lui était
dévoué par système et par besoin; qu'au lieu de cela, Sa Majesté
avait accueilli, caressé le parti opposé aux sentiments secrets de
son cour, aux intérêts de la France et conséquemment aux siens,
puisque son premier besoin est d'être bien avec elle; que de là
était né un système d'opposition à l'empereur, que chaque jour avait
développé davantage, et qu'il avait fait perdre à la Hollande toute
la grâce et tout le prix de ses efforts que l'on n'avait plus, dès
lors, dû attribuer qu'à sa position obligée; que c'était à ce
malheureux système d'opposition, longtemps sourde et depuis à peu
près ouverte, qu'il fallait attribuer le mécontentement de
l'empereur, la perte de ses bonnes grâces et d'une protection sans
laquelle il n'existe pas de Hollande; que de là étaient sorties
toutes les mesures de défiance et de précaution que Sa Majesté avait
cru devoir à la sûreté de son empire, et peut-être cette aliénation
des sentiments de Sa Majesté impériale pour un frère que ce titre
avait élevé si haut et qu'une reconnaissance éternelle devait lui
attacher; que jamais dans son esprit (puisque S. M. exigeait que je
lui exprimasse franchement mes opinions) les titres de frère de
l'empereur et de connétable de France n'auraient dû être séparés de
celui de roi de Hollande, et que c'était dans leur accord qu'il
aurait dû chercher le bonheur de ses sujets. Je lui rappelai toutes
les fausses mesures sur lesquelles l'ambassade avait eu sans cesse à
réclamer, l'affaire des Américains, si dommageable à ceux-là mêmes
qui l'avaient inspirée, la mauvaise impulsion donnée à l'esprit
public, et tant d'autres fautes enfin accumulées sans mesure. Je dis
encore à Sa Majesté que ce dernier traité, sur lequel elle
prétendait s'appuyer, ne s'exécutait pas dans ses stipulations les
plus intéressantes pour la France, la remise des cargaisons
américaines et l'armement des forces maritimes du royaume. Puis,
venant à l'état présent des affaires, je dis au roi que mon opinion
personnelle était qu'il ne restait plus à Sa Majesté, dans la
position où elle s'était placée, que de s'adresser directement à
l'empereur et de se jeter dans ses bras, et de remettre à sa grande
âme ses destinées et celles de son peuple. Le roi m'interrompit ici
pour me protester que c'était son voeu le plus ardent, mais qu'il
n'avait plus la confiance d'écrire à Sa Majesté impériale, de qui
ses lettres n'étaient plus reçues, et qu'il me demandait de faire
parvenir à Votre Excellence, et par elle à l'empereur, cette
expression de ses sentiments et de ses voeux.
«Le roi m'ayant parlé avec exaspération des douaniers qu'on lui
envoyait chaque jour, sans qu'il en fût prévenu, et de tous les
désordres qu'il prétendait être commis par eux, je demandai à Sa
Majesté si elle faisait entrer en comparaison ces dommages
particuliers et accidentels avec l'effroyable terreur que jetait
dans le public le bruit qui s'y répandait que des ordres de
s'opposer aux mouvements des troupes françaises fussent donnés sur
toute la ligne et avec les suites qu'ils pourraient entraîner. Le
roi nia qu'il eût donné l'ordre de tirer sur les Français dont il
n'oublierait jamais, me dit-il, qu'il était le connétable; mais il
insista cependant sur ce point qu'il ne pourrait permettre que des
troupes françaises entrassent dans sa capitale. Il ne pouvait pas
sans doute l'empêcher, mais il regarderait, par ce seul fait, le
gouvernement comme dissous. Sa Majesté demandait que l'empereur
daignât, du moins, comme déjà elle me l'avait demandé, lui faire
connaître ses intentions avant de les faire exécuter.
«Enfin, le roi me dit qu'il sentait qu'il avait peu à vivre, mais
qu'il désirait assurer l'existence de ses enfants; que, déjà, ils
avaient perdu de bien beaux droits en France, et que, du moins, il
souhaitait leur laisser un héritage quelconque qui leur rappelât la
sollicitude de leur père pour eux.»