ROËLL À CADORE.

Amsterdam, 29 mai 1810.

«Ce n'est qu'avec un sentiment de profonde douleur que le roi, mon

maître, a appris les motifs qui ont déterminé Sa Majesté impériale

et royale à rappeler auprès d'elle son ambassadeur en Hollande et à

déclarer qu'il n'y aurait plus d'ambassadeur de Hollande à Paris,

mais que les affaires seraient désormais traitées réciproquement par

des chargés d'affaires dans les deux pays.

«Le roi était si éloigné de pouvoir s'imaginer que l'insulte qu'on

se plaint avoir été faite à un des domestiques de M. le comte de La

Rochefoucauld aurait pu provoquer une pareille mesure, que Sa

Majesté s'était au contraire flattée que le gouvernement français

aurait vu dans la conduite de celui de Hollande une preuve non

équivoque de son désir de donner toute la satisfaction que l'insulte

exigeait. Si l'on eût fait envisager ce qui a eu lieu sous son

véritable point de vue, je me tiens persuadé que Sa Majesté

impériale et royale, tout en insistant sur la recherche et la

punition des coupables, n'aurait vu dans le retard qui a eu lieu à

cet égard qu'une suite naturelle des circonstances et nullement un

manque de zèle à donner la satisfaction demandée, à laquelle au

contraire le gouvernement hollandais devait être porté aussi bien

par intérêt que par conviction.

«Voici le cas, et que maintenant Votre Excellence juge. Dimanche 13

de ce mois, un des gens de l'ambassadeur passe, ce qui est dit, dans

le voisinage du palais. On lui demande s'il appartient à l'ambassade

de France, et, sur sa réponse affirmative, on lui applique des

coups. Un attroupement se forme aussitôt; la personne en question

s'adresse à la sentinelle voisine: celle-ci ne se croyant pas

autorisée à se mêler de l'affaire, il rentre dans le corps de garde,

demande du secours et l'obtient, de manière que l'attroupement se

disperse aussitôt.

«Tel est, Monsieur le Duc, en peu de mots, le récit du fait tel

qu'il se trouve dans l'office, qui m'a été adressé le même soir par

M. le secrétaire de l'ambassade, en l'absence de l'ambassadeur.

Votre Excellence sentira que je n'ai rien de plus empressé que de

demander aussitôt des renseignements au ministre de la police qui,

n'ayant reçu aucune information sur ce qui venait de se passer,

selon l'office de M. Serrurier, prit sans délai toutes les mesures

pour avoir des renseignements nécessaires et pour atteindre,

d'après cela, ceux qui se seraient trouvés suspects de l'attentat.

«Je fis part de tout ceci à M. Serrurier, le lendemain matin,

lorsqu'il me fit l'honneur de passer chez moi, en lui faisant sentir

en même temps la difficulté qu'il y aurait à trouver aussitôt qu'il

serait à désirer les coupables que la personne insultée elle-même

disait ne point connaître. Je lui observai cependant que, par le

concours de la légation avec le ministère de la police, je me

flattais qu'on finirait par en venir à bout.

«Le même jour, j'adressai à l'ambassadeur l'office suivant que sans

doute il aura eu soin de porter à la connaissance de Votre

Excellence, et dont le contenu lui aura pu faire voir l'indignation

qu'éprouva le roi à la nouvelle de ce qui venait d'arriver et le

désir de Sa Majesté de donner aussi promptement que possible la

satisfaction demandée, qui était la punition des coupables. Mais

pour parvenir à cette punition, il fallait d'abord les atteindre;

pour les atteindre, il fallait les connaître, et pour les connaître,

il fallait l'assistance de celui qui se disait la personne lésée. À

cet effet, le grand bailli de la capitale, dans les attributions de

qui seul, et non dans celles du bourgmestre (dont les fonctions sont

simplement et purement administratives), est compris tout ce qui

regarde le maintien du bon ordre, a fait demander dès les premiers

jours, chez lui, la personne en question, afin d'avoir d'elle-même

quelques notions précises sur l'endroit et l'heure où le fait devait

avoir eu lieu, ainsi que sur les circonstances qui devaient l'avoir

accompagné. Ses instances, à cet effet, ayant été vaines, j'ai été

prié d'en entretenir l'ambassadeur et de demander à Son Excellence

s'il y avait des difficultés, de sa part, à ce que cet homme se

rendît chez le grand bailli à l'effet indiqué. Son Excellence

m'ayant assuré qu'elle ne s'y opposerait en aucune manière, et

connaissance de ceci ayant été donnée de ma part au grand baillif,

celui-ci a fait demander depuis, à différentes reprises, que la

personne indiquée voulût se rendre auprès de lui, mais jusqu'ici,

sans le moindre succès, ayant été répondu de sa part, encore hier

matin, qu'il se trouvait trop occupé ce jour-là pour venir, ainsi

qu'il constate par le procès-verbal de la personne chargée de lui

parler.

«Voilà donc plus de quinze jours d'écoulés que l'ambassadeur de

France se plaint d'un attentat commis envers un de ses gens et dont

elle demande avec raison une satisfaction éclatante, sans qu'on ait

pu parvenir encore à obtenir que cette personne veuille fournir à

l'autorité compétente les notions si nécessaires pour réussir dans

les perquisitions.

«Que faut-il penser, Monsieur le duc, d'une pareille conduite? Elle

a causé au roi un sentiment d'autant plus pénible que le retard de

la satisfaction demandée devait naturellement donner lieu à

l'opinion qu'on n'attachait point de prix à la découverte du

coupable, dont cependant le contraire est prouvé par tout ce qui a

déjà été mis en oeuvre pour y parvenir.

«Je n'occuperai pas davantage pour le moment l'attention de Votre

Excellence sur cette malheureuse affaire. Je me bornerai à l'inviter

de mettre ce que j'ai eu l'honneur de lui communiquer sous les yeux

de S. M. impériale et royale, dont le roi se flatte que la religion,

éclairée par le vrai exposé de ce qui a eu lieu, ne voudra pas faire

exécuter une détermination qui ne saurait être attribuée qu'à des

informations moins exactes sur l'affaire dont il s'agit et à l'égard

de laquelle le roi se flatte que son auguste frère finira par lui

rendre la justice que les expressions contenues dans mon office, du

15 de ce mois, à l'ambassadeur de France ne sont point de vaines

paroles, mais extrêmement conformes à ses sentiments.

«En conséquence, je prie Votre Excellence de vouloir engager

l'empereur et roi à consentir que non seulement la légation

française en Hollande soit remplie de nouveau par un ministre de

premier rang, mais aussi que l'ambassadeur de Hollande à Paris

puisse continuer à y exercer provisoirement ses fonctions actuelles,

dans lesquelles il a eu le bonheur de se rendre, en même temps,

utile à son souverain et agréable à celui auprès duquel il est

accrédité.

«En attendant, je me fais un plaisir d'assurer Votre Excellence que

la personne à laquelle Sa Majesté daignera confier les fonctions de

chargé d'affaires en Hollande sera toujours agréable au gouvernement

hollandais qui ne manquera pas d'ajouter foi et créance entière à

tout ce qu'elle sera dans le cas de lui dire de la part de son

souverain. Quant à moi, en particulier, Votre Excellence peut se

tenir persuadée que M. Serrurier rencontrera dans la question des

affaires qui lui seront demandées toutes les prévenances auxquelles

a droit de s'attendre l'agent d'une puissance aux intérêts de

laquelle ceux de ma patrie sont si intimement liés, et dont la

bienveillance est sans doute le plus ferme fondement de notre

prospérité.

«Avant de finir cette lettre, je suis chargé de relever un passage

qui se trouve dans la note par laquelle Votre Excellence a fait

connaître à l'ambassadeur Werhuell les intentions de Sa Majesté

impériale, savoir, celui où il est dit que si l'on n'eût pas renvoyé

l'ancien bourgmestre, qui était un homme sage, l'affaire en question

n'aurait pas eu lieu. Sans doute, Monsieur le duc, le bourgmestre

Van-de-Poll est un homme éclairé et sage, dont le roi a toujours su

apprécier les mérites, mais ses fonctions, comme je l'ai déjà

observé plus haut, n'étant que purement administratives et n'ayant

rien de commun avec la police, il est difficile de se persuader que,

s'il fût resté en place, il aurait été en état de prévenir des

injures quelconques que des malintentionnés se seraient avisés de

faire. Et quant à la démission de ce magistrat, qui paraît avoir été

représentée à Votre Excellence comme un renvoi, il suffira

d'entendre le bourgmestre même pour être convaincu que, bien loin de

pouvoir être considérée comme telle, cette démission n'a été que la

suite d'instances réitérées de sa part, faites déjà avant le départ

du roi pour Paris, mais auxquelles le bourgmestre a renoncé alors

sous la condition expresse que Sa Majesté ne se refuserait pas à lui

accorder sa démission et son repos aussitôt qu'elle pourrait

entrevoir le terme de son absence, de sorte que le roi, en la lui

accordant à cette époque, n'a fait que remplir les engagements

contractés avant son départ, et je doute si aucun moyen pour engager

M. Van-de-Poll à reprendre ses fonctions de bourgmestre serait

capable de l'y déterminer.»

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 291 / 358 题