Amsterdam, 28 mai 1810.
«Le courrier que Votre Excellence a dépêché à M. le comte de La
Rochefoucauld, le 25 de ce mois, est arrivé ce matin au moment où
l'ambassadeur venait de monter en voiture. Après avoir pris lecture
de ses dépêches et m'avoir donné ses dernières instructions sur leur
contenu, l'ambassadeur, n'y voyant qu'un motif de plus pour
accélérer son départ, s'est aussitôt mis en route. Il doit être en
ce moment à Utrecht, chez le maréchal duc de Reggio, avec qui il
avait à s'aboucher; et, si ses calculs ne sont pas dérangés par des
accidents, il se flatte d'avoir l'honneur de saluer Votre Excellence
dans la journée du 2 juin.
«En conséquence de vos ordres, Monseigneur, également en date du 25
de ce mois, je me suis rendu chez le ministre des affaires
étrangères et lui ai remis la lettre de Votre Excellence, qui
m'accrédite auprès du gouvernement hollandais comme chargé
d'affaires de S. M. impériale et royale. J'ai dit à M. Roëll que,
sur le compte que j'avais eu l'honneur de rendre à Votre Excellence,
de l'outrage fait à l'ambassadeur de l'empereur dans la personne
d'un de ses gens, et, d'après le retard apporté à la satisfaction
demandée par l'ambassade, satisfaction qui n'a été accordée dans
aucune circonstance analogue de cet hiver, Sa Majesté, justement
irritée, avait ordonné à M. le comte de La Rochefoucauld de quitter
sur le champ Amsterdam; que, de plus, elle avait décidé de
n'entretenir désormais qu'un chargé d'affaires de France en
Hollande, comme de n'admettre qu'un chargé d'affaires d'Hollande en
France. Je lui ai également fait connaître que Sa Majesté avait
résolu de prendre des mesures pour que les malveillants d'Amsterdam
ne pussent pas se flatter de l'offenser impunément; enfin, j'ai
demandé que l'ancien bourgmestre fût rétabli dans sa place, et que
tous ceux qui ont fait partie du rassemblement qui a insulté les
gens de l'ambassadeur fussent remis au pouvoir de Sa Majesté.
«À cet énoncé des instructions de l'empereur, M. Roëll a paru
attéré. Il a cherché à disculper son gouvernement, en me rappelant
la note qu'il m'avait adressée le 14 à l'ambassade, en réponse à mon
office du 13 à ce sujet, note, m'a-t-il dit, où il n'avait pu
retracer que bien faiblement la vive indignation que le roi avait
ressentie, et où il annonçait que la police allait faire les
enquêtes nécessaires. Je répondis au ministre qu'il ne m'appartenait
pas d'élever des doutes sur les sentiments du roi dans cette
circonstance; que ce n'était pas de cela qu'il s'agissait, mais du
fait en lui-même, et que l'expression stérile de l'indignation était
insuffisante après tout ce que l'ambassadeur avait éprouvé, dans ce
genre, depuis plusieurs mois; que dans les usages de toutes les
cours, une injure publique, à laquelle la considération du
gouvernement était attachée; que l'honneur français avait toujours
été, sur ce point, d'une sensibilité extrême, et que l'on ne pouvait
pas se croire autorisé, sans doute, à redouter moins à cet égard du
souverain actuel de la France que de ses prédécesseurs; que si la
bonne volonté eût été ce qu'il annonçait, le gouvernement aurait
autorisé le ministre des affaires étrangères à se rendre chez
l'ambassadeur et à lui déclarer qu'il avait ordre de s'entendre avec
lui sur le genre de satisfaction qu'il pourrait désirer. Je lui fis
observer que, cependant, rien de semblable n'avait été fait, que pas
un individu n'était arrêté, pas une enquête ordonnée, et que le
gouvernement, qui se plaint toujours d'avoir des ennemis, lui avait
donné cette occasion de plus de l'accuser de n'avoir de complaisance
que pour les ennemis de l'empereur.
«M. Roëll m'ayant demandé mon sentiment sur ce qu'il y avait à faire
dans cette occasion pour apaiser l'empereur, je lui dis qu'il ne me
convenait pas de donner des conseils, que ce n'était point là ma
mission, que cette affaire avait été trop négligée pour pouvoir être
arrangée par la voie des négociations, et qu'il me paraissait
qu'elle devait désormais être traitée directement entre le roi et
l'empereur; que pour moi, je me bornais à lui transmettre mes
ordres. Toute cette discussion fut très vive; contre son ordinaire,
M. Roëll était extrêmement ému; je vis même un moment des larmes
dans ses yeux. Il me recommanda les intérêts de sa malheureuse
patrie, me dit que son système personnel avait toujours été de
s'attacher à l'empereur, et de tout placer en lui comme de tout
attendre de lui; mais il avoua que cette manière de voir n'était pas
générale dans tous les ministères, et en défendant son département,
il laissa fort à découvert celui de la police dont la conduite lui
parut à lui-même si mauvaise qu'il n'essaya pas même de la défendre.
«M. Roëll me demanda de lui remettre mes demandes par écrit afin
qu'il pût les soumettre au roi. Je le fis; je le prévins que je
faisais repartir demain, dans la matinée, le courrier de Votre
Excellence, et je le priai de me mettre à même de lui transmettre
les déterminations où le gouvernement hollandais s'arrêterait dans
cette circonstance.
«Je dois à la nation hollandaise de dire que, dans cette occasion,
elle a manifesté un sentiment général de révolte contre une pareille
infamie et que tous les honnêtes gens d'Amsterdam ont vu cet
événement comme on l'a pu voir à Paris. M. Roëll est revenu
plusieurs fois sur ce que son caractère personnel et l'esprit de son
département ne permettaient pas de douter sur la manière dont il
voyait cette affaire; et il me semblait attacher un fort grand prix
à ce que Votre Excellence en prit cette opinion.
«Je crois assurément ce ministre incapable d'avoir aucune part à
tout ceci; le grand tort de M. Roëll, et peut-être le seul, est
d'être faible et de ne savoir pas s'exposer à déplaire et à perdre
même sa place pour servir son souverain.
«Il est certain, Monseigneur, que M. de La Rochefoucauld ne vous a
rien dit de trop à cet égard, que depuis trois mois plus
particulièrement, l'erreur et l'inexactitude semblent présider à
toutes les délibérations du gouvernement hollandais; qu'il est sans
armée, sans marine, sans argent et sans crédit; qu'aucune
stipulation importante du traité ne s'exécute; que la confiance et
le respect des peuples s'aliènent tous les jours, et que tous les
espoirs se tournent vers l'heureuse France et vers son monarque; que
ces provinces si prospères autrefois, et maintenant si déchues,
n'attendent désormais que de lui seul leur salut; que le parti
français s'accroît de tous les hommes éclairés qui ne voient pas
suivant leurs passions, mais suivant leurs intérêts, et que les plus
opposés à la France d'inclination y sont revenus par conviction et
par système.
«M. Roëll m'écrit à l'instant pour me demander de venir le voir
demain, à 11 heures, et pour me prier de ne point faire partir mon
courrier avant cette entrevue. Je ne fermerai donc ma dépêche qu'en
sortant de chez M. Roëll.
Ce 29 mai, à midi.
«Je quitte M. Roëll. Ce ministre m'a dit qu'il avait fait part au
roi de la lettre que Votre Excellence lui avait fait l'honneur de
lui adresser, des communications que je lui avais faites et de mes
demandes. M. Roëll m'a annoncé que le roi avait appris avec une
extrême douleur la manière dont Sa Majesté l'empereur, son auguste
frère, avait ressenti l'insulte faite à son ambassadeur; que son
intention avait toujours été de faire punir les coupables que toutes
les recherches n'avaient pu faire découvrir. L'intention du roi, m'a
dit le ministre, est que cette affaire soit entamée dès ce moment
devant le tribunal des échevins de cette ville, et poursuivie par le
grand bailli comme accusateur public. Demain ou après, le
gouvernement publiera une déclaration solennelle de son désir de
donner une satisfaction éclatante à l'empereur et de punir
exemplairement les coupables. Sa Majesté, a ajouté M. Roëll, ne
serait pas même éloignée d'accorder une récompense à celui qui
découvrirait les coupables.»