LA ROCHEFOUCAULD À CADORE.

Amsterdam, 27 avril 1810.

«J'envoie M. de Caraman à Paris. Je le charge de remettre cette

dépêche à Votre Excellence et de rester à sa disposition aussi

longtemps, Monsieur le duc, que vous le jugerez convenable. J'ai

donc l'honneur de prier Votre Excellence de lui donner ses ordres.

«M. de Caraman est chargé de prévenir sa famille que le roi vient de

refuser à son frère, capitaine d'artillerie au service de la

Hollande (qui se trouve à Paris par congé uniquement pour épouser sa

cousine), la permission de conclure ce mariage. Sa Majesté avait

cependant eu à Paris la bonté de le permettre, et ce n'était que

d'après cette assurance verbale que les choses avaient été aussi

loin. Maintenant ce jeune homme se trouve obligé, ou de perdre son

emploi, ou de renoncer à une alliance aussi convenable

qu'avantageuse. Je ne cacherai pas à Votre Excellence que la peine

que j'en éprouve se trouve doublée par la persuasion où je suis que

les soins que j'ai toujours pris de M. de Caraman contribuent à lui

procurer ce désagrément.

«Ma position empire puisqu'elle se prolonge. Je n'ai pas encore vu

le roi ni la reine à qui cependant j'ai eu l'honneur d'écrire et qui

sûrement n'a pu me recevoir. Tout le corps diplomatique dit

hautement qu'il n'est pas admis chez le roi à cause de moi. Depuis

le retour du roi, aucun ministre, sans en excepter M. Roëll, n'est

venu chez moi et aucune personne attachée à la cour n'a osé s'y

présenter. Chacun assure qu'il serait disgracié s'il me voyait et

l'on me fuit pour ne pas en courir le risque. On répand à plaisir

que tout le mal de la Hollande vient de moi et l'on cherche à

rejeter sur mes rapports la position de ce pays, mais l'on commence

à voir trop clair pour que je craigne cette accusation. Je puis même

dire que je suis estimé ici et que l'on rend justice à ma

modération. Enfin, Monsieur le duc, tout le monde sait que je n'ai

pas été reçu chez LL. MM. Je suis l'objet de toutes les

conversations et l'on en tire la triste conséquence que l'empereur

est mal avec le roi. Je puis cependant affirmer que je n'ai pas eu

un tort, que j'ai une patience qui ne tient qu'à mon profond respect

pour l'empereur et au sentiment de mon devoir; enfin je n'ai rien

fait pour mériter cet étrange traitement; mais que Votre Excellence

ne pense pas que je ne puisse supporter ces dégoûts; j'ai un

caractère trop prononcé pour rien craindre tant que j'ai les bontés

de l'empereur; je suis donc prêt à tout et j'exécuterai dans tous

les temps et dans toutes les positions ce que Sa Majesté l'empereur

et roi m'ordonnera.

«J'ai reçu ce matin la dépêche chiffrée de Votre Excellence

relativement à l'emprunt de Prusse; j'entends parfaitement le point

que je ne dois point dépasser, mais je voudrais que Votre Excellence

voulût bien me mander si je puis écrire soit au ministre de Prusse,

soit à la maison de commerce, que je suis autorisé à déclarer que

l'empereur approuvera l'emprunt, etc., etc., et aller jusqu'à dire

que Sa Majesté l'empereur et roi, dans aucun cas, ne priverait les

bailleurs de fonds de leurs hypothèques. On a ici la plus grande

confiance dans l'empereur, et, pour verser des fonds, on n'attend

qu'une déclaration de ce genre que je pourrais, je crois, tourner de

manière à rassurer sans engager ma cour. Si Votre Excellence veut

m'honorer d'une prompte réponse, je terminerai cet objet, car le

temps presse et je craindrais que cette affaire ne réussît pas si

elle traîne encore quinze jours. La reine a reçu le 24 les

différents corps de l'État. Depuis ce temps, Sa Majesté a de la

fièvre et n'avait vu presque personne. Au reste, tout se passe au

palais de la manière la plus convenable. Ce matin, M. le chevalier

de Téran, ministre d'Espagne, a remis au roi ses lettres de créance.

«Le général Desaix est arrivé à la Haye avec une partie de sa

division.

«On m'assure que l'amiral de Winter, un des hommes les mieux

pensants et que l'on aurait pu employer avec le plus de succès pour

l'armement de la marine, va partir pour l'Espagne.

«Le général Vichery, le seul Français qui soit encore à la cour,

vient de perdre le gouvernement de la cour.

«Les fonds baissent et sont à 23 1/2.»

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 279 / 358 题