LA ROCHEFOUCAULD À CADORE.

Amsterdam, 16 avril 1810.

«Par la dépêche que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire

le 6 de ce mois, elle m'invite à lui rendre compte de l'effet que le

traité du 16 du mois dernier a produit ici. Tout le monde, M. le

duc, en a été attéré. Chacun reconnaît l'impossibilité de son

exécution et l'on regarde que l'on a voulu terminer la crise pénible

où l'on se trouvait sans calculer la suite des événements; enfin,

les bons Hollandais sont découragés, les faibles se taisent et les

intrigants se soutiennent. On avait répandu très imprudemment que le

traité était effectivement fort désavantageux à la Hollande, mais

qu'il existait des articles secrets qui atténuaient en grande partie

ceux rendus publics et que le roi apportait ces heureux changements

ainsi que l'indemnité accordée par l'empereur. Cette espérance

trompeuse a contribué puissamment à empêcher tout l'effet que l'on

pouvait espérer du retour du roi. Sa Majesté a été reçue sans aucune

preuve de satisfaction de la part d'aucune classe des habitants de

sa résidence, et le même souverain que l'on aurait regardé, il y a

deux mois, comme le sauveur de la patrie, a maintenant perdu cette

popularité qui lui serait si nécessaire. La confiance, au lieu de

renaître, s'éloigne du gouvernement. Les fonds publics ont baissé de

15 p. 100, et le change sur l'Angleterre a éprouvé une hausse qui

effraie les gens sensés. On croit généralement que l'État présent

est un provisoire, et, comme j'ai eu souvent l'honneur de l'observer

à Votre Excellence, dès que l'on ne voit pas de salut, le

découragement augmente le mal et le gouvernement se trouve paralysé.

Je crois juger avec la plus grande impartialité; je fais tous mes

efforts pour oublier deux ans de désagréments et de dégoûts, mais je

ne vois rien de changé. Je n'aperçois point la moindre petite chose

qui dénote un retour sincère à une autre marche. Les mêmes hommes

entourent le roi, et c'est avec eux et par eux que Sa Majesté

emploie tous ses moments et tous ses moyens à chercher le bien de

son peuple. Je ne doute pas que l'envie de plaire à l'empereur ne

soit sincère; je veux même bien croire que la nécessité est sentie;

mais ce n'est pas assez, il faut réorganiser pour rendre cette

Hollande utile à la France ou, sans cela, elle est nuisible. Un

traité n'est rien s'il n'est pas exécuté, et, pour se mettre dans le

cas de remplir ses engagements, il faut que le gouvernement puisse

marcher. Peut-être mes moyens sont-ils mauvais; mais je les

abandonnerais sans regret si je voyais qu'ils fussent remplacés par

d'autres plus efficaces; mais si l'ancienne routine recommence, tout

est fini, et ce pays malheureux ne peut plus supporter une nouvelle

crise. Je connais trop la Hollande pour n'être pas sûr que les

agents qui ont négocié ou signé le traité savaient très bien que

leur patrie ne pouvait pas remplir les engagements qu'ils

contractaient.»

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 277 / 358 题