Amsterdam, 28 février 1810.
«Lorsque j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Excellence, dans
mes derniers rapports, que l'on travaillait l'esprit public, que
l'on cherchait à gagner les troupes, que l'on discutait dans le
conseil des ministres les projets les plus absurdes; quand enfin je
me plaignais des membres du gouvernement et surtout du ministre de
la guerre, j'avais déjà de forts indices du projet insensé qui avait
été arrêté de défendre Amsterdam contre les troupes de l'empereur.
Je ne pouvais cependant avancer un fait aussi extravagant avant
d'avoir acquis la certitude que ce n'était ni la peur ni l'esprit de
parti qui faisaient circuler ces bruits, mais qu'ils étaient
réellement fondés. Je cherchai donc à acquérir des preuves, et,
occupé depuis trois semaines de cet objet, ce n'est qu'hier que j'ai
obtenu le dernier renseignement qui m'était nécessaire. Tous les
ministres sont liés par serment de ne rien dire de ce qui se passe
dans les conférences. Les ministères sont composés de gens discrets
et qui craignent de perdre leur emploi; enfin, je n'ai aucun des
moyens d'argent qui m'eussent été si utiles pour lutter contre des
gens si mal intentionnés, et je ne pouvais me fier aux propos d'un
public qui adopte sans discernement tout ce qui flatte ou tout ce
qui est opposé à son désir ou à son intérêt. Je me contentais donc
de garder le plus grand secret sur mes premiers renseignements, de
rire d'une pareille folie sans avoir l'air de là croire possible, de
voir peu les ministres, de ne pas leur parler d'affaires, mais de
faire suivre leurs moindres démarches et d'avoir un compte exact des
propos qu'ils tenaient. J'appris successivement les discussions qui
eurent lieu, les marchés faits par les ministères de la guerre et de
la marine, la raison qui avait déterminé l'arrivée des troupes dans
la capitale; enfin, je m'assurai que l'on travaillait la nuit aux
fortifications des lignes et ouvrages avancés, qu'avant-hier on
avait encore fait venir de l'artillerie et des munitions et qu'une
grande quantité d'ouvriers avaient été enrôlés. Alors, sûr de mon
fait, je fis demander une conférence à M. Mollerus, et, après lui
avoir énuméré tous les ordres qui avaient été donnés et lui avoir
montré que j'étais au fait de tout, je lui remis la lettre dont j'ai
l'honneur d'envoyer copie à Votre Excellence.
«Le ministre fut visiblement déconcerté. Je lui parlai avec force,
je lui reprochai une conduite aussi monstrueuse, tant par son
inconséquence que par ses résultats; enfin je lui signifiai la
responsabilité du conseil des ministres et de tous ses membres, si
tous les préparatifs n'étaient pas sur le champ détruits et annulés.
Je finis par obliger M. Mollerus à me dire la vérité, et il m'avoua
tout ce que j'avançais en me disant qu'il ne pouvait pas me répondre
sans avoir assemblé ses collègues et pris leur avis. Son embarras et
son inquiétude prouvaient assez combien la position où il se
trouvait lui paraissait pénible. Il ne me cacha donc rien; mais,
dans ses réponses, il chercha à me faire entendre que le conseil
n'agissait que par des _ordres supérieurs_. Je repoussai une
pareille idée et je lui dis même que quand il me montrerait l'ordre
du roi, je croirais encore que l'on a surpris et imité la signature
de Sa Majesté; que la chose n'était pas possible et que je ne
regardais cette défense de leur conduite que comme un moyen de
sortir d'embarras. Alors le ministre, voyant que je le prenais sur
ce ton, m'assura que ce n'était pas cela qu'il voulait dire et se
tira de cette conférence en m'assurant qu'il allait assembler ses
collègues et qu'il me donnerait ce matin la réponse à la lettre que
je venais de lui remettre. J'aurai donc l'honneur de la joindre à
cette dépêche.
«Je viens d'envoyer M. de Caraman porter la lettre ci-jointe à M. le
duc de Reggio, et j'expédie à Paris M. Hamelin qui aura l'honneur de
vous remettre ce paquet. Je le recommande ainsi que M. de Caraman
aux bontés de l'empereur pour les places d'auditeurs que j'ai
sollicitées pour eux et auxquelles ils ont quelques droits pour les
services qu'ils ont déjà rendus.
«Au reste, la plus grande tranquillité règne ici. On ne se doute pas
du projet de défense. Quand j'aurai la réponse des ministres, je
ferai circuler adroitement quelques bruits qui paralyseront les
projets du ministère. Mais il serait intéressant qu'au moins
provisoirement nous eussions un ou deux hommes sûrs qui pussent
combattre le mauvais esprit et qui me missent au courant de ce qui
se passe. Le Moniteur du 22 a été donné dans toutes les mains. Il a
jeté l'alarme, et le premier jour les fonds publics ont baissé, mais
24 heures après on s'est rassuré, et les papiers de l'État que je
regarde comme le thermomètre de l'opinion publique sont maintenant
plus hauts qu'ils n'étaient avant cette crise.
«Depuis que j'ai commencé cette dépêche, j'ai reçu encore une foule
de renseignements. On parle déjà du projet extravagant du ministre
de la guerre. J'attends la réponse du Conseil pour arrêter la
conduite que j'aurai à tenir. Peut-être si les choses vont trop loin
et si les préparatifs ne cessent pas malgré la promesse que l'on
doit m'en donner, peut-être, dis-je, sera-t-on obligé d'ôter au
général Krayenkoff tout moyen d'exécuter son indigne projet. Il
n'est pas douteux que l'on fabrique des cartouches de calibres, que
toute la nuit des caissons ont passé dans la ville. Mais les
honnêtes gens commencent à prendre une couleur et j'espère arrêter
le mal. Votre Excellence peut être bien sûre que je ne me laisserai
pas intimider. Rien ne peut me coûter, quand il s'agit de bien
remplir le poste qui m'est confié par l'empereur.
«J'attends le bourgmestre et le commandant supérieur de la garde
nationale. Je vais les engager à s'assurer de l'esprit public et à
maintenir les mauvais sujets. Je voudrais qu'une députation partît
pour Paris, chargée de prévenir le roi de l'abus qu'on fait de sa
confiance et du crime que l'on commet en se servant de son nom pour
agir d'une manière aussi coupable.
«Je viens de voir le bourgmestre d'Amsterdam. Il m'a dit ne rien
savoir officiellement du projet de défense; mais il m'a assuré avoir
fait de nombreuses réclamations contre la quantité de poudre qui
entre dans la ville et contre le nombre de troupes que l'on y
réunissait. Il porte la garnison à 3,200 hommes, dont une partie
logée chez les bourgeois. Le commandant supérieur de la garde
nationale ainsi que le bourgmestre m'ont assuré de leur dévouement à
leur pays et se sont engagés à calmer les esprits et à prévenir le
mal.
«Voici la réponse du ministère hollandais dont vous trouverez,
Monsieur le duc, une copie cotée nº 3. Ils déclarent leur projet de
défense, mais s'engagent à suspendre tous les travaux. Je
surveillerai avec soin la conduite des ministres et j'aurai
l'honneur de vous faire connaître la suite de cette affaire. Je vais
redoubler d'activité et crois pouvoir vous répondre de rendre
inutiles les projets de ces malveillants.»