DE LA ROCHEFOUCAULD À CADORE.

Amsterdam, 15 février 1810.

«Croyant qu'il peut être agréable à Votre Excellence d'avoir

quelques détails sur l'opinion générale et sur la situation des

esprits en Hollande, je vais avoir l'honneur de vous faire part de

mes observations.

«L'esprit public est généralement bon, c'est-à-dire que la masse de

la nation est susceptible de prendre telle direction qu'il plaira à

son gouvernement de lui donner. Le Hollandais aime sa patrie et fera

de grands sacrifices pour elle. Il prend donc une part très réelle à

ce qui intéresse la chose politique et l'honneur national.

«Le grand penchant qui existe pour l'Angleterre ne tient qu'au

besoin de commerce et aux ressources avantageuses que l'on retire

des relations avec ces insulaires. Mais favorisez le commerce,

montrez de l'intérêt pour la Hollande, faites-lui entrevoir une

prospérité future et une protection présente, dès lors vous verrez

la Hollande devenir Française, car elle ne tient à l'Angleterre ni

de cour, ni de goût, mais uniquement d'intérêt, et parce que,

n'étant pas heureuse sous la direction française, elle croit que ce

qui lui est opposé doit être pour elle un bien. Il existe ici trois

opinions plus ou moins opposées les unes aux autres. Celle du

commerce et des gens à argent qui n'admettent et qui n'aiment que ce

qui leur procure un avantage; celle des propriétaires fonciers, de

l'ancienne noblesse et de leurs agents, qui furent attachés à la

maison d'Orange, qui en conservent des souvenirs, qui jusqu'à

présent penchaient pour l'Angleterre, en éloignant tout ce qui était

Français, mais que l'on peut faire revenir à des sentiments plus

raisonnables avec de la douceur et avec de la fermeté; enfin, celle

des Patriciens et de la masse du public qui suit ordinairement la

direction du gouvernement et dont l'on peut facilement disposer en

se rendant maître de leurs chefs. Le gouvernement est composé de la

seconde classe, d'une partie de la troisième et de quelques

individus de la première qui, pour obtenir des avantages personnels,

ont quitté la droite ligne du commerce pour devenir courtisans.

Cette seconde classe s'était tellement emparée de l'esprit du roi

que Sa Majesté croyait en avoir besoin et qu'ils avaient su se

rendre indispensables. Ils avaient travaillé l'esprit public, et

soit par séduction, soit par peur ou par désir d'obtenir des

emplois, soit enfin par des grâces, des décorations, ils étaient

parvenus à rendre la Hollande anti-française. Les honnêtes gens

souffraient et même quelques voix ont osé se faire entendre, mais

elles ont été étouffées, et l'homme qui voulait se prononcer était

si maltraité qu'il ôtait à tous les autres le désir et même la

pensée de suivre un exemple qui le ruinait lui et les siens. Enfin,

l'opinion publique était altérée; on gémissait en secret des fautes

du gouvernement, mais il avait soin de rejeter le mal sur

l'empereur. Le roi passait pour une victime de son dévouement à sa

nouvelle patrie et pour n'être traité froidement par son auguste

frère que parce qu'il défendait la Hollande[157]. Enfin, toutes les

apparences étaient contre ce pays-ci, et il fallait se donner la

peine d'examiner le mal de bien près et avec soin pour découvrir

qu'il était uniquement au gouvernement, ou plutôt à quelques

personnes qui avaient dû faire prendre la marche qui favorisait

leurs intérêts particuliers. Ces vérités sont connues de tout le

monde, elles sont même avouées des agents du gouvernement qui ne

nient pas le mal, mais qui prétendent n'en être pas la cause et qui

la rejettent sur tel ou tel autre individu.

[Note 157: De fait, l'opinion publique était dans le vrai.]

«L'empereur a donc atteint un premier but bien intéressant qui est

celui d'avoir ouvert les yeux à tous les partis; et chacun voit à

présent que le mal qui les accable vient de la marche vicieuse du

gouvernement. On rend toute la justice qui est due aux intentions du

roi; mais ceux mêmes qui ont conseillé Sa Majesté sentent la faute

qu'ils ont commise ou plutôt ils en craignent les effets. Mais que

Votre Excellence me permette de lui observer combien il serait

dangereux de se fier trop vite à un pareil repentir. Sûrement, il ne

faut punir personne; mais il faut éloigner des gens trop marquants,

qui ne peuvent prêcher sans honte un système opposé à celui qu'ils

ont professé publiquement. L'éloignement peut n'être que momentané;

mais il est indispensable pour asseoir le gouvernement dans de bons

principes et pour lui faire prendre une marche dont il ne doit plus

s'écarter. C'est un point très intéressant; mais, je le répète, il

faut une certitude de stabilité. Sans cela, il n'y a plus de

Hollande et je prie Votre Excellence de vouloir bien en être

persuadée. Mais ici nous avons atteint ce point si le roi est bien

convaincu de l'indispensable nécessité de suivre une marche

invariable; si Sa Majesté s'entoure de gens de talent et de

conduite, qu'elle daigne accueillir avec sa bonté ordinaire toutes

les opinions, mais en laissant le temps à ceux qui ont professé

l'ancienne doctrine de se reconnaître et d'ouvrir les yeux. Enfin

si, à son retour, le roi se prononce comme celui de Westphalie

paraît l'avoir fait; si l'empereur est sûr que Sa Majesté réunira à

une pensée ferme un plan de conduite fixe; si enfin le système de la

France est suivi, et qu'en Hollande le plus grand malheur et le plus

grand désavantage ne soit plus d'être français, alors ce pays peut

se rétablir. L'esprit public qui est bon et qui n'a été gâté que par

quelques individus se remettra. Le commerce et les capitalistes,

voyant qu'ils ne sont plus maltraités, mais que l'on assimile les

premiers aux négociants français, tandis que l'on protège les

seconds dans leurs rapports avec les cours étrangères, verront leurs

intérêts se rapprocher de S. M. impériale et royale et la béniront.

La noblesse bien traitée, favorisée de quelques ordres et titres,

employée selon les preuves qu'elle donnera de son zèle et de son

attachement à la nouvelle direction, se verra forcée, pour obtenir

des avantages de la cour, de prêcher la seule doctrine qui y sera

admise. Enfin, les Patriciens, amis de leur pays, qui ne désirent

que son bien, et qui sont à présent malheureux, se rallieront

facilement au gouvernement quand ils verront une certitude de

stabilité, et ils attireront après eux la masse du public qui sent

son mal et qui a besoin de le voir finir. Mais que Votre Excellence

ne se dissimule pas à quel point ce mal est porté. Chacun gémit et

se plaint. Le commerce est au moment d'éprouver des pertes

considérables. Les propriétaires qui ont tous des rentes sur l'État

sont ruinés par la chute des effets publics. La saisie des

marchandises a jeté l'alarme dans la seconde et la troisième classe

du peuple. Tout ce qui tient à la cour et au gouvernement craint

pour son existence personnelle. Enfin, les auteurs du mal

s'enveloppent de la misère publique. Ils ne parlent que de la nation

en général, que de son affreuse position, et ils se sauvent sous le

nom de la Hollande, tandis qu'eux seuls sont auteurs du mal dont

tout le monde est puni. Je ne voudrais pas, Monsieur le duc, que

Votre Excellence crût qu'il entre aucune personnalité dans ce que

j'ai l'honneur de lui mander. Ce ne serait même pas mon opinion de

faire une réaction. Je la croirais nuisible, et la Hollande a besoin

d'être tenue, mais en même temps d'être menée doucement et sans

secousse. Toute inquiétude trop forte lui ôte la confiance et nuit

au bien général; mais il faut lui inspirer cette confiance, la bien

convaincre que ce qui sera établi durera, que les lois qu'on lui

donnera seront stables et que son gouvernement ne variera plus.

Enfin, il faut, pour la lui inspirer, commencer par lui en faire

sentir la possibilité; et jamais avec les mêmes agents on ne croira

à une pareille marche. On regardera toute condescendance comme une

feinte, et l'on sera sûr d'être en butte à de nouveaux tiraillements

si nuisibles à l'intérêt général. Je le répète donc, la difficulté

n'est pas d'obtenir tout ce que l'empereur voudra, et même de voir

tout le monde l'adopter avec empressement, mais le but à atteindre

est de s'assurer que cela durera et que l'esprit du gouvernement est

changé, car sans cela la confiance ne se rétablira pas, et alors les

finances, objet si essentiel et question si délicate à traiter, ne

pourront être réglées de manière à sauver la Hollande d'une

banqueroute complète. Je regarde donc que l'esprit est bon, qu'il

est prêt à tout, que le ministère même verra son éloignement sans

peine, croyant la chose nécessaire, et que l'empereur gagnera tous

les cours et attirera la Hollande à lui, si, en la traitant comme la

France, il oblige son gouvernement à devenir et à rester français.

«Quant à l'opinion des individus qui composent le gouvernement, elle

est dans ce moment-ci toute française en apparence. Tout le monde

avoue qu'il n'y a pas un autre système à suivre. Tout le monde a

peur et est devenu souple. On ne prononce plus le nom de l'empereur

qu'avec respect, et chacun craint son juge; mais cet esprit du

gouvernement est l'effet du moment. C'est le même individu qui tient

publiquement un langage raisonnable et qui, comme homme public,

professe cette religion, parle tout différemment quand, revenu dans

les cercles particuliers, dans sa famille ou chez ses amis, il peut

émettre sa véritable opinion. Le ministère est composé de Messieurs

Roëll, Mollerus, Van der Heim, Cambier, Hugenpoth, Van Capellen,

Krayenkoff et Apellius. Le premier, Votre Excellence le connaît;

elle peut le juger; mais cependant je dois lui observer qu'il est

haineux et vindicatif, qu'il a toujours tourné en dérision tout ce

qui était français, et que, sans avoir une mauvaise opinion

prononcée, il est un de ceux qui ont nui à un changement de système.

Le second est fin, adroit, instruit. Il a toujours été attaché à

l'Angleterre, où ses enfants étaient encore employés il y a peu de

temps. Il se met rarement en avant, mais il fait mouvoir d'autres

personnes et d'autres ministres, notamment M. Roëll. Sa conversation

est à présent dans une bonne direction. Il regrette, je crois,

d'avoir peut-être contribué à la perte de son pays. C'est un chef à

caresser, à bien traiter, mais à éloigner du timon des affaires,

parce que tout le monde le regarde comme une des personnes qui a le

plus dirigé le roi en sachant adroitement obtenir la confiance de Sa

Majesté et en faire un mauvais usage. M. Van der Heim,

officiellement, paraît être Français; mais c'est un homme réservé,

ne manquant pas de moyens, n'énonçant jamais une opinion et sachant

obtenir par des voies indirectes ce qu'il n'oserait pas demander

d'une manière positive. Il fait tout en dessous et l'on ne peut s'y

fier. Son ministère est celui où il règne le plus mauvais esprit, et

je crois qu'il en est cause. Cependant on pourrait tirer parti de

ses talents. Il se rallierait à un gouvernement dont il se verrait

forcé de suivre la marche. Monsieur Cambier est un honnête homme,

attaché à son pays, loyal dans son système modéré, sur qui l'on

pourrait compter s'il avait pris un engagement. Il n'est pas

Français de goût, parce qu'il est malheureux de la crise où se

trouve sa patrie, et qu'en convenant des torts que l'on a eus, il

trouve la punition forte, et, si j'ose le dire, il se plaint qu'une

nation tout entière souffre d'une mauvaise direction à laquelle elle

ne pouvait rien. Je connais peu M. Cambier, mais je le regarde comme

un homme estimable et bon à employer.

«M. Hugenpoth, ministre de la police, est un jeune homme qui était

petit avocat à Arnheim, sortant de finir de bonnes études. Il n'est

donc rien en politique et étonné d'occuper un poste auquel il aurait

pu peut-être convenir plus tard, mais qui dans ce moment-ci est

au-dessus de ses moyens. Le ministre de l'intérieur, Van Capellen,

était préfet de l'Ost-Frize, et, en cette qualité, a protégé

ouvertement la fraude, la contrebande. Les plaintes devinrent si

fortes qu'il fut rappelé et nommé successivement aux places de

conseiller d'État et de ministre. Il est allié à de bonnes familles.

Il a des opinions peu prononcées, mais mauvaises. C'est au reste un

jeune homme qui est conduit et qui suit l'impulsion du reste du

gouvernement. M. le général Krayenkoff est un topographe instruit et

voilà tout. Il paraît certain qu'il a été choisi par le roi, faute

d'autres personnes qui professent la même opinion et qui fussent

propres à être ministre de la guerre. Enfin M. Appelius, qui était

secrétaire du cabinet, est bon financier sans avoir peut-être les

qualités nécessaires pour être ministre; c'est un homme à employer;

il avait une opinion très prononcée contre la France; mais je dois

dire que dans plusieurs circonstances il s'est bien conduit et

notamment dans l'affaire de l'emprunt de Prusse.

«Par les détails que je viens d'avoir l'honneur de donner à Votre

Excellence, elle voit que le ministère est faible, et que deux ou

trois hommes mènent le gouvernement. Quant au conseil d'État, il est

composé de gens instruits et propres à remplir les places qu'ils

occupent. Ils sont décidés presque généralement à suivre une bonne

ligne, et, à quelques individus près, on peut y compter. Le Corps

législatif, composé de propriétaires et de nobles, est absolument de

l'opinion du gouvernement et du roi dont il attend honneur et

faveur. Ainsi, il sera ce que Sa Majesté voudra. Quant à la cour,

qui contribue beaucoup à établir l'opinion des sociétés, elle est

généralement dans le plus mauvais esprit. C'est des antichambres du

roi que partaient les propos les plus ridicules contre la famille de

leur souverain. C'était la mode de critiquer l'empereur et son

gouvernement, de répandre les plus mauvaises nouvelles et de s'en

réjouir, de tourmenter tous les Français sans exception: et encore

depuis le départ du roi, le même esprit a régné et il perce dans

toutes les occasions, mais cette classe de la société a cru plaire.

Elle a tenu cette conduite par ton et d'un seul mot, elle changera

si elle est sûre de flatter en prenant un autre système.

«Votre Excellence voit donc que l'on peut réparer facilement tout le

mal, que l'on peut faire marcher le gouvernement et rétablir les

finances, parce que le Hollandais viendra volontairement au secours

de son gouvernement quand il reprendra confiance. Elle voit que

l'opposition tient à l'ancienne marche, qu'il n'existe pas de

résistance, que l'éloignement que l'on manifeste contre la France

tient au malaise où l'on se trouve, enfin que la Hollande est dans

la main de l'empereur et que Sa Majesté Impériale et Royale peut en

faire ce qu'elle voudra et même s'attirer l'affection d'un peuple

qui attend tout de sa justice et de sa bonté.

«Avant-hier, plusieurs courriers de Paris ont ranimé la confiance.

On a répandu que le roi s'était promené avec l'empereur, que tout

était arrangé, que la Hollande restait indépendante et que le roi

arriverait incessamment. Les fonds ont monté en deux heures de 20 à

50 p. 100; hier ils sont retombés presque au point où ils étaient

avant cette hausse subite. On est cependant inquiet de ce qui se

passe dans le Brabant où l'on se plaint de nos troupes, surtout à

Dorp, où l'on accuse le général français d'une sévérité qui

indispose, et contre lequel on m'a porté des plaintes dont je n'ai

pas voulu me charger. Ce qui console un peu le commerce, c'est la

quantité d'argent qui arrive d'Angleterre. C'est, je crois, une des

guerres les plus avantageuses que nous puissions faire, et je serais

d'avis de fermer les yeux sur l'entrée des bâtiments qui ne

rapportent que des guinées de Londres.»

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 272 / 358 题