1er février.
Monsieur le maréchal, j'ai eu l'honneur de faire connaître à Votre
Excellence, par une dépêche du 28 janvier, dont le capitaine Markey,
mon aide-de-camp, a été porteur, les intentions de l'empereur
relativement à la prise de possession des places hollandaises
situées entre la Meuse et l'Escaut. Aujourd'hui, je suis chargé par
Sa Majesté de vous envoyer l'ordre de prendre possession militaire
de toutes les places situées entre le Rhin et l'Escaut. Pour cet
effet, il sera nécessaire que Votre Excellence commence par
s'assurer des points qui couvrent sa gauche: ce sont les forts de
Steenbergen, de Wilehelmstadt, de Klundoert et les villes de
Gertruydenberg et Heusden, qu'il faudra faire occuper par des
détachements. Bois-le-Duc et le fort de Crèvecoeur doivent être pris
en même temps, et cette mesure préliminaire étant consommée,
l'arrivée prochaine de la division du 4e corps destinée à passer
sous vos ordres vous permettra de suivre votre opération par la
droite. Cette division, qui sera à Dusseldorf, doit être dirigée de
Dusseldorf sur Venloo, d'où elle marchera directement sur Grave et
de là sur Nimègue, qui doivent être pareillement occupés, de même
que le fort de Schenk. Quand vous aurez, par là, votre droite et
votre, gauche assurées, vous pourrez continuer votre marche en
avant, pour aller occuper, sur votre gauche, la Zeelande ainsi que
les îles de Josée et de Worms, ce qui vous conduira à prendre
possession de Zérickée, de la Brille, d'Helvoest-Lyns et de
Dordrecht. Vous aurez alors, en avant de votre route, le
Bommel-Waard et la place de Garcum à occuper, au moyen de quoi votre
grand mouvement se trouvera terminé, et vous aurez votre droite au
fort de Schenk près du Rhin et votre gauche à l'île de Gorée. Il
sera nécessaire de procéder, dans ces différentes places, de la même
manière qu'à Breda et à Berg-op-Zoom, en y nommant un commandant
militaire français et en renvoyant les troupes hollandaises qui
pourraient s'y trouver en garnison dans des endroits où elles ne
puissent pas nuire. Il faudra aussi s'emparer des magasins
d'artillerie et des subsistances, et déclarer les places en état de
siège pour annuler entièrement l'action des autorités civiles.
Toutes ces opérations doivent être consommées successivement, mais
avec beaucoup d'ensemble et de célérité pour en faciliter
l'exécution, et je prie Votre Excellence de vouloir bien m'informer
sans délai des mesures que vous aurez prises pour remplir, à cet
égard, les intentions de l'empereur.
Le 2 février 1810, en présence des exigences du duc de Reggio
exécutant les ordres de l'empereur, un conseiller d'État du roi
Louis, le chevalier Elout, adressa au maréchal la lettre ci-dessous:
Breda, 2 février.
Monsieur le duc, chargé d'une mission auprès de Votre Excellence,
j'ai appris avec regret que Votre Excellence se trouvait à Anvers.
Privé d'un entretien que j'avais désiré vivement, il est toutefois
de mon devoir de faire connaître à Votre Excellence l'objet spécial
de la mission qui m'a été confiée, et dont j'ai l'honneur de
m'acquitter par celle-ci.
Je n'ai pas besoin d'entrer en beaucoup de détails; mais je dois,
cependant, prendre la liberté de rappeler à Votre Excellence que,
quoique l'on n'a pas cru pouvoir accorder à sa demande d'être mise
en possession d'une partie du territoire hollandais, on n'a pas
hésité un moment, lorsque Votre Excellence a témoigné le désir d'y
mettre les troupes de Sa Majesté l'empereur et roi en cantonnement,
à recevoir ces troupes dans les places fortes de Breda et de
Berg-op-Zoom, comme celles d'une puissance amie et alliée, ainsi que
le dictaient les ordres du roi, mon maître, qui étaient connus
d'avance à Votre Excellence et qui doivent être la seule règle de
conduite pour tout fonctionnaire hollandais. Le gouvernement
hollandais se reposait ainsi, avec toute la confiance possible, sur
les assurances données par Votre Excellence, qu'elle désirait d'être
admise sur ce point que les places resteraient sous les ordres de
leurs gouverneurs respectifs, et que l'administration civile serait
intacte.
Il vous sera donc facile, monsieur le maréchal, de sentir la vive
douleur qu'a dû éprouver mon gouvernement lorsqu'il a été informé
qu'on avait pris possession de la ville et du territoire de
Berg-op-Zoom au nom de Sa Majesté l'empereur Napoléon; qu'il avait
été exigé des autorités constitutives de se considérer comme sujets
de ce monarque; qu'il avait été interdit d'administrer la justice au
nom du roi, leur souverain légitime; qu'on avait enfin donné les
ordres les plus précis aux receveurs de ne pas disposer des deniers
publics sans un ordre du gouvernement français, douleur qui est
accrue par ce qui est arrivé à Bréda.
La gloire de bien servir son maître est si naturelle, et tellement
inhérente à tout Français, que je croirais manquer à Votre
Excellence d'en presser le devoir; que Votre Excellence juge donc si
les sentiments de tout homme d'honneur ne doivent pas s'accorder
avec ce devoir même! Qu'ainsi, il lui est impossible de se départir
de la fidélité qu'il doit à son souverain, et dont ce souverain peut
seul le dégager.
Votre Excellence sent profondément (j'en ai la conviction intime)
l'état cruel et pénible où se trouvent les bons et fidèles
serviteurs du roi, en se voyant pressés de violer leurs serments et
de manquer ainsi à leurs devoirs les plus chers et les plus sacrés
et se rendre par là méprisables aux yeux de tout homme de bien,
sentiment de mépris que partagerait Votre Excellence elle-même qui
est trop pénétrée, sans doute, de la noblesse des sentiments d'amour
et de fidélité que je viens de professer pour vouloir attribuer les
difficultés qu'elle aurait pu avoir rencontrées de la part de ces
individus à d'autre cause qu'à ses sentiments.
«Je crois pouvoir ajouter encore avec confiance, que d'après les
intentions manifestées par l'empereur lui-même et les ordres les
plus positifs du roi, que Votre Excellence a prouvé, par sa conduite
antérieure, connaître à fond que l'entrée des troupes françaises sur
le territoire hollandais ne peut être considérée que sous un point
de vue militaire, mais jamais comme devant signifier la prise de
possession au nom de Sa Majesté l'empereur et roi, et qu'encore pour
cette raison aucun habitant ne doit ni ne peut se considérer comme
sujet de Sa Majesté l'empereur Napoléon, mais que tous sans
exception ne désirent respecter que les ordres qui leur seront
donnés de la part de Sa Majesté le roi de Hollande dans les formes
usitées et légitimes.
«Je dois insister plus spécialement encore sur ce qui regarde
l'administration des finances. Votre Excellence doit sentir le grand
embarras et la stagnation funeste que doivent faire naître les
ordres donnés à ce sujet, ce dont les suites sont incalculables dans
ce royaume.
«J'ose donc prier Votre Excellence qu'elle veuille se rendre aux
représentations que j'ai l'honneur de lui faire d'après mes
instructions et de donner les ordres pour que les conditions posées
en principe par Votre Excellence elle-même soient respectées, et
qu'il ne soit rien exigé d'un sujet hollandais qui serait contraire
à son devoir, mais qu'il lui soit permis d'attendre sur toutes
choses les ordres de son roi, et que Votre Excellence veuille faire
révoquer le plus tôt possible les ordres donnés aux receveurs
généraux, en un mot que tout ordre qui n'émane pas des principes
militaires relativement au cantonnement, soit révoqué et mis hors
d'effet.
«Je viens d'exposer l'objet de ma mission, Monsieur le duc, et me
fondant sur votre caractère personnel autant que sur la haute
qualité dont Votre Excellence est investie, j'ose espérer que le
gouvernement hollandais ne se sera pas flatté en vain que Votre
Excellence se rendrait à une demande juste dans sa nature,
intéressante dans ses conséquences et peu faite sans doute pour
inspirer les moindres appréhensions.
«Je prie Votre Excellence de m'en donner l'assurance afin que je
puisse communiquer à mon gouvernement un résultat qu'il attend avec
confiance et qui sera propre à conserver et à augmenter la bonne
harmonie entre les individus des deux nations intimement liées.
«J'ai chargé Monsieur Siberg, auditeur du roi, de remettre cette
dépêche à Votre Excellence et de me rapporter la réponse qu'elle
voudra me faire parvenir. Agréez, Monsieur le duc, l'assurance de ma
haute considération.»