Amsterdam, 28 octobre.
J'arrive de Loo où je devais aller parler au roi, comme j'ai eu
l'honneur d'en prévenir V. Excellence. J'ai communiqué à Sa Majesté
les intentions formelles de l'empereur. J'ai dit au roi que son
auguste frère demandait que la division hollandaise fût portée dans
l'île de Sud-Beveland à 16,000 hommes, et que 200 chaloupes
canonnières, péniches, etc., fussent dirigées vers le même point
pour employer ces forces à agir dans l'île de Walkeren et en chasser
les Anglais. Sa Majesté m'a répondu que le corps de troupes
hollandaises, maintenant sous les ordres de M. le maréchal
Dumonceau, était sur le papier de beaucoup de plus de 16,000 hommes,
mais que les maladies régnaient tellement dans l'armée, que presque
la moitié des régiments se trouvait dans les hôpitaux; que toutes
ses troupes étaient aux ordres de l'empereur, qu'il n'avait par
conséquent qu'à indiquer les postes qu'elles devaient occuper: que
si dans l'île de Sud-Beveland il ne se trouvait que 3,000 hommes,
cela venait uniquement de l'intention du roi de diminuer, par ce
moyen, le nombre des maladies, mais que les troupes étaient si près
de ce point, qu'en peu de jours elles pouvaient y être portées. Le
roi ajoute que les deux seuls régiments qui avaient été distraits de
ce corps d'armée avaient été envoyés, l'un en Ost-Frise pour y
réprimer la contrebande, et l'autre en Nord-Hollande pour que ce
point intéressant ne fût pas entièrement dégarni; qu'ainsi Sa
Majesté allait donner ses ordres pour que 10,000 hommes effectifs,
commandés par M. le maréchal Dumonceau, se dirigeassent et agissent
conformément aux ordres qu'ils recevraient de M. le maréchal duc
d'Istrie.
Que, quant aux chaloupes canonnières, etc., ce n'étaient pas autant
les bâtiments qui manquaient que les marins qui étaient impossibles
à trouver; que le roi ne pouvait donc porter en Zélande que 100
petits bâtiments qui y seraient rendus sous peu de jours, Sa Majesté
venant de donner des ordres positifs pour remplir à cet égard les
intentions de l'empereur.
Nous en vînmes ensuite à la seconde dépêche de V. Excellence, dont
je dis le contenu au roi, en observant à Sa Majesté que j'étais
chargé d'insister formellement sur la demande que la question des
eaux ne fût plus mise en avant, que tous les navires capturés par
des corsaires français fussent jugés par les tribunaux français; que
toutes les prises trouvées en contravention aux décrets de
l'empereur fussent reconnues bonnes et valables; enfin j'ajoutai que
la contrebande était portée à un point qui avait fixé les regards
de S. M. impériale et royale, que l'empereur prétendait qu'elle fût
réprimée par des moyens efficaces, et qu'il avertissait que si les
choses ne changeaient pas, il se verrait forcé non seulement de
faire occuper les passes par ses troupes, mais même de faire saisir
par elles les denrées coloniales qui, entrées en contrebande, se
trouvaient déposées dans les magasins d'Amsterdam.
Je passai ensuite au système général, à la conduite des ministres du
roi, à l'inexécution des décrets de Sa Majesté, enfin à la manière
extrêmement opposée à la France dont toutes les affaires se
traitaient en Hollande; j'observai au roi la nécessité de changer
entièrement de marche et de revenir à des principes qui seuls
pouvaient sauver la Hollande. Pour donner plus de force à ce que je
venais de dire, je crus devoir lire à Sa Majesté une partie de la
dépêche de V. Excellence; alors elle sentit que loin d'ajouter aux
ordres de l'empereur, je cherchais toujours les moyens de les lui
rendre moins sévèrement.
Le roi me répondit que quant à la question du territoire, il serait
perdu aux yeux de son peuple s'il l'admettait; que l'empereur
n'aurait pas dû lui faire une demande à laquelle il ne pouvait pas
accéder, et que celle-ci était de ce nombre. Je répondis au roi que
Sa Majesté ne devait pas perdre de vue que les demandes de
l'empereur n'étaient que le résultat de tout ce qui avait été fait à
l'égard de nos corsaires et de leurs prises; qu'ainsi ce n'était pas
seulement comme question de droit qu'il fallait l'envisager, mais
encore comme question de fait, et que, sous ce dernier point de vue,
Sa Majesté ne pouvait pas se dissimuler, et m'avait avoué elle-même,
que l'on avait ici commis de grandes fautes. Le roi ne put nier ce
point, mais il revenait toujours sur l'impossibilité d'accéder au
désir de l'empereur, sur la manière dont ce serait trahir ses
devoirs que d'abandonner une partie des droits de son peuple, enfin
sur la décision récente du Conseil d'État.
Quant à la contrebande, Sa Majesté me dit qu'elle espérait beaucoup
des nouveaux ordres donnés par elle à ce sujet, et qu'elle prendrait
encore de nouvelles mesures si celles-ci n'étaient pas suffisantes;
qu'elle exigerait des certificats d'origine pour les denrées
coloniales venant d'Ost-Frise, et qu'elle tirerait même une ligne de
douanes qui séparerait l'Ost-Frise du reste de la Hollande, si la
chose devenait indispensable. Sa Majesté se récria fortement contre
l'idée de faire exécuter en Hollande les décrets de l'empereur,
contre celle de voir des troupes françaises venir faire la police à
Amsterdam, enfin contre la volonté d'influencer et de diriger même
la conduite de ses ministres. Elle me dit qu'elle voyait bien que
tout ceci lui était personnellement adressé, que ses ministres
n'étaient que ses agents et qu'ils ne faisaient que ce qu'elle
voulait (je citai à cette occasion quelques exemples du contraire
qui embarrassèrent le roi), qu'ainsi c'était l'attaquer directement
que de parler d'eux; que si l'empereur voulait réunir la Hollande,
il n'avait qu'à le dire sur le champ, parce qu'il voyait
parfaitement bien que c'était là le but de toutes les demandes qui
lui étaient faites. Enfin, dans la chaleur de la discussion, le mot
d'abdication sortit de la bouche du roi. J'observai à Sa Majesté que
dans tout ce que j'avais eu l'honneur de lui dire, il n'avait été
nullement question de réunion, mais seulement de précaution pour
empêcher les abus qui s'étaient trop souvent reproduits. La
conférence fut longue, mais à la fin le roi sentant, je crois, la
force de mes observations et l'impossibilité de m'éloigner du
véritable but de la question, me pria simplement de ne pas exiger
une réponse officielle et positive avant qu'il eût écrit à
l'empereur. Je crus devoir consentir à la demande de Sa Majesté, et
la priai simplement de me remettre sa lettre qui servirait de preuve
que j'avais exécuté les ordres qui m'avaient été donnés. J'ai donc
l'honneur, Monsieur le comte, de vous expédier en courrier M.
Amelin, attaché à mon ambassade, qui rapportera la réponse de
l'empereur et les ordres de V. Excellence.
Dans cette conversation, ce que j'ai observé plus particulièrement,
et ce que le roi ne m'a pas caché, est sa crainte qu'en Hollande on
le croie Français, et qu'on le regarde uniquement comme un agent de
l'empereur. J'ai cherché à en venir à persuader à Sa Majesté que
c'était sa qualité de frère de l'empereur d'où dépendait le maintien
de sa couronne et l'obéissance de ses peuples; que toute sa force ne
venait que de son auguste frère; que le bonheur de la Hollande était
attaché à la manière dont il était personnellement avec l'empereur,
de qui seul elle pouvait attendre son existence; que j'étais si loin
d'admettre la crainte d'être accusé de partialité envers la France,
que je savais au contraire que la saine partie de ses entours, de
ses ministres et de son peuple voyait avec peine tout ce qui se
faisait contre les intentions de l'empereur, calculant que la
Hollande marchait ainsi à sa ruine; et que Sa Majesté se tromperait
fortement si elle voulait juger de l'opinion publique sur celle de
quelques personnes placées près d'elle, dont la seule idée et le
seul désir étaient de lui plaire, et qui, par cette raison,
abondaient dans les assertions qu'elles croyaient lui être
agréables. Je finis par dire au roi que je croyais bien connaître la
Hollande et l'esprit de ses habitants, et que j'étais certain que
les mêmes personnes qui le flattaient aujourd'hui, seraient demain
contre lui, si l'empereur n'était pas aussi puissant. Le roi ne me
répondit rien, mais son système m'a paru enraciné et difficile à
détruire. V. Excellence en sentira facilement toutes les
conséquences. Au surplus, je désirerais que cette dernière partie de
ma dépêche ne fût pas regardée comme officielle, le roi m'ayant
parlé confidentiellement de ses idées et de son système. J'ai
l'honneur d'en rendre compte à Votre Excellence, comme le croyant
nécessaire au bien de la mission dont je suis chargé.
Au reste, j'ai parlé aux différents ministres, que j'ai trouvés tous
au Loo; mais, en abondant dans le système français, ils m'ont fait
observer qu'ils ne pouvaient qu'obéir aux ordres et aux décrets du
roi, dont ils exécutaient la teneur avec toute l'exactitude
possible, et il fut répondu à toutes mes observations et à mes
avertissements par des assurances de redoubler de zèle. J'ai parlé
fortement et ne leur ai rien caché.
Le ministre de la marine m'a dit que les contrôles de son ministère
ne montaient qu'à 5,000 hommes employés à la marine, et qui, par
conséquent, ne formaient même pas les équipages de 200 petits
bâtiments demandés par l'empereur, dont chacun devait être monté par
28 hommes, car il faut déduire des contrôles les malades, les
employés aux chantiers, etc. Maintenant, il n'existe pas, en
Hollande, un seul vaisseau de ligne en armement, et les magasins
sont dépourvus de fer et de goudron. Votre Excellence a vu, dans une
dépêche précédente, l'état du ministère de la guerre. L'intérieur
souffre beaucoup, puisque les finances sont au-dessous de zéro. Il
est sûr que les lignes de douanes nuisent au commerce et aux
ressources du gouvernement, mais je croirais que le rapport des
décrets de l'empereur ne doit pas être un encouragement, mais une
récompense.
Lorsque je pris congé du roi, Sa Majesté ne me cacha pas sa grande
inquiétude et son impatience de recevoir la réponse de l'empereur;
elle me pria même de la lui porter au Loo, pour en causer avec elle.
J'ai donc l'honneur de vous prier, monsieur le comte, de me
réexpédier M. Amelin le plus tôt possible.
J'ai laissé le roi encore un peu faible, mais bien rétabli. La
fièvre a quitté Sa Majesté depuis cinq jours.
L'empereur n'accepta pas le compromis offert par l'ambassadeur au
sujet de la juridiction des prises, et fit donner l'ordre à
Larochefoucauld de revenir à sa première proposition.
La lettre de Cadore en date du 12 octobre se termine ainsi:
Vous déclarerez que la volonté de Sa Majesté est que tout bâtiment
qui sera trouvé avoir contrevenu à ses décrets soit déclaré de bonne
prise, et que si l'on ne pourvoit pas efficacement, en Hollande, à
la répression de la contrebande, non seulement elle fera occuper les
passages des troupes, mais encore, elle enverra des colonnes mobiles
saisir jusque dans Amsterdam les marchandises anglaises.
Sa Majesté y est, en effet, bien déterminée. Elle est décidée à ne
point souffrir que la Hollande trahisse la cause commune. Il
serait, m'écrit-elle, préférable de voir la Hollande en alliance
ouverte avec l'Angleterre que de la voir favoriser sourdement son
commerce et la guerre qu'elle fait contre nous.
Sa Majesté rend toute justice aux intentions du roi son frère. Elle
sait que ses intentions sont droites; mais elle reproche à ceux qui
devraient les seconder de tout leur pouvoir de n'être occupés qu'à
les rendre vaines, de la sorte que si elle devait en juger par la
marche du gouvernement, elle en prendrait une idée tout opposée. Les
ministres ne lui semblent pas prévoir quel doit être le résultat
final de leur conduite. Elle veut que vous les avertissiez et que
vous leur fassiez comprendre que ce résultat sera la perte de leur
existence.