LA ROCHEFOUCAULD À CADORE.

Amsterdam, 23 novembre.

Hier, il y eut cercle diplomatique au palais. Le roi m'y parla de

quelques affaires particulières, et Sa Majesté m'engagea à revenir

le soir pour causer avec elle sur des objets plus importants. Elle

me prévint en même temps qu'elle venait de recevoir des lettres de

M. le duc de Feltre.

En sortant de l'audience, je rencontrai M. le colonel Leclerc,

aide-de-camp de M. le ministre de la guerre, et c'est par lui que

j'ai l'honneur d'envoyer cette lettre à Votre Excellence.

Je me rendis chez le roi à sept heures, et fus, sur-le-champ,

introduit dans le cabinet de Sa Majesté, avec laquelle je restai

près de trois heures. Le roi me dit qu'on lui demandait une

augmentation de troupes et de bâtiments pour l'expédition de

Walcheren, mais qu'il lui était impossible de fournir un contingent

plus considérable; que, d'après l'état des situations reçu le matin

de Mauchaunu, Dumonceau et Dewinter, les forces de terre sous les

ordres du premier étaient de 10,000 hommes, en y comprenant les

corps et les renforts qui sont en marche, et que le second mandait

avoir sous les yeux 100 chaloupes ou bateaux canonniers, qu'il en

attendait encore quelques-uns, indépendamment des 300 petits

bâtiments armés dont il est question dans la réponse de M. Roëll. Le

roi m'assura qu'il lui était impossible de faire davantage; que,

sans de graves inconvénients, il ne pouvait dégarnir la côte, qui

était à peine défendue, et que, quant à sa garde, elle était

nécessaire à Amsterdam, dont elle composait la garnison; que Sa

Majesté se trouvait dans une position bien fâcheuse, sa capitale

étant remplie de gens sans emploi et sans pain, l'hiver étant au

moment d'augmenter la misère, et le roi obligé de doubler les impôts

pour combler le déficit; qu'à ce tableau alarmant, il fallait

ajouter que les rentiers n'étaient pas payés, et qu'il n'avait pas

le premier sou pour faire face aux dépenses courantes; que je devais

donc en sentir que s'il dégarnissait Amsterdam du peu de troupes qui

y étaient maintenant, sa personne ne serait pas en sûreté, qu'il

existait un grand mécontentement dont il était fort inquiet.

Je répondis au roi que ce n'était pas le moment de revenir sur les

causes de son malheur, mais plutôt de chercher les moyens d'y

remédier; que l'empereur était mécontent du système général de la

Hollande, du peu de ressources qu'elle offrait, et de la mauvaise

volonté que l'on mettait à coopérer à l'expédition projetée; que le

maréchal Dumonceau, sous prétexte d'être obligé de demander des

ordres, ajournait l'exécution de ceux qu'il recevait; qu'il

annonçait souvent avoir fait ce que, deux jours après, il écrivait

n'avoir pu exécuter, et que Sa Majesté devait sentir combien il

était indispensable de donner à ce maréchal des ordres assez

illimités pour qu'il fût autorisé à obéir sur-le-champ à M. le

maréchal duc d'Istrie. Après une longue discussion, le roi m'assura

qu'il allait donner de nouveaux ordres et que j'y pouvais compter.

Nous en vînmes ensuite à une augmentation de troupes, et, tout en

entrant dans les inquiétudes du roi, je lui dis cependant qu'il

fallait faire quelque chose, et qu'il ne pouvait pas renvoyer

l'aide-de-camp du ministre de la guerre avec un refus. Nous

entrâmes, à ce sujet, dans des discussions trop longues pour être

répétées à Votre Excellence, et, après de grands efforts, je parvins

à décider le roi à mettre aux ordres de l'empereur, si Sa Majesté

l'exigeait, un bataillon qui gardera la côte. Le roi me dit qu'il

ferait remplacer ce bataillon par une partie de sa garde; que, quant

au corps d'élite, il ne consentirait jamais à le diviser, et que je

devais sentir l'impossibilité que Sa Majesté restât à Amsterdam à la

merci de la populace. Enfin, le roi me témoigna le désir de voir

l'empereur et l'empressement qu'il aurait eu d'aller à Anvers si Sa

Majesté Impériale et Royale y était venue, mais qu'il craignait de

se trouver dans la même ville que la reine. Autorisé par cette

phrase, je crus pouvoir revenir sur ce sujet, dont j'avais déjà

parlé au roi l'année dernière, et je cherchai à le ramener à une

conduite plus convenable pour lui et plus avantageuse pour la

Hollande; mais je perdis mon temps et mes paroles. Sans répondre aux

vérités que je lui disais, Sa Majesté se contenta de me répondre

qu'elle irait plutôt au bout du monde que de se rapprocher de la

reine, que jamais il ne voulait en entendre parler, qu'il ferait à

la Hollande tous les sacrifices excepté celui-là, etc., etc. Enfin,

après avoir parlé longtemps sur ce sujet, le roi persista dans son

désir de voir l'empereur, désir que Sa Majesté doit exprimer dans la

lettre qu'elle écrit à son auguste frère.

Le reste de la conférence fut employé en plaintes de Sa Majesté sur

son affreuse position, sur son désir de quitter la Hollande, s'il ne

parvenait pas à regagner l'amitié de l'empereur; sur son opinion

prononcée qu'il devait être Hollandais, et que, tant qu'il serait

roi, il devrait défendre ses sujets; sur l'idée qu'on l'accusait

d'être Français, et qu'il devait ne pas le paraître; enfin, sur

l'échafaudage d'un système faux et désastreux, mais tellement

enraciné dans la tête de Sa Majesté que je crois qu'il n'existe,

peut-être, que l'empereur qui puisse l'en faire revenir. À cette

malheureuse opinion, j'ai trouvé mêlé un grand attachement à

l'empereur; l'intention, si Sa Majesté quittait la Hollande, d'aller

trouver son auguste frère, de faire tout ce qu'il voudrait et de

demeurer le plus fidèle de ses sujets. J'ai pu facilement pénétrer

que le roi exprimait ce qu'il pensait, et que Sa Majesté était

vraiment malheureuse. J'ai cherché à détruire le système du roi; je

lui ai représenté ses entours comme autant d'intrigants qui avaient

surpris sa religion; qui, n'osant pas lui dire d'être anti-Français,

avaient su lui persuader qu'il devait être Hollandais, pour parvenir

au même but. J'ai répété au roi que, couronné par l'empereur, il

devait suivre le système politique et commercial de la France; que,

sans les bontés de Sa Majesté Impériale et Royale, la Hollande

périssait au milieu de son opulence et de ses richesses; que jamais

gouvernement n'avait été dans une position plus alarmante par le

tableau même que Sa Majesté venait de me faire, et que, d'après son

opinion, l'empereur ne pourrait sauver la Hollande que lorsqu'il

serait assuré que ce gouvernement lui serait utile au lieu de

contrecarrer continuellement toutes ses dispositions. Le roi

m'écouta avec bonté, et j'oserai même dire avec amitié. Il ne nia

pas les faits que j'avançais ni les accusations que je portais; mais

il en revenait à son premier principe: qu'il serait perdu s'il avait

l'air d'être l'agent et l'instrument de l'empereur.

Sa Majesté me témoigna une grande peine de ne pas recevoir de

réponse de l'empereur, une grande inquiétude sur sa position et une

grande peine de la suite des événements qui se préparaient.

Maintenant, Votre Excellence est bien au fait de la cause de tout ce

qui arrive dans ce pays-ci. Depuis longtemps, j'ai eu l'honneur de

vous les faire pressentir. Il fallait la position présente et l'aveu

du roi pour que j'osasse vous le dire plus clairement. Quant au

remède, l'empereur peut seul le trouver, et il ne m'appartient pas

d'émettre mon opinion à cet égard. Dans le cas où le roi irait à

Paris et où Sa Majesté me demanderait de l'accompagner, je prierais

Votre Excellence de me mander ce que je dois faire.

Lorsque la conférence fut terminée, le roi me prévint qu'il avait

été informé que l'empereur admettait en France les bâtiments

américains chargés de coton; qu'ainsi, il avait annoncé au commerce

que, lorsqu'il lui serait prouvé que l'empereur avait donné une

telle permission, il en permettrait l'entrée en Hollande, pourvu que

les marins prouvassent qu'ils n'ont pas été en Angleterre, et

l'origine des cotons. Je prie Votre Excellence de me donner des

nouvelles à cet égard.

Le roi m'a demandé plusieurs fois si M. Amelin était de retour, et

m'a paru très inquiet de ce retard.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 248 / 358 题