LAROCHEFOUCAULD À CADORE.

Amsterdam, 6 juillet.

J'annonçais à Votre Excellence, par le dernier courrier, que j'étais

informé que S. M. le roi de Hollande avait pris une résolution qui

permettrait l'entrée des ports de son royaume aux navires

américains. V. Excellence en trouvera ci-joint la traduction, ainsi

que celle d'une seconde résolution prise le même jour, 30 juin, qui

augmente de six articles ceux autorisés par le décret du 31 mars

dernier. Ces deux résolutions ont été sanctionnées à mon insu, et

jusqu'à ce moment elles ne me sont pas parvenues officiellement. Le

ministre ne m'en a même jamais parlé; probablement il ne les

connaissait pas lui-même. Quant à la première de ces résolutions, je

l'ai passée sous silence, ayant voulu attendre les ordres de

l'empereur avant d'agir, et, ne m'étant pas formellement opposé à

l'entrée des navires américains, il eût été inconséquent, avant

d'avoir reçu de nouvelles instructions, de faire une levée de

boucliers contre un décret qui admet ces bâtiments. J'ai été plus

embarrassé sur le second objet. Si S. M. le roi de Hollande n'eût

pas été le frère de l'empereur, ma conduite eût été si ferme et si

positive, que le décret eut été rapporté. Mais les circonstances

m'ont paru mériter des ménagements, et le respect pour tout ce qui

tient à l'empereur m'a retenu. Je me suis donc contenté de demander

un rendez-vous au ministre par la lettre dont copie est ci-jointe,

et lui ai donné trois jours pour qu'il puisse me répondre et qu'il

ait le temps de prévenir le roi de cette conférence. Le but

principal de cet entretien est de savoir si le roi a consulté S. M.

impériale et royale, ce dont je doute beaucoup. Si cependant je me

trompe, et que l'empereur ait trouvé bon l'introduction des sucres,

cafés et cotons, dès ce moment je n'ai plus rien à dire; mais dans

le cas contraire, il me paraît impossible de permettre l'entrée en

France de ces denrées coloniales avant d'y être autorisé. Je viens

donc provisoirement de prescrire aux consuls de ne délivrer aucun

certificat d'origine pour les six nouveaux articles, avant le jour

où je dois avoir une explication avec M. Roëll. Le prétendu serment

exigé du capitaine américain est un article de forme qui ne sert à

rien, car quel peut être le capitaine qui fasse saisir son bâtiment,

pour ne pas affirmer qu'il n'a pas été en Angleterre et qu'il n'a

été visité par aucun bâtiment de cette nation? Je ne puis pas non

plus me fier au gouvernement hollandais, car j'ai de fortes raisons

de croire que des navires avec licences anglaises ont été admis, et

j'ai acquis la certitude que des bricks anglais escortaient tous les

américains qui sont entrés en Hollande dans le mois dernier. Ce fait

est tellement avéré que tout le commerce et la marine en sont

informés.

Pour me rendre raison de cette nouvelle mesure prise par le roi, je

suppose que les Hollandais auront renouvelé leurs plaintes de voir

les productions de leurs colonies vendues à vil prix en Angleterre,

et qu'ils auront obtenu de Sa Majesté cette dernière résolution qui

va inonder la France et l'Allemagne de ces articles, surtout depuis

que S. M. impériale et royale a rapporté le décret du 16 septembre,

car avec la meilleure volonté, il est très difficile aux consuls de

n'être pas souvent trompés sur l'origine des articles qui leur sont

présentés, et en outre, ces derniers objets étant autorisés par le

roi, il leur sera impossible de les refuser. C'est pour couper court

à ces inconvénients que je me suis décidé à enjoindre aux consuls de

n'autoriser l'entrée en France d'aucun des objets qui me paraissent

en entière opposition avec les intentions de l'empereur, et qui le

sont avec mes anciennes instructions qui m'enjoignent d'empêcher

l'entrée en Hollande de navires américains chargés de denrées

coloniales, et même de déclarer que je quitterais le royaume si le

gouvernement hollandais persistait dans cette conduite.

Si S. M. impériale et royale eût été à Paris, je ne me serais pas

porté à cette mesure, qui a quelque chose de désagréable pour le

roi, mais d'un autre côté j'ignore ce qui s'est passé en Autriche

depuis dix jours. L'empereur est peut-être encore plus éloigné de

nous, et avant que je ne puisse recevoir les ordres de V.

Excellence, les magasins d'Anvers seront remplis de denrées

coloniales. Il me paraît difficile ensuite de remédier à cet

inconvénient, tandis qu'en conservant les choses en _statu quo_,

l'empereur peut décider, et si je n'ai pas agi conformément à ses

instructions, le tort ne retombe que sur moi, et les affaires

reprennent leur marche ordinaire. J'envoie cette dépêche par

estafette à M. le comte Beugnot, afin qu'elle parvienne plus

promptement à V. Excellence.

La bourse d'Amsterdam est dans une grande agitation. Ces nouvelles

résolutions donnent beaucoup d'inquiétude. Quelques propriétaires ou

consignataires des bâtiments américains sont contents, mais la

grande majorité des négociants fera de grandes pertes si l'admission

des Américains est maintenue. Hier on ne pouvait rien vendre; les

denrées sont à vil prix.

Quant à la contrebande, V. Excellence verra par un rapport de M.

Sadet, que le gouvernement hollandais ne la surveille que très

faiblement. En tout les affaires prennent une marche bien

désagréable et qui, je vous assure, m'afflige beaucoup. Le roi est

parti de Loo le 3 de ce mois, il a été à Harlem, a dîné chez le

préfet, a acheté à la foire de cette ville une quantité de

marchandises, a paru à un bal qu'une des personnes les plus riches

de la ville donnait, et est reparti le lendemain matin pour Loo. Je

devais être à ce bal; mais des affaires m'ayant appelé ici, je n'ai

pu y assister. Pour me résumer, j'ai donc l'honneur de prévenir V.

Excellence que si j'apprends que l'empereur n'a aucune connaissance

des dernières résolutions du roi, je ferai suspendre la délivrance

des certificats d'origine pour les articles compris dans la dernière

décision, jusqu'à ce que je reçoive les ordres de S. M. impériale et

royale, et j'en informerai M. Roëll.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 242 / 358 题