LAROCHEFOUCAULD À CADORE.

Amsterdam, 6 juillet.

J'ai eu l'honneur de mander à V. Excellence que les bâtiments

américains continuaient à entrer dans les ports de la Hollande. Le

roi n'a pas encore pris de résolution formelle à cet égard, mais on

assure que le décret qui autorise l'arrivée de ces bâtiments est

déjà rendu et qu'il sera bientôt public.

Il y a trois jours qu'une scène fort désagréable arriva au Texel. Un

corsaire français s'empara de deux navires américains. Les

stationnaires hollandais se rendirent sur les prises, en arrachèrent

le pavillon français et empêchèrent le capitaine du corsaire de

communiquer avec ses prises. V. Excellence verra par le rapport

ci-joint les détails de cet événement. Comme je n'ai pas encore de

réponse de V. Excellence à ma dépêche du 19 juin, je me suis borné à

écrire à M. Roëll la lettre dont je joins une copie. Je n'ai pas

voulu aller plus loin, mais il est pénible de voir mes espérances

s'évanouir chaque jour davantage. Les affaires, au lieu de prendre

une tournure satisfaisante, empirent à chaque instant. La

contrebande augmente d'une manière effrayante. La mauvaise marche du

gouvernement reprend un nouvel essor, et l'on dirait que l'acte de

bonté de l'empereur n'a servi qu'à réveiller une conduite aussi

blâmable qu'insensée. Le commerce souffre beaucoup et désapprouve

tout ce qui se passe maintenant. De fortes représentations ont été

faites, mais malheureusement tout est inutile, et nous sommes

retombés dans la même position que l'été dernier.

Le roi est au Loo. Sa Majesté voit ses ministres tous les 15 jours

ou toutes les trois semaines. Elle est entourée des dames du palais

et des officiers de sa maison, et s'occupe dans la matinée des

affaires et de l'arrangement de ses jardins. Le soir, il y a concert

ou spectacle. Personne n'est admis au Loo que les Hollandais qui y

sont invités, et je regarde ces voyages prolongés comme une des

causes de ce dont j'avais à me plaindre. Le roi y est livré à

quelques personnes qui abusent de sa bonté. Les ministres mêmes ne

sont pas là pour faire des observations à Sa Majesté, et les

affaires y sont décidées sans cet ensemble qui est indispensable

dans la direction d'un gouvernement.

Des nouvelles que je reçois dans le moment me forcent à reparler à

V. Excellence de l'affaire arrivée dernièrement au Texel. Un second

corsaire français vient d'adresser au consul général un rapport qui

est absolument conforme à celui que j'envoie à V. Excellence; mais

des lettres d'un des armateurs, qui est au Helder, ajoutent que les

Hollandais maltraitent les Français qui sont à bord des prises,

qu'ils les empêchent de venir à terre, tandis qu'ils accordent cette

permission aux Américains; qu'enfin les papiers de ces prises

viennent d'être envoyés au directeur général des douanes ou au

ministre de la marine; qu'ainsi il deviendra très difficile de

réfuter l'objection qui sera faite que ces navires ont été pris dans

les eaux du royaume de Hollande. Il est au reste prouvé que ces

bâtiments ont été visités par les Anglais, et constant que tous les

Américains sont escortés par des bricks anglais jusqu'à la passe du

Texel. M. le général Knobelsdorff, ministre de Prusse, sort de chez

moi. Il est venu m'apporter une lettre que son souverain lui écrit

au sujet de l'emprunt; par cette lettre le roi, croyant très

difficile de l'effectuer, me prie de certifier à l'empereur

l'impossibilité de trouver cette ressource en Hollande. J'ai répondu

au ministre que M. de Nieburg, chargé de cet emprunt, m'avait assuré

qu'il avait contracté un engagement avec une maison de commerce

d'Amsterdam, que cet engagement était soumis à l'approbation de la

cour de Prusse et à l'autorisation du roi de Hollande; que depuis

cette époque je n'avais plus entendu parler de cette affaire, et que

j'attendais, pour témoigner au roi le désir de l'empereur que cet

emprunt s'effectuât, que M. de Nieburg m'eût assuré que cette

opération était prête, sauf cet agrément. Je priai donc M. de

Knobelsdorff de répondre à S. M. le roi de Prusse que je ne pouvais

écrire à S. M. impériale et royale dans le sens qu'il désirait, que

dans le cas où le roi de Hollande refuserait de permettre cet

emprunt, ce que je suis loin de supposer.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 241 / 358 题