LAROCHEFOUCAULD À CADORE.

Amsterdam, 29 mai.

Malheureusement, malgré toutes les peines que je prends et tout le

désir que j'ai de voir régner une bonne harmonie entre le

gouvernement hollandais et ma cour, je me trouve forcé de rendre

compte à V. Excellence d'un nouvel incident qui fait suite à ceux de

même nature que j'ai supportés depuis quinze mois et dont je n'ai

pas parlé; mais celui-ci devient plus grave par la grandeur de

l'événement auquel il a rapport et par l'effronterie que l'on a eue

d'en faire un article de la Gazette royale d'aujourd'hui.

V. Excellence sait peut-être que le dimanche est en Hollande le jour

que l'on passe ordinairement à la campagne, comme le seul dont les

négociants puissent disposer. J'étais invité dans les environs de la

ville et je devais partir samedi soir. Ayant appris qu'il devait y

avoir un _Te Deum_ à la cour, j'écrivis samedi à M. Roëll qu'ayant

des projets de campagne, je désirais savoir si le Corps diplomatique

était invité au _Te Deum_, pour régler ma marche d'après sa réponse.

Le ministre me répondit d'abord qu'il allait s'en informer

positivement. Deux heures après il m'écrivit un billet par lequel il

me prévenait que M. le baron de Pallandt, chambellan de service,

venait de lui mander que mon invitation était déjà expédiée. Je

restai donc en ville, ignorant si le _Te Deum_ aurait lieu le matin

ou le soir, et ne voulant pas en aucun cas y manquer. La matinée se

passa sans recevoir aucune lettre de la cour, enfin à une heure et

demie M. de Pallandt m'envoya un valet de chambre pour me prévenir

que le _Te Deum_ venait d'être chanté, et pour me demander si je

n'avais pas reçu d'invitation. Je répondis au valet de chambre que

je n'avais rien reçu, et que probablement elle n'avait pas été

expédiée. J'écrivis ensuite à M. Roëll pour me plaindre d'un pareil

oubli, et de la manière leste et peu convenante dont il avait été

réparé. Le ministre me répondit une lettre d'excuse dans laquelle il

s'efforça de m'assurer qu'il n'y avait eu aucune intention de me

manquer, mais un simple oubli. Le roi me fit appeler à la cour. Je

me rendis aux ordres de Sa Majesté. Elle voulut bien me témoigner

ses regrets, me dit des choses obligeantes, m'assura avoir fortement

réprimandé les auteurs de cette faute, et quoique j'aie trouvé le

roi enclin à prendre le parti de son chambellan, je n'ai pas eu à me

plaindre. Je rappelai seulement à Sa Majesté combien j'avais

supporté de petites choses de ce genre, et combien il me paraissait

nécessaire qu'elle voulût bien y mettre ordre. Le roi partait ce

matin. J'eus donc l'honneur de prendre congé de Sa Majesté. Ma

conférence se termina en parlant au roi de plusieurs affaires qui se

traitaient à présent et après avoir renouvelé à Sa Majesté

l'assurance de mon zèle à faire valoir la marche nouvelle qu'elle

avait prise, et je ne parlai plus de l'affaire du matin. Mais tout à

l'heure, en lisant la Gazette royale, je lis: «Il a été chanté hier

dans la chapelle royale, en présence de toute la cour, un _Te Deum_

en l'honneur des étonnantes victoires de l'armée française. Son

Excellence l'ambassadeur de France devait y assister, mais une

indisposition l'en empêcha.»

J'écrivis sur le champ au ministre des affaires étrangères la lettre

dont j'ai l'honneur d'envoyer copie à V. Excellence, et j'aurai

celui de vous faire part de la réponse du ministre dès qu'elle me

sera parvenue. Je me décidai ensuite à démentir le fait inséré dans

la Gazette. V. Excellence trouvera bon, j'espère, que je sois

fortement blessé d'être ainsi récompensé de la conduite plus que

modérée que je tiens en Hollande, elle approuvera que je n'aie pas

laissé croire aux Hollandais, qui me voient journellement, que je

n'aie pas voulu assister au _Te Deum_ chanté pour des événements

aussi marquants et qui intéressent aussi directement mon souverain

et mon pays. Je prendrai cette occasion d'avoir l'honneur de vous

assurer que tout ce qui est fait ici en l'honneur de nos victoires

l'est d'une manière peu conforme à la grandeur des événements. Le

canon fut tiré il y a trois jours pour notre entrée à Vienne, mais

personne n'en fut informé que par la gazette. Car les ordres furent

donnés de le tirer à six heures du matin et absolument à une

extrémité de la ville. Il n'y eut aucune fête à la cour, aucune

audience extraordinaire; enfin le _Te Deum_ fut chanté hier

simplement à la chapelle du roi. Il n'y avait que deux ou trois

dames du palais et les personnes qui tiennent au service personnel

du roi. Le Corps diplomatique n'y était même pas invité. Je devais

être le seul admis à faire ma cour au roi dans cette circonstance

marquante. Que V. Excellence veuille bien ajouter à ceci que les

bulletins de notre armée ne sont pas publiés en Hollande tels qu'ils

sont réellement, mais que l'on en donne uniquement un extrait, ayant

soin d'en ôter tout ce qu'ils contiennent de réflexions politiques.

Quant à M. de Pallandt, dont je viens d'avoir l'honneur de vous

parler, ce chambellan est une des personnes qui professent les

opinions les plus opposées à la France et à l'empereur. Il se vante

d'influencer le roi et de le diriger d'après ses opinions. Tous les

Français en sont et en ont toujours été mécontents. Enfin il serait

trop long de répéter à V. Excellence tous les propos qu'il a tenus

dans toutes les circonstances qui se sont présentées.

Les justes observations faites à l'empereur sur le triste sort de la

Hollande, non seulement par les agents de ce malheureux pays, mais

par ceux de la France, finirent par être écoutées. Napoléon, par un

décret daté d'Ebersdorf, 4 juin 1809, rapporta celui du 16 septembre

1808. En voici la teneur:

Les relations commerciales entre la France et la Hollande seront

rétablies sur le même pied qu'avant notre décret du 16 septembre

1808.

Cette nouvelle, parvenue à Amsterdam le 16 juin 1809, répandit la

joie dans le royaume. Le duc de Cadore l'annonça à Larochefoucauld

par la lettre suivante, du 5 juin:

M. l'amiral Werhuell m'avait adressé au nom de sa cour de nouvelles

instances pour la révocation du décret du 16 septembre. J'ai

entretenu Sa Majesté de cet objet et elle a bien voulu rétablir les

relations entre les deux pays sur le pied où elles étaient

antérieurement.

Je n'ai point laissé ignorer à M. Werhuell que l'empereur avait été

déterminé par ce que vous avez mandé de l'exactitude avec laquelle

les mesures contre le commerce anglais étaient exécutées depuis un

certain temps. Sa Majesté a été très surprise et même peu satisfaite

d'apprendre que M. Janssins, l'un des ministres du roi, ait été

chargé d'une mission (sans doute publique) auprès de S. A. S. Madame

la grande-duchesse de Toscane, qui n'est point _souveraine_.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 240 / 358 题