Amsterdam, 12 mai.
Le roi est arrivé avant-hier à 4 heures du matin. J'ai eu l'honneur
de voir Sa Majesté le même jour. Je l'ai trouvée en parfaite santé
et point fatiguée de ses voyages, malgré la chaleur étouffante qu'il
fait ici depuis trois semaines. Il paraît que le projet du roi est
de rester peu de jours à Amsterdam. Sa Majesté doit aller à
Southdeck et au Loo, mais elle reviendra souvent dans sa résidence
où sa présence ne peut produire qu'un bon effet. Le roi a été à
Flessingue. Il me semble que Sa Majesté m'a dit qu'elle avait écrit
à l'empereur. Elle a admiré notre flotte qui est maintenant composée
de dix vaisseaux de ligne; mais elle n'a pas été contente ni de
l'état dans lequel elle a trouvé la place ni de l'attitude de notre
amiral qui, à ce que j'ai appris, n'a rendu au roi que les honneurs
de prince français, mais pas ceux dus à son rang, ce qui m'a fait
d'autant plus de peine que, dans les circonstances présentes, le roi
marchant franchement au même but que l'empereur, il est utile et
nécessaire d'entourer Sa Majesté d'une force d'opinion dont elle a
besoin pour maintenir la tranquillité qui règne dans son royaume, et
que la bonne intelligence entre les deux cours et la grande
déférence pour le roi est l'arme la plus forte que l'on puisse
mettre dans les mains de Sa Majesté. J'ai donc soin de rejeter et
d'oublier tout ce qui s'est passé, même ce qui pourrait encore me
blesser, pour défendre le roi, dès que l'on cherche à attaquer
quelques-unes de ses actions. J'ai rendu compte à Votre Excellence
des pamphlets et des libelles qui ont circulé ici. De très mauvais
propos ont été dits et répétés à Amsterdam et des lettres anonymes
ont été écrites au roi. Sa Majesté a méprisé toutes ces attaques
indirectes. Une seule femme qui répandait ces libelles a été arrêtée
et est encore maintenant dans les mains de ta justice. L'exemple de
la Westphalie a, je crois, fait une grande impression sur le roi.
J'ai eu l'honneur de causer longtemps avec Sa Majesté, sur ce sujet;
je l'ai trouvée telle que je pouvais le désirer, et bien franchement
le frère de l'empereur. Le point sur lequel le gouvernement
hollandais doit avoir les yeux le plus ouverts est l'Ost-Frise où il
règne le plus mauvais esprit. Heureusement les Anglais ne cherchent
pas à y débarquer, car il est triste de penser qu'ils y seraient
reçus à bras ouverts. Plusieurs propositions d'actes de sévérité ont
été faites au roi, mais S. M. les a très sagement écartées. Elle ne
se fait pas illusion sur la position de l'Ost-Frise et sur la
contrebande qui s'y fait depuis cet hiver. Mais ce malheur
momentané, et qui n'a pas de grandes conséquences, ne peut pas
entrer en comparaison avec le danger d'exciter des troubles, qu'il
serait peut-être ensuite difficile d'apaiser. La Hollande est
dépourvue de troupes. La formation de la garde nationale a souffert
de grandes difficultés. Il deviendrait donc impossible d'employer de
grands moyens de répression dans un pays où il n'y a plus d'esprit
public. Le roi se contente de diminuer le mal autant que possible,
en attendant une époque plus heureuse pour l'extirper entièrement.
Les finances sont toujours l'objet de la plus grande sollicitude; le
commerce diminue, les moyens s'affaiblissent, et j'ignore comment
l'on fera ici si cet état de choses doit durer longtemps. Nous
aurions besoin en Hollande d'une preuve d'approbation de l'empereur,
et d'un de ces mots que S. M. impériale et royale sait dire si à
propos pour donner du courage et de la force aux gouvernements et de
l'espérance aux habitants. V. Excellence ne doute pas que l'espoir
de nos ennemis soit dans le peu de confiance qu'ils croient que nous
devons avoir dans la Russie. Il est donc malheureux que nous n'ayons
pas ici un ministre de cette nation plus prononcé. Le prince
Dolgorouki, sans tenir ouvertement une conduite opposée à notre
cour, n'est pas tel que je pourrais le désirer, et sa manière de
partager nos succès équivaut à un regret d'être forcé de les
admirer. Il élève habituellement des doutes sur le résultat de la
campagne. Maintenant ses prétendues inquiétudes sont portées sur
Schill, qu'il regarde comme pouvant détruire l'armée française.
Heureusement, comme je crois déjà avoir eu l'honneur de vous le
mander, il ne jouit ici d'aucune espèce de crédit. Ainsi ses paroles
ont peu de poids; mais le petit effet qu'elles produisent est
mauvais. Il a déjà reçu, je crois, une forte réprimande de sa cour:
une seconde serait très bien placée.
Les troupes hollandaises sont maintenant campées à quelques lieues
d'ici. Les camps d'Harlem et de La Haye sont regardés comme
l'avant-garde de celui qui couvre Amsterdam. Tous sont sous le
commandement du général Tarrane, capitaine des gardes. Un autre
capitaine des gardes commande la cavalerie.