Amsterdam, 11 août.
J'arrive dans l'instant de chez le roi qui est à Amsterdam depuis
hier soir. Sa Majesté m'a fait écrire par son ministre des affaires
étrangères de me rendre à son palais, à deux heures. J'ai exécuté
cet ordre et n'ai pas été peu étonné en entrant dans le cabinet du
roi d'y trouver M. Roëll, ce qui n'était jamais arrivé depuis que je
suis en Hollande, Sa Majesté m'ayant entretenu toujours seul. J'ai
donc pensé qu'il s'agissait d'une réponse officielle à l'ouverture
que j'avais été chargé de faire au sujet de l'échange proposé par
l'empereur comme rectification des frontières, et je ne me suis pas
trompé dans mon pressentiment. Le roi m'a répété absolument tout ce
que M. Roëll m'avait dit il y a quelques jours, m'a déclaré son
éloignement pour la cession proposée par l'empereur. Sa Majesté m'a
annoncé que, dans son opinion, cette proposition était aussi
désavantageuse pour lui personnellement que pour le pays qu'il
gouverne; qu'il serait perdu aux yeux des Hollandais; qu'ainsi, s'il
en était le maître, il ne pouvait l'accepter; qu'il ne pouvait
renoncer à d'anciens sujets; qu'enfin il m'enverrait une réponse par
écrit qui développerait plus en détail les différents points de vue
sous lesquels il envisageait cette affaire. J'ai eu l'honneur
d'observer au roi que l'avantage de la Hollande consistait dans
l'échange qui serait fait; qu'ainsi il paraissait difficile à Sa
Majesté de prévoir qu'il serait désavantageux à son royaume
puisqu'il n'était pas connu; que, quant à lui personnellement, il me
semblait que dans la position où étaient les finances de l'État, il
ne pouvait lui être préjudiciable d'admettre un principe qui aurait
pour but de les améliorer et de sauver son pays qui, de son propre
aveu, marchait journellement à sa ruine. J'ai eu la douleur
d'entendre le roi me tenir un langage d'indépendance absolument
nouveau. J'imagine que S. M. s'y est crue obligée en présence de son
ministre. J'ai répondu avec la dignité que j'ai cru qui convenait à
l'ambassadeur de l'empereur, mais en même temps avec tout le respect
que je dois à tant d'égards au frère de mon souverain. Je n'ai dit
que ce que je voulais dire; mais j'ai fait sentir au roi que d'aller
au devant d'une idée qui paraissait agréable à l'empereur ne me
paraissait pas devoir être si éloigné de sa pensée, surtout
lorsqu'elle était présentée par ma cour avec une modération qui
prouvait son intention de ne faire aucun tort à la Hollande. Je n'ai
voulu entrer dans aucun autre développement. M. Roëll était présent,
c'était une raison de plus de ne pas aller plus loin. J'aurai donc
l'honneur d'adresser à Votre Excellence la réponse du roi, si elle
me parvient avant le départ du courrier. Je n'étais pas heureux
aujourd'hui, car il m'est survenu un autre objet sur lequel je n'ai
pu tomber d'accord avec le roi. Il a été question des soldats de sa
garde que Sa Majesté a licenciés et de la pension que l'empereur
exige qui soit faite à ces soldats. Le roi m'a dit que ces
militaires étaient partis parce qu'ils ne voulaient plus rester à
son service; qu'ainsi il n'était tenu à leur donner aucune pension;
qu'il leur avait fait demander s'ils avaient de quoi vivre en
France; qu'ils avaient répondu affirmativement et avaient ajouté
qu'ils étaient très contents. J'ai eu l'honneur d'observer au roi
qu'ils avaient tenu un autre langage dans ma chancellerie où ils
s'étaient plaints de leur licenciement, en disant qu'ils ne
partaient que parce qu'ils ne voulaient pas devenir Hollandais. Sa
Majesté me dit les avoir fait parler, et me cita le général de Brac,
grand maréchal du palais, comme ayant été chargé de s'assurer
qu'ils partaient entièrement de leur consentement. Le roi sonna
aussitôt, fit appeler M. de Brac qui dit qu'ils avaient tous répondu
qu'ils quittaient à regret le service du roi; mais que dès qu'ils
devaient devenir Hollandais pour y rester, ils préféraient retourner
dans leur patrie. J'ajoutai alors que cette réponse cadrait
parfaitement avec le dire des soldats, puisqu'ils n'avaient quitté
le service du roi que pour obéir à l'option qui leur avait été
faite. J'eus l'honneur de prendre congé de Sa Majesté, qui reste
encore quelques jours dans sa capitale, et qui donnera lundi, jour
de saint Napoléon, un concert et un bal. Le même jour j'ai engagé
dans un grand dîner les ministres du pays et étrangers, ainsi que
les chefs des autorités civiles et militaires.
P. S. Le roi ne m'ayant rien envoyé, je suis obligé de fermer ma
dépêche. J'imagine que Sa Majesté expédiera un courrier à
l'empereur.
P. S. J'ouvre ma dépêche pour envoyer à Votre Excellence la note de
M. Roëll.
Le duc de Cadore remit cette lettre à l'empereur après l'avoir fait
suivre de la note ci-dessous:
Je renouvelle au sujet de cette lettre l'observation déjà faite que
M. de Larochefoucauld a été au delà de ses instructions lorsqu'il a
fait la proposition directe d'un échange sur lequel il était
seulement chargé de connaître les dispositions du gouvernement
hollandais.