LAROCHEFOUCAULD À CADORE.

Amsterdam, 8 août.

J'ai pu enfin m'acquitter jeudi dernier des ordres de l'empereur. Je

suis parvenu, après bien de vaines tentatives, à rejoindre M. Roëll

qui était au Loo depuis huit jours. J'ai parlé au ministre de l'idée

d'échanger le Brabant jusqu'à la rive gauche de la Meuse, et plus

encore du Vaal, contre des pays en Allemagne qui restaient à la

disposition de S. M. impériale et royale, en y comprenant le

grand-duché de Berg. J'ai fait sentir au ministre combien le système

des douanes souffrait de la mauvaise frontière qui existait

maintenant entre la Hollande et la France, combien nos agents

avaient rejeté souvent sur les autorités hollandaises les atteintes

portées aux lois françaises, et combien les deux gouvernements

avaient d'exemples du résultat désagréable de ce genre de

discussion; que l'empereur, en se donnant de ce côté une frontière

naturelle, ne voulait rien faire qui fût contre les intérêts du

royaume de Hollande; que c'était dans cette idée que Sa Majesté ne

fixait pas un échange, mais désirait avant tout savoir ce que le roi

de Hollande jugerait équivaloir à la partie de son royaume qu'il

devait céder. M. Roëll commença par me dire qu'il lui était

impossible de répondre à une proposition aussi inattendue, que le

roi pouvait seul donner une décision dans cette circonstance. Il me

laissa cependant entendre qu'il était personnellement contre cette

idée, et son opinion me parut basée sur cinq points principaux:

Le 1er était la difficulté ou presque l'impossibilité de s'entendre

sur les travaux de mer indispensables dans les îles pour garantir le

midi de la province de Hollande, travaux sur lesquels les ingénieurs

d'un même gouvernement avaient déjà bien de la peine à être du même

avis, et sans lesquels la Hollande courrait les plus grands dangers.

2º Le ministre regarde le cours des rivières comme la seule richesse

de ce pays, et par conséquent le tharvlweg du Vaal comme ruineux

pour la Hollande.

3º Il estime le revenu du Brabant à cinq millions de florins, et

regarde que ce revenu augmente journellement.

4º Son opinion est que pour pouvoir sauver sa patrie il est

nécessaire que le revenu territorial soit augmenté de cinq à six

millions, ou au moins de moitié, et qu'un échange amènerait

difficilement cet avantage; qu'il verrait donc avec peine le roi

perdre d'anciens sujets sans acquérir la certitude que la Hollande y

gagnerait une existence stable et indépendante.

5º Enfin M. Roëll m'a fait sentir qu'il y avait eu de grandes

discussions lorsqu'il s'agit, l'année dernière, de l'échange de

Flessingue, et qu'il ne savait pas jusqu'à quel point le roi

pourrait même traiter seul cet objet.

Je répondis à ces observations:

1º Que l'on pourrait laisser à la Hollande les îles; que par

conséquent les travaux de mer resteraient dans ses mains.

2º Que le cours de la petite Meuse serait seul perdu pour la

Hollande, et que ses deux ports principaux, Amsterdam et Rotterdam,

lui resteraient toujours ainsi que sa navigation intérieure.

3º Que je regardais le revenu du Brabant comme très exagéré; qu'au

surplus ceci était une affaire de détail à laquelle je n'avais pas à

répondre puisqu'il ne s'agissait que d'asseoir le principe

d'échange, mais nullement de discuter la valeur des objets proposés.

4º Que je venais de répondre à sa quatrième observation, et qu'enfin

la cinquième me paraissait d'autant moins fondée qu'une fois la

chose arrêtée du commun accord des deux parties et à leur avantage

réciproque, l'on prendrait la forme que l'empereur jugerait

nécessaire.

Votre Excellence sentira que cette conversation nous mena très loin.

Le ministre rappela les sacrifices de la Hollande, en me faisant

entendre que le roi s'attendrait dans cette circonstance à une

augmentation de territoire, et que Sa Majesté préférerait un moins

grand avantage à un échange qui lui assurerait des revenus plus

considérables. Je suis tombé d'accord avec le ministre sur la

position malheureuse de ce pays, qui souffrait plus que le reste du

continent des mesures nécessitées par les circonstances; mais en

même temps je lui ai rappelé que le gouvernement n'avait rien fait

pour mériter les bontés particulières de l'empereur, puisque son

esprit était mauvais, sa direction habituellement vicieuse, et que

ce n'était qu'en insistant et par la crainte que l'on pouvait

l'amener à des mesures et à une conduite dont il cherchait à

s'écarter dans toutes les occasions; que j'en étais habituellement

témoin, et que certainement ce n'était pas ainsi que l'on acquerrait

le droit d'attendre une existence indépendante du souverain qui

pouvait tout; que le gouvernement hollandais était d'autant plus

répréhensible que c'était de lui seul que venaient les torts,

puisque le pays était bon et souffrait avec une résignation qui lui

faisait le plus grand honneur. M. Roëll m'a répété qu'il me priait

de regarder comme une simple conversation ce qu'il venait de me

dire, attendant les ordres du roi pour me communiquer sa réponse. Il

m'a témoigné son embarras d'en parler à Sa Majesté et m'a demandé

quelque chose par écrit: ce que j'ai refusé. On annonce l'arrivée

du roi pour jeudi. J'imagine qu'alors j'aurai l'honneur de le voir

et de savoir la détermination de Sa Majesté. On dit que le roi

donnera des fêtes pour le jour de saint Napoléon. Rien n'est

cependant encore connu. Je verrai M. Roëll aujourd'hui et pourrai

peut-être rendre compte à Votre Excellence de ce qu'il m'aura dit à

ce sujet.

La côte est bien gardée. On a arrêté dernièrement plusieurs

passagers venant d'Angleterre. Il n'entre pas de marchandises. Nous

avons cependant assez régulièrement les nouvelles de Londres, et les

journaux du 28 sont en ville. Les nouvelles qu'ils contiennent sont

bien tristes sur l'Espagne. J'aime à les croire fausses. Je ne doute

pas que l'empereur reçoive tous ces journaux. Si Sa Majesté les

désirait, je puis les avoir sans me compromettre.

Votre Excellence sait combien je surveille la fermeture des ports,

et elle doit supposer combien les mesures prises et exécutées

doivent être contraires à la majeure partie des habitants

d'Amsterdam. C'est donc avec une véritable peine que j'apprends que

les mêmes mesures ne sont pas exécutées partout avec la même

sévérité. J'ai la certitude positive qu'il entre à Brême une énorme

quantité de marchandises anglaises et que l'on ne fait rien pour

l'empêcher. Les négociants hollandais se plaignent alors d'un poids

qu'ils supportent seuls. Je ne puis rien répondre aux preuves qu'ils

me présentent et ma position devient désagréable. Je suis aussi

fâché de voir dans les journaux français l'arrivée dans nos ports de

navires américains chargés de denrées coloniales. Le prétexte qu'ils

ne sont pas entrés en Angleterre n'en est pas un admis ici, et l'on

a la certitude que beaucoup de navires ont des journaux doubles, et

que l'on imite si bien en Angleterre les signatures et les papiers

que les prétendus signataires ne peuvent pas même les reconnaître.

J'apprends à l'instant que M. Roëll est encore à Utrecht. Je ne puis

donc rien mander de plus à Votre Excellence.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 213 / 358 题