Amsterdam, 23 mai.
Le roi m'entretint l'autre jour de la décision de S. M. impériale et
royale sur les Français qui étaient à son service. Il me dit qu'il
ne voulait parler à aucun de cet objet, qu'il lui suffirait de leur
avoir fait écrire une lettre pour connaître le parti qu'ils
voulaient prendre. Sa Majesté me parut très froide, ayant même peu
d'intérêt pour eux. Les Français sont de leur côté mécontents;
plusieurs m'en ont parlé dans des ternies très convenables; et
maintenant qu'il s'agit de prendre un parti définitif, presque tous
ne voudraient pas perdre leur véritable patrie pour en adopter une
nouvelle. La gloire et l'attachement pour l'empereur les appellent;
la reconnaissance et le devoir les retiennent. Ils craignent d'être
mal vus de l'empereur s'ils quittent le service de la Hollande, et
cependant plusieurs ne peuvent se décider à signer qu'ils consentent
à n'être plus Français. Ce qui me paraît certain, c'est que
plusieurs de ces messieurs ont cru obéir à S. M. impériale et royale
en venant ici et n'ont jamais imaginé s'éloigner entièrement de la
France. V. Excellence conçoit bien que je n'ai rien répondu de
positif et que je me suis borné à leur dire qu'il m'était impossible
de les conseiller dans une circonstance aussi délicate. Les
Hollandais, jaloux des Français, cherchent à leur donner
continuellement des désagréments et ceux-ci ne sont pas soutenus par
le roi. Dans cette position je voudrais connaître le désir de
l'empereur afin de leur faire prendre la ligne qu'il ordonnera. Le
général Demarçay, qui commandait l'artillerie, vient encore de
quitter le service de la Hollande, n'y pouvant plus tenir.
Ayant une occasion sûre pour faire passer cette dépêche en France,
j'en profite pour parler à V. Excellence de la contrebande qui se
fait en Zélande. Il paraît que l'île de Walcheren est principalement
le point sur lequel se dirigent les contrebandiers. À mon passage à
Anvers, on m'en parla déjà, et l'on ne me cacha point que par
l'Escaut il s'introduisait beaucoup de marchandises anglaises, mais
que l'on accusait davantage les autorités hollandaises qui
paraissaient se prêter à ce commerce illicite. Depuis que je suis en
Hollande, les principaux agents du gouvernement avouent la
difficulté et presque l'impossibilité d'empêcher entièrement ce
genre de commerce en Zélande, mais aussi les mêmes agents prétendent
que les douaniers et même les autorités françaises favorisent ceux
qui leur font partager les bénéfices de ce commerce. Le résultat me
paraît être une impossibilité reconnue de guérir ce mal. Ne
serait-il pas possible qu'en coupant le noeud de la difficulté
l'empereur y remédiât en réunissant l'île de Walcheren à la France,
et Sa Majesté ne pourrait-elle pas porter cette réunion jusqu'à la
Meuse? Alors la frontière deviendrait telle qu'il serait facile de
la garder, et le Brabant hollandais, habité par des catholiques, se
trouverait heureux d'être réuni à l'empire français. Votre
Excellence sait, à quel point l'intolérance est portée dans ce pays:
ce qui ne paraît point devoir diminuer, le roi venant de placer
l'ex-ministre de l'intérieur, M. Mollerus, à la tête des cultes.
Cette intolérance fera donc toujours Français tous les catholiques
hollandais. Quant à une indemnité à donner à la Hollande, l'empereur
peut à cet égard être aussi généreux qu'il lui conviendra. Je
soumets ces observations à V. Excellence comme le moyen que je
croirais le plus sûr d'aplanir les difficultés qui surviennent tous
les jours et qui tiennent à la position de la frontière.
Au sujet de la contrebande, le roi vient dans l'instant de m'envoyer
un secrétaire du cabinet pour me communiquer une liste que S. M.
impériale et royale lui a envoyée d'une certaine quantité de maisons
ou d'individus hollandais accusés de faire la contrebande. S.
Majesté y a fait joindre la réponse du ministre des finances avec
copie de l'interrogation que l'on a fait subir aux prévenus. Il en
résulte qu'un d'eux est mort depuis un an, deux autres sont aux
galères depuis quatre ans et tous les autres sont innocents. Quant à
cette dernière partie, je ne puis m'empêcher d'observer à V.
Excellence que l'interrogatoire peut être très exact, mais qu'il est
fait de manière à ne trouver aucun coupable, puisque tous ces
individus ont été appelés et que l'on s'est contenté de leur
demander ce qu'ils avaient fait, et d'envoyer ensuite leur réponse.
Il est cependant possible que d'autres recherches aient été faites;
c'est ce que je tâcherai d'apprendre.