LAROCHEFOUCAULD À CADORE.

Amsterdam, 13 mai.

Avant-hier soir, il y eut cercle à la cour, et dans une longue

conversation que j'eus avec le ministre des affaires étrangères, je

lui observai que c'était à regret que je ne voyais pas ici dans la

direction générale des affaires l'esprit que je désirais y trouver,

que ce n'était pas assez pour la Hollande de prendre les mesures qui

lui étaient demandées pour l'intérêt commun, mais qu'il fallait les

faire exécuter avec le zèle qui en assurait le succès. Je lui citai

plusieurs preuves de mon assertion, en lui démontrant l'inconvenance

et appuyant sur le mal que la Hollande se ferait, si les choses ne

changeaient pas entièrement de face. Le ministre me parut abonder

dans mon sens et m'a parlé comme regardant le sort de la Hollande

dans les mains de l'empereur, et comme n'attendant que de lui le

bonheur de sa patrie. J'ignore si M. Roëll rendit compte au roi de

notre conversation, mais hier Sa Majesté me fit prier de venir lui

parler.

Je me rendis au palais à quatre heures, et restai avec S. M. jusqu'à

six heures. Le roi m'engagea de lui parler franchement sur tout ce

que je voyais, en me priant même de ne rien lui cacher. J'eus donc

l'honneur de lui répéter tout ce que j'avais dit la veille au

ministre. J'allai même plus loin, en communiquant au roi des faits

dont j'avais trouvé plus convenable de ne pas parler à M. Roëll.

J'observai à S. Majesté que l'attachement qu'on lui portait pouvait

beaucoup lui servir pour diriger l'opinion publique; que lorsqu'on

verrait que sa conduite est véritablement française, et qu'il est

mécontent de celui qui n'en a pas une prononcée dans le même sens,

alors en peu de temps le gouvernement prendrait la même direction;

qu'il ne m'appartenait pas de me mêler du choix de ses agents, que

je ne devais connaître que le résultat de leurs travaux; mais

qu'avec les moyens personnels qu'il avait, il me paraissait

impossible que Sa Majesté ne distinguât pas, quand elle le voudrait,

celui qui la sert dans l'une ou l'autre ligne.

Le roi eut la bonté de me traiter avec toute sorte d'indulgence en

me promettant de lui parler aussi franchement; il se plaignit de sa

position, des peines qu'il était obligé de se donner pour arriver

malheureusement à de bien petits résultats. Il me répéta combien le

peuple qu'il gouvernait était à plaindre, et en même temps combien

il était difficile de le diriger, puisque n'étant pas susceptible

d'enthousiasme, les chiffres devenaient la seule base de leur

opinion. Cependant, le roi me demanda ce qu'il devait faire. Il me

répéta que son désir était de deviner, s'il était possible, les

désirs de l'empereur, et il m'autorisa non-seulement à le prévenir

de ce qui pourrait se faire de répréhensible, mais même encore me

promit de faire généralement tout ce que je pourrais croire utile

aux vues de l'empereur. C'est maintenant à votre Excellence de me

faire connaître les ordres de S. M. impériale et royale. Je ne puis

douter de la vérité des intentions que le roi m'a manifestées; mais

il dépend de l'empereur d'en acquérir la certitude. Je tous promets

de porter dans ma mission l'oeil le plus vigilant, et de tout faire

pour opérer ici un changement de système. J'aime à me flatter

qu'aidé du roi, j'y parviendrai. V. Excellence sait ce qu'il y a à

faire. Moi je n'envisage que le plaisir, en faisant mon devoir,

d'être utile à l'empereur. Je suis en mesure d'exécuter ses ordres,

soit qu'ils portent sur les choses ou les personnes. J'attends donc

avec impatience la réponse de V. Excellence. Je ne puis finir ma

dépêche sans vous répéter à quel point j'ai été content de ce que le

roi m'a fait l'honneur de me dire.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 204 / 358 题