Aix-la-Chapelle, 10 novembre 1813.
Il était évident que le roi avait différé de me recevoir pour se
recueillir après les nouvelles que lui a portées le général Wolff et
pour prendre une détermination préalablement à son entretien avec
moi. Je me flattais qu'il aurait renoncé au château de Laeken et que
la seule question importante serait de savoir si S. M. I. consentait
à ce que le roi restât à Aix-la-Chapelle. Je ne prévoyais aucune
difficulté sur le voyage de la reine. M. de Furstenstein avait déjà
parlé à Cologne de la proposition d'habiter le château de Brühl.
Deux considérations importantes ont empêché le roi de l'occuper:
l'une qu'il n'est qu'à la distance d'une petite lieue des bords du
Rhin, et qu'il aurait fallu une force armée pour mettre S. M. à
l'abri des incursions des partisans; l'autre que le château n'est
pas meublé et se ressent fortement de l'abandon total où l'a laissé
le prince d'Eckmuhl depuis qu'il en est possesseur. Si le roi était
venu l'habiter, ma maison de campagne, ancienne dépendance de ce
château, aurait servi d'avant-garde, et je me serais trouvé fort
heureux d'être le voisin et en quelque sorte le vassal de Sa
Majesté.
Lorsque j'ai parlé au roi de quelque château dans les trois
départements indiqués et voisin de ses États, il m'a parlé de
châteaux voisins de Paris. «C'est précisément des châteaux voisins
de Paris que l'empereur ne veut pas que l'on habite en ce moment-ci.
L'empereur sait qu'on s'y occupe déjà des acquisitions de châteaux
pour V. M., ce qu'il trouve irrégulier à cause du statut de famille
et inconvenable dans les circonstances actuelles.»--«Le statut de
famille, me répondit le roi, n'a pas empêché le roi d'Espagne
d'habiter Mortefontaine.»--«Mais il l'aura acquis de l'agrément de
l'empereur et il l'habite sans voir personne et dans le plus grand
incognito; c'est même ce que je suis chargé de représenter à V.
M.»--«Sans voir personne? Le roi d'Espagne va seulement coucher
toutes les nuits à Paris et ce n'est pas pour conjurer, c'est pour
s'amuser. Jamais je ne ferai venir la reine à Aix-la-Chapelle: 500
cosaques peuvent arriver par Dusseldorf, rien ne les en empêche. La
place de la reine n'est pas aux avant-postes, tandis qu'à Laeken
elle est à quatre-vingts lieues du Rhin.» J'ai répondu que les
cosaques n'arriveraient point plus facilement à Aix-la-Chapelle qu'à
Laeken. «Oui, c'est comme quand on était à Dresde, on disait qu'ils
ne passeraient pas l'Elbe. Si l'empereur veut que je fasse venir la
reine, pourquoi ne fait-il pas venir l'impératrice?»--«Parce que
l'impératrice est chez elle et que la reine est chez l'empereur,
qu'elle en reçoit l'hospitalité et qu'elle ne peut pas la recevoir
malgré lui.»--«Eh! bien, je lui ordonnerai d'aller chez elle; je la
suivrai, mais ce sera moi seul qui commanderai à ma femme. Je sais
que je suis sous la puissance du plus fort; mais on sait que j'ai du
caractère; je m'exposerai plutôt à une esclandre, et il faudra que
celui qu'on m'enverra pour me forcer soit bien ferme sur ses
étriers. Que l'empereur attende encore quinze jours, et il verra ce
qu'il peut se promettre des autres membres de sa famille. Je vois
des traîtres (comme ce roi de Suède) affermis sur leur trône, et moi
seul, constamment resté fidèle, je perds le mien. On m'a fait des
propositions pour rester à Cassel; je les ai rejetées; l'empereur le
sait, il l'a dit au général Wolff. (Si Votre Excellence a reçu ma
dépêche nº 527 du 22 septembre, elle y aura trouvé le récit d'une
conversation avec le roi qui semble s'y rapporter.) Je pourrais
passer le Rhin aujourd'hui, je pourrais retourner dans mes États, et
j'y serais bien reçu!» Je me suis borné à répondre que S. M. serait
bien malheureuse séparée de l'empereur comme une branche de son
tronc[145].
[Note 145: Le roi a prétendu plus tard avoir reçu des
propositions pour rester dans ses états et avoir répondu
entre autres choses: _Quand le tronc est mort les branches
tombent._ Nous avons fait connaître plus haut pourquoi nous
n'admettons pas que ces propositions aient été faites, et
d'ailleurs le roi n'en parle dans aucune de ses lettres à
l'empereur.]
C'est lorsque le roi me vantait les services qu'il avait rendus à S.
M. I. que je lui ai dit qu'en ce moment l'empereur considérait moins
ce que le roi avait fait que ce qu'il n'avait pas fait. Soit
adresse, soit promptitude, le roi a pris pour un assentiment ce qui
était un reproche, et je n'ai pas jugé convenable de contrarier le
changement de ton qui s'en est suivi.
J'ai pensé, Monseigneur, qu'il importait à Votre Excellence de
connaître à fond les dispositions actuelles de l'âme du roi. Je puis
l'assurer qu'elle était telle antérieurement à sa conversation avec
moi; peut-être même était-ce son dessein de me la montrer exaltée;
d'ailleurs il s'est assez dit des paroles (le roi lisait des lettres
que lui a portées le général Wolff) pour m'expliquer ce qui se
passait en lui. Je l'ai laissé calme, écartant l'attitude du roi
vis-à-vis du ministre, parlant de son auguste frère avec des
expressions et des sentiments où j'ai retrouvé sa raison et son
coeur et espérant tout d'un délai de quelques jours.
Le roi me disait hier qu'il était toujours roi, toujours souverain.
«Souverain, ai-je répondu, V. M. ne l'est pas ici.»--«Oui, je le
suis ici, et même plus qu'à Cassel.» J'ai résolu de ne plus aller à
la cour que lorsque le roi me ferait appeler. Je me suis défendu à
Cassel de l'habitude des salons de service dont M. de Furstenstein
est le pilier. Il paraît qu'il a voulu me la faire prendre hier,
mais il me trouvera indocile. Ces petites considérations n'influent
certainement pas sur ma manière de traiter les affaires; mais depuis
Cologne les choses ont été poussées assez loin pour qu'il soit bon
que Votre Excellence en soit informée. La manière dont ce favori
était avec le roi pendant le dernier voyage était assez curieuse. Il
boudait visiblement à cause des disgrâces que le roi aurait fait
éprouver à son frère et à la famille de son frère; il prenait même
la liberté de contredire et d'aller quelquefois en voiture lorsque
le roi voulait impitoyablement qu'il allât à cheval. Le roi le
caressait en l'agaçant. Pendant les repas il lui lançait des
boulettes de pain; il l'appelait traître et perfide. Enfin la paix a
été faite.
Il paraît que tous les officiers restés en arrière sont actuellement
réunis autour du roi. Les généraux Lajou, Zandt, comte de Wittenberg
et plusieurs autres officiers sont arrivés après avoir quitté le
général Rigaut à Elberfeldt. Ils espèrent tous d'entrer au service
de S. M. I. et je crois qu'en général l'acquisition sera très bonne.
Ce sont des Français, à l'exception de six ou huit Allemands dont la
fidélité a été éprouvée par les événements.
De tous ces officiers, le seul qui m'ait paru jouer un rôle
maussade, c'est le capitaine-général de gardes.
Le prince de Löwenstein, pauvre prince, pauvre mari, pauvre
officier, est auprès du roi en qualité de premier chambellan, à
cause de la princesse son épouse, seule dame à la suite de S. M. Le
comte de Furstenstein la craint, et il la dit très méchante, très
intéressée, et il peut avoir raison; il croit qu'il sera bien
difficile de l'éloigner du coeur du roi, et en effet c'est la seule
femme de la cour qui se soit toujours conduite avec adresse et en
poursuivant un but qu'elle est parvenue à atteindre.
Le roi a fait vendre à Cologne, au plus vil prix, un assez grand
nombre de chevaux, parmi lesquels était un bel attelage de six
chevaux qui ont été vendus pour 1,900 fr. On a vu avec regret que
dans ces ventes on avait compris les chevaux des gardes du corps,
que le roi renvoyait après leur avoir fait ôter leurs uniformes, que
plusieurs étaient hors d'état de remplacer par d'autres habits, et
sans leur faire payer la solde qu'il avait cependant touchée du
trésor. C'est désespérés de ce délaissement et se proposant de le
publier partout que ces jeunes gens sont partis.
Le général Bongars est encore ici, quoique réduit à une parfaite
nullité. Il avait amené cinq gendarmes qu'il a été obligé de mettre
à la disposition du comte de Malsbourg, grand écuyer. J'en ai
demandé quelques-uns au roi, pour m'en servir pour la commission
dont Votre Excellence m'a chargé. Le roi me les a refusés, disant
qu'il en avait besoin pour escorter ses bagages. Toutes les
communications entre les deux rives du Rhin étant déjà à peu près
rompues, je crains que M. de Malartie ne trouve beaucoup de
difficultés pour remplir les vues de Votre Excellence. Les
correspondances de commerce sont les meilleures; je lui ai indiqué
quelques maisons, mais je me suis convaincu qu'il vaudra mieux
profiter des nouvelles qu'elles reçoivent pour leur compte que
d'effaroucher leur pusillanimité en leur demandant des services
directs. M. le duc de Tarente m'a promis aussi de faire connaître à
M. de Malartie ce qui parviendrait à sa connaissance. Ici nous
sommes sans nouvelles, le roi lui-même n'en a point.