Aix-la-Chapelle, le 9 novembre 1813.
Hier, après mon arrivée, je suis allé voir M. le comte de
Furstenstein; il me suffisait d'avoir encore honoré le roi. Je me
suis borné à dire à son ministre que les instructions de S. M. I.
étaient positives sur deux points: le premier que le roi élirait
pour sa résidence quelque château situé dans un des trois
départements de la Roer, de la Save et de Rhin-et-Moselle, et le
second que S. M. fit venir la reine auprès d'elle. M. de Furstentein
m'a dit que le roi me recevrait à son lever.
Je m'y suis rendu, il n'y a point eu de lever. Le général Wolff
venait d'arriver de Mayence. À onze heures j'ai obtenu d'être
annoncé et le roi m'a fait dire qu'il me recevrait à une heure.
Il est deux heures. Le roi m'a reçu avec une espèce de cérémonial.
Je suis entré en matière en lui disant exactement ce que j'avais
déjà dit à M. de Furstenstein; j'ai ajouté que, d'après ce que S. M.
m'avait dit elle-même, ce que renfermait la lettre de Votre
Excellence devait déjà en grande partie lui être écrit. Le roi m'a
répondu que quant au choix de sa résidence, le général Wolff, parti
de Mayence soixante heures après ma dépêche, lui avait porté des
propositions différentes, et qu'il lui était impossible de faire
venir la reine aux avant-postes. J'ai insisté sur les deux points;
j'ai dit que les instructions de S. M. I. à cet égard étaient
positives et dictées par des considérations de la plus haute
importance et que j'avais l'ordre de le déclarer. J'ai répliqué à
plusieurs observations que le roi avait faites, comme par exemple
qu'il était toujours souverain, et peut-être le seul souverain resté
fidèle, qu'on voulait attenter à sa liberté personnelle, aux droits
qu'un mari avait sur sa femme, etc. J'y ai répliqué, dis-je, avec
modération, et par des raisonnements fort aisés à trouver, mais le
roi s'est emporté de plus en plus.--«Au surplus, a-t-il continué,
c'est une affaire de famille entre l'empereur et moi; et si
l'empereur vous charge de me dire quelque chose, adressez-vous à M.
le comte de Furstenstein.»--«C'est à Votre Majesté, ai-je dit, que
j'ai été chargé de faire connaître les volontés de l'empereur, et
puisque c'est une affaire entre lui et V. M., elle ne voudra pas y
faire intervenir un tiers. Il me suffit au reste que V. M. ait bien
entendu la mission dont j'étais chargé, et il ne me reste qu'à
rendre compte de la réponse qu'elle vient de me faire. Mais V. M. me
permettra-t-elle de lui dire qu'il est impossible que ce qu'elle a
entendu de moi et ce qui est si pleinement dans les convenances
politiques et dans les vôtres, sire, ait produit sur elle l'effet
que je vois?»
Alors le roi m'a dit: «Oui, j'ai le coeur plein d'amertume et je ne
le montre qu'à vous. Je sais qu'on traite en ce moment de mon
royaume, qu'on en traite sans moi, et peut-être on l'a déjà cédé.
J'ai demandé comment le roi le savait. L'empereur l'a dit, ou à peu
près, au général Wolff, et je le sais encore par d'autres sources.
Comment l'empereur justifiera-t-il ce procédé envers un souverain et
frère si fidèlement dévoué, aux yeux de l'Europe?»--J'ai répondu
qu'aux yeux de l'Europe le roi ne pouvait jamais avoir raison contre
l'empereur, que supposé qu'il fût vrai, qu'il fallût céder, ce que
le frère de l'empereur perdait, l'empereur le perdait également, et
que c'était peut-être le moment de lui rappeler que dans d'autres
époques il m'avait souvent témoigné que la couronne lui pesait.
Dans une autre occasion, je me suis permis de lui dire qu'en ce
moment S. M. ne devait pas s'étonner si S. M. I. considérait moins
ce que le roi avait fait que ce qu'il n'avait pas fait. Ce mot a
changé la tournure de la conversation.--«Oui, a dit le roi,
l'empereur est dans un moment malheureux; il est contrarié, je le
sens; aussi n'écrivez rien qui puisse déplaire. Je ne défends que
mes droits personnels.»--Quant aux propositions portées par le
général Wolff, le roi m'a parlé du château de Pont où S. M. I. lui
permettrait de se rendre lorsqu'il le demanderait. «Cette retraite,
m'a-t-il dit, conviendrait à la reine et beaucoup moins à moi, qui
préfère Aix-la-Chapelle; pour appeler la reine près de lui, c'est le
château de Laeken (près Bruxelles) qui réunit toutes les
convenances; jamais mon intention n'a été de me rendre en ce moment
à Paris, etc.»
La poste me presse, Monseigneur, je n'ai ici ni estafette ni
courrier hors celui que m'offre le roi. Je réserve pour demain
plusieurs particularités.
En résumé, je dois dire que le roi me paraît décidé à ne point faire
venir la reine à Aix-la-Chapelle. Quant au séjour de Pont, ses
objections m'ont paru faibles; mais j'ai écarté toute discussion à
ce sujet comme étant étrangère à ma mission.
J'ai dit au roi tout ce qui pouvait se dire dans les limites de ma
mission et dans la situation actuelle de son âme. J'ai d'ailleurs pu
me convaincre que ce qu'il avait appris par d'autres sources ne lui
permettait point de se méprendre sur l'esprit de mes instructions et
qu'il n'ignorait pas même ce qui concerne la nécessité éventuelle
des mesures à prendre contre sa personne.