Cassel, le 19 octobre 1813.
Il a fallu interrompre ma lettre d'hier pour me livrer aux visites,
aux rapports, aux lamentations qui de toutes parts affluent autour
de moi. Depuis les ministres du roi jusqu'aux particuliers, personne
ne connaît le but de cette commission militaire appelée à juger la
commission de Cassel nommée par l'autorité du conseil municipal sous
l'autorisation du général russe. Pour m'éclairer enfin, je me suis
décidé à aller directement chez le général Allix, unique moteur de
cette mesure, puisque le roi l'a prise sur ses rapports et puisque
c'est encore sur son rapport qu'elle a été maintenue hier au conseil
des ministres.
Après une conversation de deux heures qui est devenue d'autant plus
vive que je comprenais moins le général Allix se tournant toujours
dans un cercle vicieux et n'osant pas prononcer le mot qui
trancherait la difficulté, il s'est trouvé que tandis que d'après
l'unanimité des rapports je n'avais vu dans tout ce qui s'est passé
le 30, lors de la reddition de la ville, que la peur des bourgeois,
craignant de voir leur ville et leurs maisons incendiées et
convaincus de l'absurdité de défendre une place ouverte avec moins
de 300 hommes de troupes, le général Allix posait en fait que Cassel
avait été en pleine révolte. Ce fait posé, il n'y avait plus rien à
dire, et la commission militaire était de droit. Mais malheur à
l'homme capable de sacrifier en ce moment la vie d'une vingtaine
d'hommes respectables et, par l'effet que cette procédure peut
produire sur un peuple exaspéré, celle des Français dans le cas
d'une seconde retraite, peut-être la sûreté du roi, peut-être les
ressources les plus précieuses pour la grande armée à un
amour-propre irrité.
Et que c'est là l'unique cause qui a fait établir comme principe la
révolte de Cassel, le général Allix lui-même m'en a donné la
conviction intime. Il m'est impossible, Monseigneur, d'entrer dans
des détails dont la discussion entraînerait des journées entières:
je dois pour cette fois me prévaloir de ma qualité d'honnête homme
et d'homme de sens et demander à être cru sur ma parole. Aussi ne
suivrai-je pas plus loin le général Allix. Je dirai seulement que
tandis qu'il soutient que cette procédure est nécessaire pour
l'exemple, je soutiens, moi, que les hommes dont il s'agit,
eussent-ils mérité de perdre la tête, ce n'est pas le moment de les
mettre en jugement.
Si après cela je disais que le général Allix a montré du zèle et du
caractère en défendant la ville et surtout en s'empressant d'y
rentrer, il faudrait dire aussi que le général Allix a laissé à une
lieue de la ville, sous la garde d'une sentinelle, six canons que
l'ennemi a enlevés le 28 avec leurs munitions, et que le
commandement de 4 à 5,000 hommes de troupes françaises lui inspire
des projets d'un écervelé.
Avant d'aller voir le général Allix, j'avais vu M. de Marienrode,
qui m'a montré sur toutes ces affaires la même manière de penser que
moi. Je lui ai demandé s'il avait déjà commencé l'envoi des trois
cents quintaux de farine par jour demandés pour Erfurth. Il m'a
répondu qu'il en avait fait la répartition entre les départements en
omettant ceux qui dans ce moment étaient hors d'état d'y contribuer,
mais qu'il ne lui avait pas encore été possible de faire commencer
les livraisons.
Les contributions ne rentrent plus, les contribuables demandent
qu'on aille les chercher. Depuis son retour le roi n'a pu réunir
cent mille francs dans son trésor. Les préfets craignent de donner
des nouvelles des mouvements de l'ennemi. La présence du roi et le
devoir de garder sa personne et sa capitale paralysent l'activité de
nos troupes. Il ne les commandera point, il ne s'en séparera point.
J'apprends cependant que M. le duc de Feltre a écrit au comte de
Salha que ces troupes doivent être sous les ordres immédiats du roi.
J'ai trouvé le roi beaucoup plus calme aujourd'hui qu'hier, comme
s'il avait reçu des nouvelles de S. M. I. Il en recevait en ma
présence du général Amey qui lui annonce l'entrée de Tettenborn à
Brême le 15. Un bataillon suisse s'y est rendu par capitulation. Il
sera conduit en France. Un second bataillon s'est retiré avec le
général Lauberdière sur Leipzig.