Cassel, 12 septembre 1813.
Le roi me dit à l'instant qu'il envoie un courrier à Sa Majesté
impériale avec les nouvelles qu'il a reçues du côté de Brunswick. Ce
ne sont à la vérité que des rapports de gendarmes, mais ils viennent
de différents côtés: ils s'appuient et se confirment. Il paraît
qu'un corps ennemi, qu'on porte à 15,000 hommes avec 16 pièces de
canon et dans lequel se trouve de la cavalerie anglaise venant de
Domitz, a passé l'Elbe le 9. On annonçait en même temps pour le 11
le passage d'un autre corps destiné à occuper Haarbourg, le prince
d'Eckmühl étant revenu à Hambourg. Le roi transmet ces nouvelles
directement à Sa Majesté impériale et lui demande des ordres
éventuels.
Le général Lemoine doit avec son corps arriver aujourd'hui à
Brunswick dont des patrouilles ennemies, depuis quelques jours, se
sont approchées jusqu'à quatre lieues. Monseigneur le major général,
en m'annonçant que Sa Majesté impériale n'avait point approuvé la
lettre que j'avais écrite à ce général pour l'engager à venir
couvrir Cassel, m'écrivit qu'il _était nécessaire sur le Weser_.
J'ignore en conséquence si le mouvement qu'il fait sur Magdebourg où
il est appelé par le général Lemarrois est conforme aux intentions
de Sa Majesté. Je n'ai reçu de lettres, depuis plusieurs jours, ni
de l'un ni de l'autre de ces généraux. J'ignore si le général
Lemoine a emmené toutes les troupes, hors celles qui sont sous les
ordres du général Laubardière et qui sont peu considérables.
En ce moment, Monseigneur, je suis moins rassuré que dans les jours
du mois d'avril dernier, dans le cas où l'ennemi menacerait la ville
de Cassel qui est certainement un point très important sous les
rapports militaire et politique. Le roi pense que l'ennemi ne peut
se hasarder à ce point, et ses raisonnements sont fort justes; mais
nous vivons d'une crise pleine d'événements imprévus et je voudrais
au moins voir le roi entouré, outre ses hussards, de quelque
infanterie française[142].
[Note 142: Cette importante dépêche ayant été interceptée par
l'ennemi et publiée dans un journal autrichien donna sans
doute à Tchernicheff la pensée de marcher sur Cassel.]
Nous voici arrivé au moment de l'entrée à Cassel du général
Tchernischeff et à l'évacuation de cette ville par Jérôme.
Cet épisode, raconté tout au long et dans les plus grands détails
par le roi dans sa lettre du 4 octobre 1813 au ministre duc de
Feltre, dans l'espèce de précis historique que M. Hugot fit alors
avec M. Reinhard, l'est également dans une lettre du roi à
l'empereur. Ce dernier document n'ayant pas trouvé place aux
_Mémoires de Jérôme_, nous allons le donner ici, mais nous le ferons
précéder de la dépêche suivante de M. Reinhard, laquelle contient
une assez singulière conversation du roi:
Dès le 12, après avoir reçu des nouvelles alors exagérées des forces
ennemies qui avaient passé à Danneberg, le roi envoya un courrier à
Sa Majesté l'empereur pour demander des ordres éventuels sur ce
qu'il devait faire, si l'ennemi menaçait sa capitale. Ayant appris
les passages du côté de Dessau, que les rapports annonçaient comme
étant ceux d'un corps d'armée entier, Sa Majesté me dit qu'elle
n'avait point reçu et que probablement elle ne recevrait pas
d'ordres de l'empereur, et me demanda ce que je pensais qu'il
convenait de faire. Après plusieurs préambules, le roi me pressant
toujours, je conclus qu'il faudrait se retirer quand le danger
serait imminent et certain. «Mais, dit le roi d'un air assez
délibéré, si je faisais comme les petits princes, si je restais? Mon
intention est de rester.»--«Mais Votre Majesté s'exposerait.»--«Sans
doute, dit le roi, il faudrait que l'ennemi le voulût.» Je changeai
de conversation et quelque temps après je revins à la circonstance.
Je citai le grand-duc de Toscane qui en 1799 avait voulu rester, et
qui en 24 heures reçut l'ordre de partir. «Sa position, dit le roi,
était différente de la mienne.»--«Oui, dis-je, peu de semaines
auparavant, il avait payé deux millions pour sa neutralité.»
J'ajoutai que, si l'ennemi permettait aux petits princes de rester,
c'était dans l'espérance qu'ils embrasseraient ce qu'ils appellent
la cause commune; «et c'est, dis-je, ce que Votre Majesté ne peut ni
ne voudra faire.» La conversation en resta là, et je crus
m'apercevoir que le roi était satisfait de ce que je venais de dire.
Néanmoins, quelque soit l'intention avec laquelle il a mis cette
idée en avant, elle m'a paru trop extraordinaire pour que je puisse
me dispenser d'en rendre compte à Votre Excellence. Du reste, on
prend au château des précautions à tout événement. Il y a même trois
chevaux sellés pour le roi qui y entrent toutes les nuits.
Il est difficile d'admettre que la possibilité de rester dans ses
États fût jamais passée par la tête du roi. Son attachement à la
France et à son frère, la rectitude de son jugement, la loyauté de
son caractère ne permettent pas de le supposer. Jérôme a dit depuis
que Tchernischeff lui avait proposé de rester et qu'il avait
repoussé avec indignation cette proposition[143]; mais ce qui ne
permet pas d'admettre non plus que les souverains ligués contre
Napoléon aient pu avoir cette pensée, c'est que le but avéré du
général russe était de faire Jérôme prisonnier à Cassel.
[Note 143: _Mémoires du roi Jérôme_, 6e vol., p. 215.]
Voici maintenant la lettre du roi, de Wetzlar, 29 septembre 1813.
Sire, le 24, j'appris que l'ennemi était entré à Mulhausen, avec
4,000 chevaux, 2,000 chasseurs et 16 pièces de canon; en même temps
le général Lemarrois annonçait au ministre de France que 3 régiments
d'infanterie russe, 800 chevaux et 12 pièces de canon avec lesquels
une division s'étaient battue à Wollmerstadt se dirigeaient sur
Brunswick. Il ne me parut plus douteux qu'ils ne voulussent faire
une tentative sur Cassel. J'en prévins le duc de Valmy et l'engageai
à faire passer par Cassel sa 34e colonne de marche forte de 3,200
hommes, en lui observant que, si mes craintes n'étaient pas fondées,
cette colonne ne perdrait qu'un jour de marche et que, s'il en
arrivait autrement, elle servirait soit à repousser l'ennemi de
Cassel où j'étais décidé à l'attendre, soit à assurer ma retraite en
cas de nécessité. Le 26, le général Bastineller qui observait dans
le Harz les mouvements de l'ennemi m'annonça qu'il se portait au
nombre de 7,000 hommes sur Eschwege, et le général Zandt qui était
en position à Goettingen me rendit compte en même temps que l'ennemi
était entré en force dans Brunswick. Cependant, comptant sur
l'arrivée de la colonne française que j'avais demandée au duc de
Valmy, je fis mes dispositions de défense. Je donnai ordre au
général Bastineller d'appuyer sa gauche à Witzenhausen et sa droite
à Melsungen afin que l'ennemi ne pût intercepter la route de
Francfort en passant le gué qui est près de ce dernier endroit.
Le général Bastineller ne put exécuter assez promptement ce
mouvement, l'ennemi étant en forces devant lui. Il me rendit compte
que 800 chevaux et 4 pièces de canon étaient parvenus à tourner sa
droite et se hâtaient d'arriver sur Cassel. Le 27, je lui donnai
l'ordre de prendre position en avant de Cassel. Le même ordre fut
donné au général Zandt, mais l'ennemi les gagna de vitesse, renversa
le même jour à 11 heures du soir les avant-postes qui étaient à Elsa
et à Kauffungen et hier 28, à 4 heures du matin, j'en reçus la
nouvelle. Je fis sur-le-champ prendre les armes au peu de troupes
que j'avais avec moi. J'envoyai 25 hussards, 2 compagnies de
chasseurs de la garde pour reconnaître l'ennemi, au milieu duquel
ils se trouvèrent un quart d'heure après être sortis de la ville. Le
brouillard était si épais que l'on pouvait à peine se voir à deux
pas. Ce détachement se replia sur la porte de Leipsick en assez bon
ordre, quoiqu'il eût perdu la moitié de son monde par l'artillerie
ennemie. Deux pièces de canon que j'avais placées à la porte de
Leipsick ripostaient vivement à l'ennemi dont les boulets
traversaient la ville, mais ces deux pièces furent démontées en peu
de temps et après une demi-heure de combat. Pendant ce temps, je
faisais barricader le pont qui communique du faubourg à la ville. À
peine cette opération fut achevée que l'ennemi enfonça la porte à
coups de canon et vint braquer une pièce vis-à-vis du pont, ouvrit
la prison d'État qui en est près et fit sortir tous les prisonniers.
Je perdis sur ce point beaucoup de monde. Une partie de mes
hussards, ne sachant point encore monter à cheval et n'étant point
équipés, me demandèrent des fusils et défendirent ce pont, ma
dernière ressource.
Pendant ce temps, 400 chevaux avaient passé la Fulde à gué et
venaient par la porte de Francfort. Le moment était critique, je me
mis à la tête de mes gardes du corps, de deux escadrons de hussards,
je fis longer la rivière à mes grenadiers de la garde pour s'emparer
du gué. Je sortis par la porte de Francfort. À peine avais-je fait
deux cents pas qu'un peloton d'avant-garde m'annonça que l'ennemi
était en bataille devant lui. Je m'avançai de suite au galop pour le
reconnaître, mais le brouillard était si épais que je me trouvais au
milieu de lui à pouvoir faire le coup de sabre; je le fis charger
aussitôt par le 2e escadron de hussards pendant que je le faisais
tourner par sa droite par les gardes du corps, afin de le rejeter
sur les grenadiers qui occupaient déjà le gué. Cela me réussit, il
fut mis en déroute et les grenadiers en tuèrent un bon nombre. Ce
mouvement força l'ennemi d'évacuer la partie de la ville qu'il
occupait du côté de la porte de Leipsick, craignant que je ne le
prisse à dos en passant moi-même le gué, ce que j'étais loin de
vouloir faire, étant convaincu que cette avant-garde allait être
fortement soutenue.
Après avoir ainsi dégagé la ville, je pris position à une demi-lieue
en arrière avec mes gardes du corps, mon bataillon de grenadiers et
400 hussards, les seuls qui fussent en état de se tenir à cheval et
de donner un coup de sabre. J'attendis dans cette position, depuis
10 heures que le combat avait cessé jusqu'à 3 heures, espérant à
chaque instant, mais en vain, voir déboucher les colonnes des
généraux Zandt et Bastineller. Ne les voyant pas paraître, je
renforçai les postes de la ville par une compagnie de chasseurs
carabiniers et deux pièces d'artillerie et, comme l'ennemi remontait
la Fulde pour arriver à Wabern avant moi, je me repliai sur Jesberg,
décidé à m'y tenir et à attendre la colonne française que je ne
doutais pas que le duc de Valmy m'envoyât. Quel fut mon étonnement
en recevant à 10 heures du soir, par le retour de mon courrier, une
lettre en réponse à la mienne, par laquelle le duc de Valmy
m'annonce ne pouvoir prendre sur lui une pareille mesure. Dans cet
état de choses, il ne me restait d'autre parti à prendre, ne pouvant
point tenir chez moi ni compter sur des secours, que de me retirer
vers Coblentz, mais je ne passerai point le Rhin avant de connaître
les intentions de Votre Majesté.
Je réunirai mes troupes à Wetzlar. J'aurais préféré rester avec
elles à Marbourg, mais l'esprit public y étant très mauvais, la
désertion se mettrait parmi le peu de soldats qui me restent.
Il est bien entendu, Sire, que si j'apprenais que quelque corps
français marchât pour me soutenir, je pourrais rentrer à Cassel dans
peu de temps.
Mon régiment de hussards français s'est conduit pendant toute la
journée d'hier avec beaucoup de valeur; j'ai dû malheureusement en
perdre beaucoup qui, n'ayant pas l'habitude du cheval, tombaient en
chargeant l'ennemi.
La correspondance de Reinhard et celle de M. de Malartie, son
secrétaire de légation, du 10 octobre au 10 novembre 1813, feront
connaître les événements qui eurent lieu en Westphalie pendant le
dernier mois du règne de Jérôme, la rentrée du roi dans sa capitale
et sa retraite définitive.